Ce virus qui traverse, même, les mers…

Un employé du ministère de la Santé désinfectant une rue désertée de Rabat le 22 mars 2020 dans le cadre des strictes mesures décrétées pour lutter contre la propagation du nouveau coronavirus / AFP

La vidéo a fait le tour de youtube. On voit un gendarme marocain au physique de lutteur mettre une gilfe d’Obélix a un sujet du Roi n’ayant pas respecté le couvre-feu en cette période de confinement obligatoire causé par le fameux Coronavirus. Un hommage à Uderzo.

Contrairement aux propos surréalistes du gouvernement français en janvier, qui rappelle le nuage de Tchernobyl, un virus, cela passe les frontières. Même la mer. La peste noire était arrivée par le port de Marseille, le virus du pangolin par les aéroports. Question d’époque. Et les pays du Maghreb n’échappent pas à ce drame mondial. Ils font donc avec les moyens du bord, faute de moyens techniques et d’ un véritable exode médical. Selon l’Ordre des médecins, près de 20 000 médecins maghrébins travaillent en France soit un tiers des médecins étrangers : 25 % sont nés en Algérie, 11 % au Maroc et 7 % en Tunisie.

Au royaume chérifien, on a pris les choses très au sérieux. Rapidement. Et on ne rigole pas avec les ordres du Roi. Le territoire est extrêmement inégalitaire en terme de services hospitaliers, particulièrement dans les zones rurales et montagneuses, tout comme le nombre de médecins. Très peu de lits de réanimations, peu de kits pour les test etc. On s’en remet donc à la discipline et à la solidarité nationale.

Le confinement obligatoire est respectée. La population fait jusqu’à présent preuve de civisme. Les lieux publics sont interdits et une loi a été votée au parlement pour pénaliser ceux qui ne le respecteraient pas. Les seuls qui comme d’habitude se firent remarquer sont des groupes d’islamistes qui ont organisés à Tanger et à Fès des rassemblements il y a quelques jours pour contester la fermeture de mosquées. Mais ils ont rapidement été mis au pas. Comme je l’avais rappelé précédemment dans mes billets, Rabat contrôle ces groupes avec une main de fer depuis les attentats de Casablanca.

Afin d’éviter une catastrophe économique et une situation à l’iranienne ou à l’italienne, le roi a créé le 15 mars un Fond spécial pour la gestion de la pandémie du coronavirus. Le décret relatif à sa création a été publié au Bulletin officiel le 17 mars. Doté de 10 milliards de fond, il doit servir à la «  mise en niveau du système de santé afin de contenir la pandémie, mais aussi au soutien à l’économie nationale, la sauvegarde de l’emploi et la réduction de l’impact social occasionné par cette situation ». Un grand élan de solidarité s’organise dans un pays où 345 cas ont été diagnostiqués et 25 personnes décédées. Les ministres et parlementaires font don d’un mois de salaire au profit du fond contre le coronavirus.

Et plusieurs milliardaires ont fait d’importants dons de leurs propres poches comme le ministre de l’agriculture Aziz Akhannouch, première fortune du pays, ou celui de l’industrie, le richissime Moulay Hafid Elalamy avec un chèque de 200 millions de dirhams. Le groupe OCP, premier groupe de phosphate du royaume, a fait un don de 3 milliards de dirhams.

Le Maroc n’est pas le « Pérou » mais bel et bien la puissance montante dans la région et sa stabilité lui permet d’avoir pour le moment une réaction rapide au problème tout en se reposant une solidarité ancestrale pour pallier les problèmes structurels du pays.

En Algérie, ce n’est pas le même topo. Longtemps l’Algérie a eu une médecine performante. Les gouvernements de Ben Bella, de Boumédienne et consort eurent à coeur de développer une médecine efficace sur l’ensemble du territoire. A partir de 1962, des coopérants français, dont certains issus des Réseaux Jeanson, des Bulgares et les éternels justiciers cubains, que l’on retrouve aujourd’hui en Italie, avaient formé des générations de médecins compétents. Les années 80 furent un tournant. Les effectifs se sont amenuisés et nombre de médecins ont fuit en France le Front Islamiste du Salut. Tout le monde se rappelle la présence de l’ancien président Bouteflika, francophobe à Alger dont les médecins pratiquaient à Paris et Grenoble. Ajouté à ce déficit, les problèmes politiques bien sûr. Alger se montre incapable, pour le moment, d’être clair dans ces consignes. Tebboune peut cyniquement remercier le virus d’avoir éviter un énième Hirak qui conteste toujours la constitution comme son élection. La population est pour le moment en alerte. Seules les Wilayas de Blida où des corps ont été trouvés, et d’Alger sont sous couvre-feu de 19 heures à 7 heures. Confinement partiel puisque les métiers sensibles sont autorisés. Mais les wilayas de Batna, Tizi-Ouzou, Sétif, Tipasa, Constantine, Médéa, El Oued Boumerdès et Oran sont déjà d’ores déjà en voie de confinement. La nuit peut être folle à Alger mais tout le monde s’attend à un confinement général. Seulement, personne ne sait quand. Le gouvernement a peu de marge de manoeuvre. Avec des journalistes d’opposition encore en prison, la transparence n’est pas établie. Officiellement, au 28 mars il y aurait 454 malades pour 29 morts. Officieusement, personne ne sait. Tout le monde prie dans toute l’Algérie pour que les choses n’empire davantage, car les drames se sont suffisamment empilés depuis trop d’années.

La Tunisie est confinée. Comme au Maroc, un plan d’aide en urgence a été voté. Dans un pays toujours en rémission au niveau politique comme économique, le virus tombe vraiment mal. Le 21 mars, le Premier ministre Elyes Fakhfakh a voté une enveloppe de 800 millions d’euros a été décidée afin de protéger un minimum les entrprises et les chômeurs. 500 millions de dinars (environ 158 millions d’euros) vont être consacrés aux personnes mises au chômage technique et au plus plus démunis estimées à 285 000 familles. Seulement dans un pays où 40 % de l’économie est informelle, beaucoup de Tunisiens sont dans le doute, peuvent-ils bénéficier de cette aide. Les artisans, essentiels à l’économie du pays, mais ne payant pas de charge vont être exempts de cette aide. Pas sûr, que les anciens étudiants, fer de lance du Printemps arabe et qui ont soutenu majoritairement l’actuel président, soient compris dans le lot puisqu’ils bénéficient pour un grand nombre de contrats partiels et à mi-temps. Idem pour le secteur touristique. C’est le flou artistique à Tunis. Les mesures ont été prises très rapidement sans contour réel et surtout aucune visibilité à moyen terme. Qui va payer l’aide ? On parle d’une demande au Fonds Monétaire Internationals, mais encore faut-il le pouvoir. Et les donateurs se font rares…

Quel est l’impact sur l’économie ? L’ancien ministre de l’Industrie estime que sortie de la crise la Tunisie aurait perdu 5 points de son PIB et 1,6 au mieux mais là encore, Tunis est dans le brouillard.

Le Maghreb s’adapte aujourd’hui à cette situation comme partout en Europe. Comme il le peut. Plus simplement parfois et c’est un comble vu les différences de développement des deux rives de la Méditerranée. Mais la situation politique et institutionnelle reflète les différences de gestion dans ces pays et on ne parle même pas de la Libye. L’Egypte prend de son côté progressivement des mesures drastiques.

Jusqu ’où ira-t-on ? Dieu seul le sait (si tant est qu’il existe) mais une chose est sûre : les conséquences peuvent être graves, plus graves que prévues. Et certains pourraient encore en profiter.

Jacques Chirac, une certaine vision de la France

Jacques Chirac et Rafic Hariri le 25 avril 2003.PATRICK KOVARIK / AFP

Il m’apparaissait difficile après l’annonce de la mort de l’ancien président de la République Jacques Chirac de ne pas revenir sur un pan essentiel de ses deux mandats, à savoir sa politique étrangère et en particulier dans les régions du Maghreb-Mashrek. Certes ses prédecesseurs, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterand avaient pris des décisions politiques parfois très importantes dans ces régions, mais aucun Président n’aura eu une politique aussi volontariste que lui dans ces régions souvent si stratégiques pour la France, en nouant parfois des liens amicaux d’une grande intensité avec certains de ses dirigeants.

L’homme avait pourtant combattu comme beaucoup de Français nés dans les années 30 en Algérie.

Pourtant exempté de service comme tout élève de l’Ecole Nationale d’Administration, il s’était porté volontaire pour intervenir dans le djebel face aux combattants du Front de Libération Nationale. Sous-lieutenant du 11ème et 6ème régiment des Chasseurs d’Afrique, régiment composés de jeunes Nordistes d’origine polonaise pour la plupart, il avait lutté dans la région de Tlemcen pendant 18 ans, de 1956 à 1957, recevant la croix de guerre et une blessure au visage. C’est cette guerre qui l’avait, selon ses propres mots, fait basculer de position « Algérie française » au gaullisme avec le retour du général en 1958.

Dès son arrivée à l’Elysée, Jacques Chirac a voulu affirmer un retour de la France dans le « monde arabe » et au Maghreb, engagement qui se voulait dégagé de la tutelle américaine.

Un discours à l’Université du Caire le 8 avril 1996 donne toute le ton de ce qu’il allait être une des volontés les profondes du chef de l’état :

« Je souhaite aujourd’hui, dans ce haut lieu de la culture arabe, vous présenter ma vision des des relations entre la France, l’Europe, le Monde arabe et la Méditerranée. La politique arabe de la France doit être une dimension de sa politique étrangère. Je souhaite lui donner un élan nouveau, dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle. « Tous nous commande disait-il dès 1958, de reparaître au Caire, à Damas, à Ammam et dans toutes les capitales de la région. Comme nous sommes restés à Beyrouth : en ami et en coopérant. »

Comment ne pas penser à Jacques Chirac, et au choix si courageux de ne pas suivre la croisade organisée par l’Amérique de George W. Bush en Irak, guerre mensongère sans l’aval de l’Organisation des Nations Unies, qui a totalement déstabilisé la région ? Je ne m’étais senti aussi fier de mon pays que lors du discours de Dominique de Villepin à New-York pour prévenir des dangers d’une telle intervention. Un discours historique applaudi par l’ensemble de l’Assemblée nationale, une première dans l’histoire de l’institution. Et les fait ont malheureusement donné raison à l’avertissement de la France. Cette décision ne venait pas du ministre des Affaires étrangères de l’époque, athlantiste notoire élevé à Washington, fils d’un député antigaulliste mais bel et bien du président Chirac. De ce dernier, on peut tout dire : ses multiples trahisons et coups bas, les affaires judiciaires dont il parvint comme tant d’autres à échapper, sa politique intérieur d’une médiocrité absolue mais nul de pourra lui reprocher d’avoir défendu l’indépendance de la France au niveau diplomatique, alliant patriotisme et universalisme.

Cet homme si souvent caricaturé de « Français moyen » avec son goût pour les bières Corona et la tête de veau, était pourtant un être d’une grande culture et un passionné des autres civilisations comme le montre physiquement la création du musée au Quai Branly. « Le seul homme a lire du Ronsard sous un livre de cul » pour reprendre la citation de Marie-François Garraud, son ancienne collaboratrice et maîtresse.

Bien sûr, sa politique étrangère ne fut pas uniquement marquée par des considérations philosophiques, les intérêts économiques entre la France et ces états furent d’une rare importance notamment en Irak. Les ventes d’armes et le financement occultent de certaines campagnes électorales restent la face noire de cette période. Mais ce goût des autres, quasi instinctif, s’était manifesté aux yeux du monde lors d’une altercation avec un militaire israelien. Alors qu’il tentait de serrer la main à un vieux marchand palestinien, il n’avait pas hésité à s’en prendre directement dans un anglais « très français » au soldat qui avait refusé brutalement ce contact. Il avait récidivé le lendemain dans une église copte, refusant de rentrer dans le batiment avec un homme armé.

Toutes ces images avaient fait le tour du monde et redoré le blason de la France dans le « monde arabe ». Une France gaullienne et souverraine était de retour.

En Algérie, Jacques Chirac avait su réchauffer les liens si passionnels et si passionnés. Ces deux visites en 2001, à Bab-el-Oued après les inondations puis en 2003, s’étaient accompagnés de bains de foule inimaginables en France. Cette même année, l’opération « Djazair » inaugura une année de l’Algérie en France et de la France en Algérie, avec près de 300 manifestations culturelles de part et d’autres de la Méditerranée.

Jacques Chirac avait également créé des liens humains très forts avec des dirigeants « arabes ».

Rafik Hariri en premier lieu. Dans un pays, où les arabes sunnites étaient animés d’un fort sentiment antifrançais, la francophilie des Hariri avait dans un premier temps facilité les contacts entre les deux hommes. Une véritable amitié était née. Le président libanais logea dans son hôtel particulier parisien l’ancien président après son départ de l’Elysée en 2007. Hariri était l’oeil de Paris dans la région. Un véritable conseiller spécial sur place. Pas un jour sans qu’un coup de téléphone ne soit passé entre les deux hommes d’état en exercice. En 2002, Jacques Chirac avait personellement veillé sur la conférence de « Paris II » où le président libanais avait trouvé auprès de donateurs les quelques milliards de dollars permettant de sortir son pays de la faillite. L’assassinat de Rafik Hariri fut vécu comme un véritable drame personnel.

Paradoxalement cette amitié ne fut jamais l’objet de contentieux avec Damas. Jacques Chirac, critique sur la tentative d’hégémonie syrienne sur le Liban avait toujours entretenu des liens plus que cordiaux avec les Assad se montrant très critique sur les tentatives de déstabilisation israelo-américaine dans la région.

Longtemps, il fut repproché à la diplomatie française et par une certaine gauche, de ne pas se soucier du statut démocratique de ces états et de soutenir certains dictateurs. Les héritiers de Jules Ferry, dont beaucoup tel Dominique Strauss-Kahn avaient ouvertement critiqué l’arrogance française sur le dossier irakien en 2001, représentaient un espace politique où la conception des droits de l’homme associée très souvent à un atlantisme passionnel, primait sur la realpolitik gaullo-chiraquienne. S’entourant d’éminents spécialistes du monde arabe, du maître espion Philippe Rondot aux diplomates Bernars Bajolet ou Yves Aubin de la Messuzière, Jacques Chirac aura été dans les moments de tension au Maghreb face à la menace islamique un partenaire fidèle, quitte à fermer les yeux sur des pratiques policières souvent en porte-à-faux avec les conventions internationales. Il n’était pas question pour l’ancien président de cesser les échanges avec ces pays, et ce quelque soit le régime en place.

Les liens avec Ben Ali et l’Elysée furent par exemple très intenses. Cette proximité sera notamment reprochée au clan chiraquien après la Révolution de 2011 et notamment à Michèle Alliot-Marie qui bénéficia pendant longtemps d’appartement luxueux dans l’ancienne Carthage. Et vice-versa… Durant ces deux mandats, un nombre important de contrats commerciaux furent signés entre les deux pays, notamment dans l’industrie textile qui fut plus que profitable à l’économie tunisienne.

La proximité entre la famille royale marocaine et le Président français a toujours également également très forte. Durant de la crise de 2002 opposant le Maroc et l’Espagne, à propos de l’îlot Persil, le président français fut le seul dirigeant européen à soutenir ouvertement le roi du Maroc quant les autres dirigeants européens avaient joué la carte de la solidarité communautaire. Le Maroc était pourtant l’agresseur. Idem, sur le dossier du Sahara occidentale, où la France soutint systématiquement le Maroc, malgré les plaintes incessantes de l’Algérie.

Les réactions pleines d’affection à Alger, Rabat ou Beyrouth après la mort jeudi de l’ancien président ont montré l’étendue des liens unissant l’ancien Président avec ces pays. Tout ne fut pas parfait, mais les positions de plus en plus néo-conservatrices de ses successeurs, avec pour summum la présidence de Nicolas Sarkozy, ont profondément modifié l’influence française dans ces régions.

Jacques Chirac reste un héritier direct d’une tradition gaullo-bonapartiste aux accents pro-arabes très affirmés, Napoléon Bonaparte comme son neveu avaient rêvé d’un empire puis d’un royaume arabe détaché des tutelles de l’époque.

L’ancien président mort à 89 ans reste le dernier dirigeant à avoir incarné une certaine idée de la France àl’étranger et de l’échange entre les cultures. Le musée du Quai Branly comme le refus de s’engager dans une croisade en Irak restent les actes les plus pertinents et les plus symboliques de son rapport au monde et à la vision universaliste d’une France sûre d’elle-même et de ses principes.

On en est loin aujourd’hui…

Islam et islamisme au Makhzen

24 et 28 ans. C’est l’âge qu’avaient Louisa Versterager et Maren Ueland. Elles étaient jeunes, belles, pleines de vie et ouvertes sur ce monde à la fois sublime et cruel. Venues de Norvêge, ces deux sportives de l’extrême, habituées aux marches en altitude ont perdu tragiquement la vie, lâchement égorgées. Une décapitée. Leurs corps ont été trouvés à Imlil, un site touristique proche de Marrakech, le long d’un chemin menant au sommet enneigé de Toukbal. Cette région, réputée pour son tourisme, accueillait chaque année des milliers de randonneurs essentiellement venus d’Europe du nord ou du Royaume-Uni. Les quatre hommes suspectés du meurtre sont des islamistes. Selon Rabat, ils auraient prêté allégeance à l’État Islamique dans une vidéo.

Pourtant le royaume chérifien est resté longtemps moins touché par les groupes islamistes que les autres pays d’Afrique du nord.

Ces voisins, plus ou moins lointains d’ailleurs, ont subi plus profondément la montée de l’islamisme radical. L’Algérie en a payé un lourd prix entre 1991 et 2001 avec 120 000 morts. L’Egypte qui a vu naître sur son sol en 1928 le parti islamiste des « Frères musulmans » s’est fait assassinée un Président, Sadate en 1981. Après le Printemps arabe, c’est « le Frère » Morsi qui est arrivé au pouvoir pour quelques mois. L’activité de ce mouvement reste encore très présente au pays des Pharaons comme il est en Tunisie ou en Libye.

Le Maroc reste un cas différent. Historiquement, l’opposition vient de la gauche et de l’entourage royal.

Les partis socialistes et communistes se sont longtemps opposés au roi, viscéralement anticommuniste. Et ils en ont souvent payé le prix fort.

Le leader historique de la gauche marocaine Medhy Ben Barka en reste le symbole. Figure mondiale du tiers-mondisme, le professeur de mathématique de 45 ans est arrêté devant la brasserie Lip à Saint Germain des Prés par la police française le 29 octobre 1965 … on ne le revit plus. Quelques jours auparavant une rencontre opposant Roger Frey, ministre de l’Intérieur et le colonel Ahmed Dlimi avaient scellé son sort.

Le deuxième opposant fut jusqu’à la fin des années 70, l’armée, qui tenta deux coups d’étatdont l’attentat des aviateurs le 16 août 1972 . L’armée royale fut drastiquement épurée par le roi.

Dans les années 1970, les islamistes de Chabiba Islamiya d’AbdelkrimMoutii ont bien pointé le bout de leur nez. Ils firent parler d’eux avec des attentats sur des leaders de gauche, dont Omar Benjelloun assassiné en 1975. Très implanté dans les campus universitaires, le mouvement fut rapidement démantelé par la police marocaine. C’est la seule structure de ce type depuis l’indépendance.

Le principal obstacle à l’islamisme est Mohammed VI. Descendant par tradition de la dynastie du Prophète Mohammed, le souverain chérifien est avant toute chose le Commandeur des croyants. L’islam marocain est un islam d’état,. Les partis peuvent débattre des questions économiques, sociales voire sociétale mais ne contredisent jamais le courant officiel, l’islam malékite dirigé par le Roi. Ils restent dans les clous.

L’attachement viscéral des marocains à leur souverain est étroitement lié à son rôle religieux, laissant peu de place à un islamisme venu de l’extérieur. Pour autant, l’islam reste particulièrement conservateur au sein de la population où des questions telles que l’apostasie, la chasse au sanglier (présent dans le Rif ou le Moyen-Atlas) ou le port du voile restent sensibles. Mais point question de charia pour autant. Tout ce qui vise à contester le pouvoir du roi est arrêté in-fine.

Deux partis, cependant, se revendiquent d’une orientation religieuse, avec des desseins très différents. Le principal parti n’est autre que le parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Déloppement. Ce mouvement dirigé par le chef du gouvernement, le psychiatre SaâdeddineAl Othmani a été en créé en 1997. Composé, en effet, d’islamistes repentis et de libéraux, cet UDF sauce est assez proche des démocrates-musulmans de Houellbecq et ne se revendiquent pas des dérives fascisantes du FIS algérien ou des « Frères » tunisiens… et le roi veille.

Le mouvement le plus radical est nommé « Justice et Spiritualité créé en 1973 par le Cheikh Abdesslam Wassim. Déjà emprisonné trois ans, cet ancien pédagogue de niveau international est également le leader charismatique d’un mouvement inspiré de la révolution iranienne revendiquant près de 100 000 membres. Non légal mais autorisé, tous ces militants sont étroitement surveillés en atteste le descente de police organisée en 2006 au siège national visant à récupperer le listing de ces membres.

De plus le Maroc est le territoire qui comporte de toute l’Afrique du nord, le plus de Berbéres (environ 45% de la population). Concentrés dans les massifs de l’Atlas et du Rif, ils ont été islamisés tardivement. Ces populations sont très rétives à tout mouvement politique ou religieux originaire de la péninsule arabique qu’ils considèrent comme une énième tentative de colonisation.

Car le Maroc a également eut son lot de larmes et de sang. Les attentats de Casablanca le 16 mai 2004 avec ses 45 morts puis l’attentat de Marakech en 2011 qui fit 17 morts ont été très douloureux. Plusieurs cellules dormantes ont depuis été découvertes au Maroc dans les années 2000. Les inégalités économiques et sociales criantes dans le pays, les immenses bidonvilles de Casablanca et Marrakech et une alphabétisation imparfaite ont créé un vivier important pour les prédicateurs de tout genre.

De plus depuis une dizaine d’années, les binationaux sont devenus un formidable bassin de recrutement pour les djihadistes. La majorité des terroristes à Madrid en 2011, de Paris ou de Bruxelles sont des enfants de ces émigrés marocains venus travailler en Belgique, aux Pays-Bas ou en France dans les années 60. Déscolarisés, parfois passés par la case prison, ils se sont radicalisés dans « leur » pays mais restent à tout moment susceptibles de passer et de contaminer le pays de leur aieux. Le quartier de Moleenbeck, tristement célèbre pour avoir vu grandir les assassins du Bataclan, comporte une très grosse communauté rifaine.

Le roi a donc mis les bouchées doubles. Les années 2000 furent l’objet d’un grand remaniement dans l’appareil judiciaire et policier au sein du royaume.

Aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que les autorités marocaines ont peut-être les services de renseignement les plus performants de tout le monde arabe. Conseillé par les experts américains, israeliens et français, leur alliés de toujours, ils s’appuient sur un réseau d’indicateurs très performant et une communication efficace entre les services intérieurs et extérieurs.

La DGST (direction générale de la surveillance du territoire) et le BCIJ (bureau central d’investigations judiciaires) travaillent à l’intérieur du territoire marocain pour prévenir les menaces terroristes. Ils travaillent avec la DGED (direction générale des études et documentation) sur les ressortissants à l’étranger. Le tout sous l’oeil aiguisé du souverain et de Mostefa Sahel, son conseiller spécial. Les services marocains ont notamment joué un rôle central lors de la traque des tueurs du Bataclan.

Les expatriés sont également devenus un enjeu pour le Makhzen. Le 6 novembre 2005, est créé un Conseil supérieur des Ressortissants marocains à l’étranger. Le but est de faire du lobbying dans les pays d’installation mais également de contrôler des biens illicites entrant sur le territoire marocain comme de surveiller les Marocains d’Europe.

Le Maghreb, nœud entre Nord et Sud, est plus que jamais un enjeu fondamental pour les Occidentaux, autant sur les questions migratoires, comme l’a montré les récents accords de Marrakech, que pour l’antiterrorisme. La gestuelle américaine en faveur d’une réconciliation entre Marocains et Algériens a été très claire à ce sujet.

Or dans ce monde si instable, personne ne peut prétendre endiguer seul des intégrismes sans frontières, ni adresse fixe. Le triste sort de ces Norvégiennes est là pour nous tenir d’avertissement. Regarder le monde avec chaleur, mais les yeux ouverts.

Sans aveuglement.

Algérie-Maroc, “les frères pétards”

DIA-M6-Boutef« Algérie-Maroc… Je t’aime…moi non plus ! » On dirait un tube de Serge Gainsbourg mais en berbère. Ou en Arabe selon les points de vue. Mais on sent la triste farce aliméntée d’une pointe de chauvinisme électorale.

Le 6 novembre, à l’occasion du 43e anniversaire de la Marche verte, le roi Mohammed VI a proposé aux autorités algériennes, dans son discours à la nation, de relancer les relations bilatérales en créant un «mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation» destiné à permettre de régler les différends entre les deux pays. Des termes très « techno » signifiant : « et si on discutait au lieu de se faire la tête ? ». Le parti au pouvoir, les « démocrate-musulmans » du Parti pour la Justice et du Développement a enchaîné le pas afin de régulariser la situation : « «de chercher des solutions dans le but de normaliser les relations bilatérales et dépasser tous les différents qui empêchent l’évolution de la coopération entre les deux pays», a indiqué Saâdeddine El Othmani le secrétariat général dudit parti. Les autorités ont donc ouvert le dialogue avec l’Algérie en pleine période électorale puisque des élections présidentielles vont avoir lieu en mars 2019. à Alger La réponse des autorités algéroises a été tardive et sans appel : « Non ».

Si des milliers d’Algériens, d’Alger à Annaba en passant par Constantine, vont se baigner sur les plages tunisiennes, il n’en ait pas de même sur le front occidental. Seule la contrebande, le fameux trabendo, fonctionne encore notamment en matière d’essence… le reste est surveillé par l’armée.

Cela fait 24 ans que les frontières sont fermées entre ces deux pays du Maghreb occidentale.

La dernière rencontre entre les deux autorités datent de 2005. Après un attentat à Marrakech, Rabat accusa Alger, soutien du Sahara occidentale (dont nous allons reparler)… et le débat fut clos.

Car la date du 6 novembre n’a pas été choisi au hasard par les Marocains.

Le 6 novembre 1975, Hassan II lance un appel à la population marocaine pour marcher sur le Sahara occidentale, alors colonie espagnole au nom de l’appartenance de ce territoire au Maroc. 350 000 Marocains drapeaux à la main firent le déplacement. Une « Marche verte » qui n’a pas plu à Houari Boumédiène et son clan. Un acte leur rappelant étrangement l’impérialisme européen du siècle passé et la volonté d’hégémonie chérifienne dans la région.

Le 21 mai 2018, les Marocains remirent une pièce dans le contentieux en critiquant ouvertement l’appui algérien au Front polisario, le mouvement indépendantiste du (nouveau nom du Sahara occidentale).

Or ce ne serait pas la première fois que l’Algérie soutient des groupes suspectés de terrorisme ou de séparatisme par des pays étrangers puisqu’elle avait hébergé et entraîné les Irlandais de l’I.R.A. et les Basques de l’E.T.A.

En 1976, c’est le départ de l’Espagne…immédiatement le Polisario proclame une République arabe sarahouie démocratique (RASD) et réclame un référendum d’autodétermination. En contrôlant 80 % du territoire de l’ancienne colonie, Rabat considère cette région comme partie intégrante de son territoire et propose comme solution de “compromis” une autonomie sous sa souveraineté. Mais Alger ne veut pas en entendre parler et décide de soutenir les indépendantistes sahraouis.

Seulement à travers ce conflit c’est un peu le « Mythe des deux Maghrebs » qui se joue… une mythologie chargée de stabiliser des pouvoirs en quête permanente de légitimité. D’un côté le Royaume Chérifien, véritable monarchie absolue au Maghreb. Dés l’indépendance en 1956 il revendique la Mauritanie (ancienne possession selon eux…) En 1963, il veulent une partie du Sahara algérien (d’où un premier contentieux avec l’Algérie lors de la guerre des sables), puis récemment ils tentent de prendre possession des Iles Persil, possession ibérique. Le Royaume Chérifien se rêve avec beaucoup d’orgueil en descendant des Almohades et Almoravides. On revendique des terres au nom d’un passé glorieux et mythifié. Un Royaume conquérant. Impérial.

De l’autre côté, on rivalise avec autant de morgue. L’Algérie se rêve encore en « Mecque de la Révolution ». Du temps des « Pieds rouges » ces coopérants français, bulgares ou cubains présents dans les écoles et les hopitaux. Du temps également où le Che se pavanait dans la Casbah cigare au bec, où lorsque le Festival panafricain accueillait en 1969 les Black Panthers, et autres leaders tiers-mondiste…. c’était le bon vieux temps. Dans la lignée de Ben Bella ou Boumédiène, l’ancien ministre des affaires étrangères Bouteflika souhaite rester le dernier des non-alignés, le dernier à ne pas reconnaître Israel-grand ami du Maroc, le dernier à soutenir les Palestiniens, les Sahraouis… tous les Damnés de la terre.

Comme si l’Algérie avait repris de la France, tout ce qu’elle lui reproche en temps normal : la bureaucratie (VISA…) et une certaine arrogance diplomatique…

A l’heure où les deux états apparaîssent comme des hauts lieux du clanisme, du népotisme et de corruption, les mythologies ont la vie dure. Comme des cache-sexe. Arrivés au pouvoir à la même période, Mohammed VI et Bouteflika ne semblent pas enclin à démarrer l’aventure, « Maghreb United ».

Or la pression viendra-t-elle de l’extérieur ?

La diplomatie européenne est trop faible pour parler d’un seul nom et les Algériens ne veulent pas voir les Français s’impliquer sur ce dossier. Les Russes n’ont aucun intérêt dans la région déjà empêtré en Syrie. Il reste l’Oncle Sam.

David Hale, le sous-secrétaire aux affaires étrangère américain a d’ailleurs fait un communiqué le 15 novembre demandant aux frères ennemis de se réconcilier afin de lutter ensemble sur des dossiers aussi sensibles que « le trafic de drogue, l’émigration illégale, le terrorisme… ». Les Américains sont un acteur remuant sur le dossier du Sahara occidentale. Horst Kohler, l’émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, a rencontré mardi 25 septembre David HALE, sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques afin de discuter de la question sahraouie quand l’ONU tente de relancer les négociations entre Rabat et le Front Polisario.

Cette position américaine fait écho à la déclaration de Washington en avril qui espérait relancer les pourparlers d’ici le mois d’octobre 2018, félicitant les efforts de médiation menés par KÖHLER et la MINURSO (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) en vue de l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans cette région4.

Cette rencontre précède également la remise du rapport du Secrétaire Général de l’ONU concernant le Sahara occidental au Conseil de Sécurité. La présentation a été au mois d’octobre et vient relancer le processus de paix au Sahara occidental, dans l’impasse depuis 2012, date à laquelle le Maroc et le Front Polisario se sont rencontrés pour la dernière fois aux Etats-Unis.

Car les Américains ont toujours eu œil attentif sur l’Afrique du Nord.

Qui se souvient que le premier conflit à l’extérieur du continent américain fut la guerre de Tripoli entre 1801 et 1805 où la marine américaine s’opposa aux Etats barbaresques coupable de piraterie et de razzia sur les bateaux marchands… des Etats composés du Sultanat indépendant du Maroc, des régences d’Alger, de Tripoli et de Tunis, provinces en «théorie » ottomane…

Les Américains mirent pied définitivement dans la région le 8 novembre 1942 lors du débarquement anglo-américain en s’appuyant sur des diplomates efficaces comme le consul Murphy à Oran(du temps où les services spéciaux de l’OSS distribuaient des tracts en arabe aux “Indigènes” pour appeler à la révolte contre l’occupant français…en 1942, en pleine occupation allemande.). Depuis les Américains ont toujours gardé un œil sur l’Algérie chez les universitaires comme chez les diplomates. Le Maroc est un allié de longue date des Américains notamment en matière d’antiterrorisme. Les Américains avaient d’ailleurs soutenu le Maroc contre l’Algérie et ses alliés soviétiques et cubain durant la « guerre des sables ». C’était la Guerre froide dans le chaud Sahara. La très efficace Direction Générale de la Sureté Nationale, peut-être la plus efficace du monde arabe, a reçu une formation appuyée de la part de la CIA. La vieille alliance Maroc-Etats-Unis-Israel est toujours sur pied…du côté Algériens, la troisième voie tant rêvée est sans issue… même la Chine a d’autres chats à fouetter….

Dans cette Méditerranée si agitée,  tout le monde auraient intérêt à éteindre des braises incandescentes depuis beaucoup trop de temps… il y a tant de feux ardents ailleurs…

Fès vend son mellah !

 

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La Maison de Maimonide…une caverne d’Ali Baba chargée de mémoire…paradoxe locale. Photographie personnelle.

Si un jour, vous passez à Fès, capitale spirituelle du Royaume chérifien… oubliez la chaleur estivale étouffante de cette cité construite entre Rif et Moyen-Atlas…loin de la mer. Humez plutôt ce vent frais de cultures brassées en 1500 ans d’histoire.

Fondée par le grand Moulay Idriss 1er en 789, la cité a accompagné l’existence du Maroc ,de la dynastie des Mérinides jusqu’au Traité de Fès de 1912 qui instaura le protectorat français. Forteresse arabe au milieu de massifs berbères, c’est une autre communauté qui attire notre attention dans ce billet: la communauté juive de Fès.

Prenez Bab Guissa, une porte monumentale du XIIème siècle au nord-est. Longez la mosquée du même-nom et sa medersa (école coranique)datées toutes deux du XVème siècle. Traversez la plus grande médina du Maghreb. Entre les stands de fruits et légumes de la plaine fertile du Saiss, au milieu des robes-les plus belles du Maghreb vous dira-t-on, des teintureries où des hommes de tout âge travaillent de manière harassante jusqu’à point d’heure, entre deux “bouibouis” où des fassis refont le monde autour d’un thé à la menthe,..  bref dans ce souk (pour le reste achetez “le Guide du Routard”)… il y a la maison de Maimonide.

Maimonide (1138-1204), Moise de son doux nom, est très certainement le plus grand réformateur du judaisme au Moyen-âge. Originaire de Cordoue, il fuit avec ses parents l’intolérante dynastie des Almohades pour se réfugier comme beaucoup de ses compères vers le Maroc et plus particulièrement à Fès la spirituelle. C’est dans cette bicoque, typique d’un mellah (le quartier juif) que ce médecin, astrologue se fit le représentant de la pensée scolastique (ce courant philosophique qui prédomine entre le XIème et le XVème siècle et dont il fut, comme Averroès pour l’Islam ou Saint Thomas chez les chrétien, l’une des figures de cette “doctrine” mêlant Saintes écritures et philosophie aristotélicienne). “L’Aigle de synagogue”, spécialiste éminent du Talmud, reste le plus bel exemple de la tradition judéo-andalouse. Ses travaux firent “débat” jusqu’à la fin du XIXème au sein de la communauté juive. Et c’est dans ce lieu justement qu’il écrivit ses ouvrages les plus importants.

Mais si aujourd’hui “la maison” symbolise l’histoire juive de Fès et du Maroc, c’est surtout car le salon principal regorge de pièces religieuses issue de la grande synagogue de Fès,  d’écoles juives locales, de particuliers…! Chandelier, mezouzah, banc avec noms des fidèles, Torah… Des pièces de plus de 500 ans d’histoires oubliés de tous. Avec le départ des Juifs de Fès, c’est l’ensemble des objets religieux qui sont restés sur place. Rien n’a été amenés… tout est figé dans le temps et dans le sol…faute d’acheteurs ! Car ni l’état d’Israel (où les “Marocains” et leur descendants restent la deuxième communauté avec 800 000 personnes après les “Russes”), ni les nombreuses associations juives de France, de Navarre et du monde ne se sont intéressées à ce trésor! Sans le dévouement d’un Sarcellois de 73 ans originaire de Fès, où serait ce patrimoine, qui dépasse l’histoire religieuse ou communautaire pour rentrer dans le patrimoine historique de l’humanité ? Comment qualifier un monde où passé, mémoire, transmission se sont évaporés dans les nimbes de l’instantané ?

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Torah à vendre…

Gardé par un vieux musulman, comme la majorité des sites juifs du pays, l’autre gardien-celui de la mémoire- tente par tous les moyens de trouver une issue. Une “une” du journal “le Monde” datée du vendredi 27 mai 2003 est placardé près de la porte d’entrée. Le désarroi a poussé cet homme à investir le célèbre Hôtel Drouot à Paris. On vendait par exemple “une imposante fontaine-et son bassin-ornée de zéligs, des carreaux de céramiques fassis, se caractérise par des inscriptions en hébreux (3500 et 5000 euros)” et livrable à domicile en plus!

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Article du monde daté du 27 mai 2003 relatant une vente aux enchère à l’Hôtel Drouot de pièces issues de la maison de Maimonide.

Pour comprendre, l’importance de ces “objets” peu communs, retour sur 2000 ans d’histoire juive au Maroc comme à Fès.

Descendants des “tobashims” (ces tribus berbères judaisée au temps de l’Afrique du nord romaine) ou des “megorashims” (exilés de force d’Espagne ou du Portugal après la Reconquista), les Juifs ont avec le Maroc une histoire ardente, pleine de passions. La majorité  était artisan, boutiquiers voire paysan pour ceux de l’Atlas. Ils occupaient des métiers dévalorisés par l’islam: savetier, forgeron etc…  ces dhimmis-sujets de seconde zone- eurent également au sein des grandes dynasties- mérinides, almohades, almoravides leurs représentants, leurs élites: riches commerçants, influents lettrés voire médecins à la Cour des différents califes ou sultans…

En réalité de haut en bas, les musulmans ne peuvent se passer de leur juif. Comme l’explique très l’historien Denis Rivet “Les juifs ne sont ni dans la société maghrébine, ni en dehors, mais un entre deux: ni peuple hôte dans la cité, ni peuple paria victime de la dhimmitude (dhimmi: le terme coranique pour désigner le “protégé” ). Avec les musulmans, ils vivent dans un état de voisinage et d’exclusion, de complémentarité et de concurrence, de proximité et de différenciation.”

 

C’est avec le protectorat français que les choses vont s’accélérer. L’arrivée d’une nouvelle économie”industrieuse” détruit les petits métiers et met beaucoup de juifs dans la misère. La crise de 1929 amplifie le phénomène. Mais à l’instar de leur coreligionaire de France ou d’Algérie, les valeurs républicaines deviennent leur horizon. Bénéficiant des écoles françaises ouvertes à Fès ou Casablanca (où des structures intracommunautaires de l’Alliance israelite universelle), bon nombre de Juifs vont profiter de cette ouverture pour faire de brillantes études et s’élever socialement dans “leur” royaume ou parfois à l’étranger et notamment en France. Le sionisme apparut dans les années 20 sur place ne les intéresse peu… Mohammed V les protège durant la Seconde guerre mondiale, selon la tradition… mais très vite les événements du Proche-orient vont avoir un impact sur le sort des Juifs du Maroc. Des pogroms, il y en a eu, et notamment avant le protectorat. A Casablanca et à Fès, justement, le mellah s’est enflammé à de nombreuses reprises n’en déplaisent à certains… En 1033, déjà les zénètes avaient massacré des Juifs dans la ville. Plus proche de nous, pendant deux jours, du 17 au 19 avril, les 12 000 habitants de la mellah fuient, poursuivis par les habitants car suspectés d’être trop proches des autorités coloniales un mois après la signature du Traité…46 Juifs meurent. La mellah est enflammée et nombre d’ouvrages sont détruites…

Après 1948, et la naissance de l’Etat juif, les tensions réapparaissent. Et les mauvais souvenirs reviennent. Pourtant nombre de Juifs jouent un rôle de premier ordre dans la lutte indépendantistes. Au sein du principal parti, l’Istiqal (“Indépendance” créé en 1943) le leader, le professeur de mathématique Medhi Ben Barka côtoie des militants juifs désireux eux-aussi de défendre leur “patrie”. Mais c’est au sein du Parti communiste marocain que leur présence se fait le plus remarquée avec notamment deux Fassis Simon Lévy et Albert Fasson qui en furent les dirigeants. Mais après la mort de Mohammed V, les choses changent. Si nombre de juifs incorporent les administrations du Makhzen, les manifestations antijuives s’accélèrent et c’est une histoire de près de deux millénaires qui s’achèvent progressivement. On estime qu’entre 1950 et 1960, 250 000 marocains auraient fuit vers Israël. Les autres vers la France et Sarcelles, Villeurbanne, Marseille…de plus en plus de jeunes-les derniers-vont faire leur études à Paris, New-York, Montréal ou Tel-Aviv…très loin de la maison de Maimonide !

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Simon Lévy (1934-2011, immense figure la gauche marocaine…dans une synagogue fassie. DR.

A Fès, ils étaient 16 000 en 1950 et ne sont plus qu’une centaine de retraités aujourd’hui…eux représentaient sous le protectorat 10% de la ville.

Sauver les meubles (dans les deux sens du terme) chargés d’histoire, de mémoire c’est sauvegarder toute la beauté et la diversité d’une terre qui chaque jour périclite (l’auteur de ce billet n’étant ni Juif, ni marocain doit-je préciser) … d’une civilisation qui attend avec impatience une lueur d’espoir et un peu d’humanité… dans ce monde de brute.

 

 

 

Rififi dans le Rif

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Entrer une Des manifestants dénoncent les peines prononcées à l’encontre des militants du Hirak, le 27 juin 2018, à Rabat. PHOTO / YOUSSEF BOUDLAL / REUTERS.

Rififi (Masculin): mot d’argot créé par Augustin Le Breton signifiant “rixe, bagarre” immortalisé en 1957 dans la série des “Rififi” qui donna par la suite l’excellent “Rififi à Paname” en 1966 et l’éternel Jean Gabin…

Le terme lui-même vient du vocabulaire militaire le “rif”  autrement dit “zone de combat, front” … énième mot issu des campagnes coloniales… du nom de cette chaîne de montagne du nord-marocain, éternel lieu de résistance à toutes les invasions.

Depuis deux ans, cet arc montagneux de 360 kilomètres de long, entre Tanger et Al-Hoceima dans le nord du Maroc, est en effervescence. Des manifestations ont été lourdement réprimées entre 2016 et 2017 par l’Etat marocain, dans une des régions les plus pauvres et les plus “remuantes” du pays.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Immersion

Le 28 octobre 2016 dans la principale ville du Rif, la ville touristique d’Al-Hoceima, un jeune vendeur de poisson Mohcine Fikri meurt dans des conditions effroyables: broyé dans une benne à ordure en tentant de sauver sa marchandise, certes pêchée illégalement, des mains de la police. Dans cette région où le chômage frôle les 20% dans certaines contrées – quand la moyenne nationale est à 9%- des manifestations explosent: c’est l’Hirak (“la Mouvance” en berbère).

Pendant un an, des milliers de manifestants vont arpenter les rues de la ville- des jeunes en majorité mais pas seulement- réclamant du travail et plus d’égalité dans les investissements sur la région: “Ou va notre argent ?” scandent-ils.

Au centre de ces foules un homme émerge et va devenir le symbole de cette contestation: Nasser Zefzafi. Agé de 40 ans, diplômé en sciences sociales, cet orateur charismatique, posé originaire d’Izefzafen est à l’image de cette région montagneuse et marginalisé: rebelle et fier.

Moroccan activist and the leader of the protest movement Nasser Zefzafi gives a speech during a demonstration in the northern town of Al-Hoceima
YOUSSEF BOUDLAL / REUTERS

Fidèle aux tribus berbères fuyant dans les montagnes de l’Atlas et du Rif l’avancée des cavaliers Arabes-auxquels se réclame la dynastie chérifienne- le Rif a posé constamment problème à tout pouvoir centralisé.

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Abdelkrim en une du journal américain “The Times”            en 1925.

Dés 1922, le Rif se fait une renommée internationale. comme symbole de la résistance à la colonisation, chez tous les opposants européens comme chez les colonisés. Protectorat français et colonie espagnol depuis le traité de Fès en 1912, (à lire dans mon ouvrage “Amado Granell libérateur de Paris” sorti en 2016 chez l’Harmattan), la région s’enflamme en 1921.

Le 21 juillet de cette même année, 3000 hommes d’Abdelkrim El Khattabi encerclent la base avancée d’Anoual tenue pas les Espagnols du général Silvestre. C’est le désastre d’Anoual. Entre 15 000 et 20000 Espagnols sont massacrés et mutilés. Les photos choquent l’opinion publique européenne. Une des plus terribles défaites subies par une armée coloniale à l’instar d’Anoua ou de Dien-Bien-Phu.

L’ancien chancelier de l’enclave espagnol de Melilla, appelé à devenir un exemple pour Ernesto Guevara, Mao Tsé-Tong ou encore Ho-Chi Minh- fonde après cette victoire la République du Rif le 1er février 1922 avec pour capitale Ajdir. Parlement, monnaie et tutti quanti…

Français et Espagnols, pourtant rivaux dans la région, décident de s’allier contre une armée endurante et aguerrie au relief escarpé dans la région. 400 000 hommes sont confiés au “vainqueur de Verdun” le général Philippe Pétain. Dans une guerre d’une grande brutalité- où les Espagnols contrairement aux conventions internationales n’hésitent pas à utiliser du gaz moutarde sur des populations civiles- le chef rebelle est arrêté par les Français et exilé à la Réunion avant de devenir en 1947 le porte-parole d’un éphémère “Comité du Maghreb Libre” au Caire où il meurt en 1963. Beaucoup de ces hommes aidèrent les insurgés franquistes face à la République espagnole en 1936…mais c’est une autre histoire.

Cette colère endémique ancrée dans ces vallées calcaires ne s’arrête pas là… Dés le début de l’indépendance du Maroc en 1956, le Rif se révolte. De 1958 à 1959, des manifestations éclatent sur tout le territoire rifain. Les manifestants dénoncent ce qu’elle perçoit comme une exclusion des nouvelles institutions  et -déjà- le manque d’investissement de Rabat pour développer économiquement la région. Réponse du prince héritier Hassan II: l’armée royale est envoyée et réprime dans le sang cette révolte faisant 3000 morts.

Afin de vider la région de ces irréductibles autochtones une solution s’impose: l’émigration. Dans les années 60-70, des accords sont passés entre le Maroc, la Belgique et les Pays-Bas. Résultat: des milliers de Rifains partent s’exiler vers Bruxelles, Charleroi ou Amsterdam pour travailler dans les usines, le bâtiment ou dans les mines wallonnes. La majorité s’implantent et envoient de l’argent au pays permettant d’estomper la pauvreté structurelle de la région. Si nombre des descendants de ces travailleurs s’intègrent et réussissent parfois dans le sport ou en politique, certains sombrent dans la délinquance voire le terrorisme comme Salah Abdeslam l’un des assassins du Bataclan… de parents rifains.

Le 26 janvier 1984, la situation explose de nouveau. Hier, bergers ou agriculteurs, les nouveaux insurgés sont désormais des étudiants éduqués et cultivés. Ils dénoncent la hausse des prix de scolarité. L’augmentation des denrées alimentaires fait grossir les troupes et des milliers de personnes battent le pavé dans la ville de Nador (ville d’origine de l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem). La réponse de Rabat ne se fait pas attendre et, encore une fois, une féroce répression s’abat sur la région. Dans un discours, Hassan II traite les insurgés d’ “Awbach” (sauvages) et exclut le Rif des projets de développement au Maroc… marginalisant davantage une région déjà si…marginale.

Le milieu des années 90 offre une légère accalmie. L’argent des “émigrés”, la création en 1996 d’une “Agence pour la promotion et le Développement du Nord” sans compter les champs de haschich, permettent à la région de sortir le bec de l’eau. Ajouté à cela une prise en compte de la culture amazight  et de l’histoire de la région semblent démontrer qu’une nouvelle voie est prise pour un pays enfin uni. Hier interdit au profit de l’arabe, le berbère est désormais enseigné à l’école.

Mais le séisme de 2004 et de nouvelles émeutes en 2011 et 2012 fragilisent de nouveau la région… alors lorsqu’éclatent les manifestations en 2017 le Makhzen envoie les forces armées.

Résultat: des milliers d’arrestations souvent arbitraires comme punition collective.

La majorité est jugée à Casablanca.

Le 26 mai 2017, Nasser Zefzafi est arrêté. Motif: il a arrêté le prêche d’un imam favorable au gouvernement. Des manifestations reprennent de plus belle. Une vidéo le montre à moitié-nu dans une cellule, remplis d’ecchymoses. La ville d’Al-Hoceima et les communes environnantes sont étroitement surveillées. Les policiers en civil sont partout.

Farouchement attaché à sa berbérité (culture marginalisée pendant des décennies par Rabat), les Rifains n’ont pour autant jamais demandé leur autonomie et encore moins une quelconque sécession. Les quelques drapeaux de la République du Rif évoque essentiellement avec fierté leur passé. Car leur vision est bien différente de leurs cousins Kabyles qui sous l’égide du si brillant Hocine Ait-Ahmed (fondateur du Front des Forces Socialistes en 1963) ou de Krim Belkhacem- deux dirigeants historiques du Front de Libération Nationale- ont toujours lutté dés l’indépendance contre la centralisation algéroise de Ben Bella puis de Boumédiene. Ait-Ahmed fut d’ailleurs poussé en exil sur les bords du Lac Léman en Suisse. Le second, Belkacem exécuté  par les services algériens tenus d’une main de fer par le “Béria local”, Boussouf.

A l’ouest rien de tout cela. Juste un mélange subtil de marocanité et de défiance viscéral envers Rabat.

Quid aujourd’hui ?

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Emmanuel Macron à Rabat au côté du roi du Maroc. Le roi Mohammed VI ne s’adresse jamais à la presse.© FADEL SENNA / AFP

Malgré une réponse virulente de Mohammed VI, le souverain chérifien apparaît plus ouvert que son père aux aspirations du territoire. L’économie marocaine en plein décollage -avec le port de TangerMed II appelé à devenir le premier port de la Méditerranée occidentale- le Roi a renvoyé trois ministres responsables désignés de la situation à Al-Hoceima et dans les alentours. Un plan “Al-Hoceima phare de la Méditerranée 2015-2019” a été mise en place avec près de 600 millions d’euros d’investissements prévus.

Mais la situation est loin d’être aussi simple.

D’après Amnesty International, les arrestations arbitraires et des actes de tortures ont été enregistrés sur les quelques 400 militants arrêtés en octobre 2016. Hormis une centaine de libérations sur ordre du Roi pour calmer les âmes, la situation reste complexe pour la majorité d’entre eux. Le 26 juin, la chambre criminelle de la Cours d’Appel de Casablanca a jugé 53 militants dont Nasser Zafzafi. Ce dernier a pris 20 ans de prison. Depuis le 30 août, il a entamé une grève de la faim mettant toute la région en émoi et une grande partie du Maroc… mais jusqu’à quand ?

Un vieux proverbe berbère dit qu”une saison ne respecte pas l’autre”… faut-il croire que la saison des pluies ne s’est jamais réellement arrêtée dans les vallées du Rif…en attendant un rayon de soleil.