Donald Trump: un dernier tweet pour la smala

Mike Pompéo en visite au Maroc- DR (Le Monde)

« Ça passe crème» ou « ça va passer comme une lettre à la poste ». On pourra utiliser tous les termes populaires souhaités, le tweet écrit par le Président américain Donald Trump le 10 décembre dernier fait déjà date. En demandant au Maroc la reconnaissance d’Israël, en échange de la reconnaissance du Sahara occidental comme entité marocaine, Donald Trump fait un touchdown diplomatique. Les « pisse-vinaigres » avaient déjà mis sous la nappe les accords du 15 septembre dernier où deux autres états musulmans, le Bahreïn ou les Emirats arabes avaient ouvert la voie en reconnaissant « l’État des Juifs ». Or paradoxe de l’histoire, ce ne sont ni les démocrates américains, ni les travaillistes israéliens (pour ce qu’il en reste) ou les progressistes arabes (s’il en existe dans au moins deux des trois territoires cités) qui ont forcé ce rapprochement , mais les héritiers de Bush, Begin et consorts. A croire que les conservateurs, nationalistes et autres réactionnaires sont souvent plus aptes à régler les problèmes d’état à état et ont de meilleures cartes en main pour négocier des accords de paix que les chantres de l’Internationalisme. On connaît la chanson en France en 1962. Déjà en 1977, c’est l’ancien terroriste du mouvement d’extrême-droite « Irgoun » et le si conservateur Sadate (ancien agent de l’Abwehr au passage) qui s’étaient serrés la main au Camp David. Le second en avait perdu la vie.

Pour revenir sur le premier « deal », les relations entre Tel Aviv et Rabat étaient très complexes. Beaucoup de non-dits, de faux-semblants, d’hypocrisie. On ne va pas revenir sur l’histoire des Juifs au Maroc mais on ne peut comprendre les rapports bilatéraux sans passer par cette communauté. Les liens entre le Maroc et Israël sont pourtant très forts via bien entendu, la communauté juive marocaine. 800 000 Israéliens ont un ascendant venu du Maroc soit près de 13 % de la population. L’arrivée de ces Sépharades a d’ailleurs coïncidé avec l’avènement du Likoud dans les années 70 face au mépris des Natifs ou Ashkénazes, foyer électoral du travaillisme. Le mouvement des Panthères Noires à cette période visant à donner une meilleure visibilité politique aux Juifs orientaux et plus particulièrement ceux du Maroc a eu son impact. Nombre de Juifs marocains ont gardé des liens avec le pays de leurs ancêtres. S’ils ne sont plus que 5000 à vivre sur place, le contact reste permanent. Berbères judéisés ou Sépharades chassés de la Péninsule Ibérique, le Maroc est toujours leur cœur. Chaque année, les paysans berbères admirent les grosses cylindrées allant vers le sanctuaire de Amrane Ben Diouane. Ce saint repose depuis 250 ans dans un cimetière juif, planté au milieu d’une oliveraie sur les hauteurs de Ouazzane.  Ces pèlerinages s’inscrivent dans un syncrétisme judéo-maraboutique démontrant parfaitement la berbérité de nombreux Juifs originaire du Royaume. La mémoire étant une tradition juive, ils ont également gardé en souvenir l’attitude du futur Mohammed V sous le régime de Vichy (légende quelque peu dorée !). L’affection pour son fils et successeur s’immortalise à travers les innombrables rues et squares portant son nom à Israël. La coopération intergouvernementale s’est illustrée dernièrement dans le domaine de la sécurité et de la formation. Rabat a depuis une dizaine d’année souhaité réformer ses services de renseignements, extérieurs et intérieurs, qui en font un modèle d’excellence dans le pourtour méditerranéen. Le Shin Beth, le FBI israélien, et les services de police ont aidé à la tâche. L’utilisation de leurs diasporas respectives n’y est pas étrangère. Le contexte international est celui d’un facilitateur ou non des relations bilatérales entre les deux états. Hassan II avait facilité les relations entre le Caire et Tel Aviv en 1977. En 1991, Rabat avait officiellement ouvert un bureau à Tel Aviv… bureau qui fut fermé dans les années 2000 suite à la Seconde Intifada. C’est bien la pression populaire qui a freiné les relations entre les deux états. Le soutien du sujet de la rue aux « frères palestiniens » ne laisse pas insensible le Roi quel que soit son rôle religieux. A chaque guerre israélo-arabe, des attentats antijuifs ont été perpétrés au sein du Royaume, des pogroms d’Oujda de 1948 en passant par les attentats de Casablanca en 2003. C’est cette même pression populaire qui avait poussé certains dirigeants pourtant modérés d’Irak et d’Egypte mais peu enclins au panarabisme à intervenir en 1948 contre le nouvel état d’Israël. Or, on ne gouverne jamais très longtemps contre la rue et ce, quel que soit le type de pouvoir en place. Jusqu’où le rapprochement entre le Maroc et Israël peut-il aller et perdurer ? L’avenir le dira mais cette reconnaissance ouvre déjà un nouvel espace entre deux mondes à la fois frères et ennemis.

Pour Trump, c’est un départ tonitruant. En butte avec la justice américaine suite à l’élection de Joe Biden, son tweet montre que sa politique étrangère aura eu un vrai impact. Nombre d’observateurs, aux partis pris souvent inavoués, ont longtemps critiqué la politique diplomatique du « président-milliardaire » à coup de tweets provocateurs aux Nord-Coréens ou aux Iraniens, mais ceux-ci oublient pourtant que Trump reste le seul Président depuis 1945 à n’avoir déclenché aucun conflit. Respectant la tradition républicaine de l’isolationnisme, auquel une partie de l’establishment WASP reste encore très sensible, il n’a envahi aucun pays au nom de la démocratie comme ces prédécesseurs soutenus par les Atlantistes français.

Cela ne doit pas nous faire tomber dans une attitude naïve, visant à oublier que non seulement Donald Trump est toujours à la tête de la première puissance mondiale, mais qu’il défend également les intérêts américains et son image. Ses quatre années au pouvoir ont sonné un regain d’intérêt à la fois sur le Maghreb occidental tout en maintenant une coopération plus complexe que cela avec Israël, faits dont j’ai parlé de manière plus précise dans mes précédents billets (« Maroc/Algérie, les frères pétards »).

La reconnaissance par Washington du Sahara occidental est également un symbole fort car l’ancienne colonie espagnole reste un énorme caillou dans la botte de Rabat. Ce territoire riche en phosphore explique en grande partie les énormes tensions avec le voisin algérien. On ne compte plus également les atteintes aux droits de l’Homme sur les militants du Front Polisario, le mouvement indépendantiste. Il est clair que le deal entre Washington, Rabat et Tel Aviv ne va pas faciliter une réconciliation pourtant clé dans la région entre le Maroc et l’Algérie. Idéologiquement et politiquement, les deux voisins restent des adversaires. L’an dernier, Matt Pompéo avait tapé du poing sur la table afin de réconcilier les frères ennemis, mais l’ancien directeur de la CIA, en pointe sur le dossier sahraoui n’a rien fait pour calmer les tensions ces derniers jours. Maladresse ou calcul ? Ni l’un, ni l’autre, Washington ne calcule plus, il bouge les lignes. Mais Alger, comme les Russes ne lâchera pas le morceau. Surtout que Washington n’est pas l’ONU, dans les faits. Elle a comme elle l’avait fait avec les Basques de l’ETA ou les Irlandais de l’IRA, formé et armé les hommes du Front Polisario. Alger reste le principal soutien du Sahara occidental contre la puissance impérialiste du Nord. C’est d’ailleurs au nom de l’anticolonialisme que l’Algérie a également toujours refusé de reconnaître Israël. Cette vision tiers-mondiste des relations internationales s’était développée sous Ben Bella lorsqu’Alger se rêvait en Mecque du Tiers-Monde avant de continuer et de se renforcer avec ses prédécesseurs. A noter que la question israélienne a longtemps été un point de désaccords profonds entre les différentes factions du FLN : l’aile « Girondins » tenue par les historiques Ait Ahmed et Krim Belkacem ayant toujours accepté la reconnaissance de l’État sioniste. Mes différents billets depuis la création du blog ont toujours montré la complexité des différents espaces étudiés et des intérêts de chaque acteur (n’empêchant nullement un point de vue de ma part , la neutralité étant un leurre scientifique). Il y a toujours un intérêt derrière chaque décision, le hasard n’existe pas mais le temps et le changement de générations peut très bien changer la donne dans les années à venir. Quel sera la ligne de la période post-Tebboune ? Les jeunes générations algériennes resteront-elles attachées à cette ligne diplomatique et à des principes au cœur même de leur mythe national ? C’est pourtant fort possible, mais la réconciliation avec le Maroc est également souhaitée et souhaitable pour l’équilibre régional. La Paix et l’orgueil national font pourtant rarement bon ménage.

Or, puissance atlantique plus que méditerranéenne, le Royaume chérifien fut et reste un allié très important pour les Américains. Depuis Anfa, l’OSS puis la CIA sont restées sur place. Plus efficace en Algérie, les années 80 ont vu son activité grandir. Le verrou de la mer Méditerranée en face de Gibraltar lui est essentiel. Pompéo en visite la semaine dernière au Maroc a immédiatement certifié qu’une « mission américaine » s’installerait à Dakhiat, principale ville du Sahara occidentale afin de dynamiser le « nouveau Sud marocain » ; Il est de bon ton de rappeler la présence d’une future base américaine dans la future Tanger-Med II appelée à devenir le plus grand port de Mare Nostrum.

Doucement mais surement, les Américains reviennent dans le « game ». On pensait les Russes ayant un coup d’avance en mer Méditerranée, mais Washington a su manœuvrer de son côté pour démontrer qu’elle est toujours présente. Trump fut loin d’être « le yankee incontrôlable » que certains ont voulu voir. Mais quid des Européens, et des Français ?

L’imbroglio libyen- Entretien avec Bertrand Renouvin pour la Nouvelle Action Royaliste.

Historien et politiste, spécialiste du Maghreb et du monde arabe, Cyril Garcia, anime le blog Un Uber pour Tobrouk et intervient dans plusieurs médias nationaux (France Inter, Causeur).

Pourriez-vous résumer les événements qui se sont déroulés depuis la chute de Kadhafi ?

Cyril Garcia : Il faut surtout retenir les accords de Skhirat qui indiquaient le chemin vers l’établissement d’une démocratie parlementaire en Libye. Un gouvernement d’union nationale est formé par Fayed el-Sarraj et s’installe à Tripoli. Des dissensions apparaissent à l’Est du pays et le maréchal Haftar, camarade de promotion de Kadhafi, formé en Russie puis aux Etats-Unis quand il est passé dans l’opposition, s’emploie à rallier une partie de l’armée, des mercenaires et des tribus locales, notamment les Toubous établis au sud du pays. Le maréchal Haftar avait également rallié une partie du parlement de Tobrouk.

Il se crée alors une situation dans laquelle la Tripolitaine est dirigée par le gouvernement el-Sarraj, la Cyrénaïque est dirigée par le maréchal Haftar qui contrôlait plus ou moins le Fezzan. Entre le maréchal Haftar, qui veut prendre Tripoli et le gouvernement el-Sarraj qui est reconnu par l’ONU, la confrontation prend la forme d’une guerre froide jusqu’au moment où Haftar décide de mettre le siège devant Tripoli. Les combats font au moins des centaines de morts mais Haftar échoue et perd beaucoup de crédit auprès de ses alliés russes – qui s’intéressent de près à un pays qui est le troisième exportateur africain de pétrole et le sixième pour le gaz.

Quel est le jeu de la Turquie dans les affaires libyennes ?

Cyril Garcia : La Turquie a soutenu le régime parlementaire de Tripoli. Ceci pour plusieurs raisons. La première est idéologique : Erdogan est issu de l’AKP, la branche turque des Frères musulmans. Or ceux-ci ont toujours considéré qu’un régime parlementaire était le plus sûr moyen de prendre le pouvoir par le moyen des élections démocratiques. La Turquie a donc soutenu le régime parlementaire et libéral de Tripoli. La deuxième raison tient à la politique intérieure turque : depuis six ans, la Turquie connaît une très forte crise économique ; Erdogan, pour conserver son crédit électoral, a utilisé un procédé classique en surjouant le chauvinisme et le panturquisme. D’où les interventions de la Turquie en Syrie, en Méditerranée orientale contre la Grèce et récemment dans le Caucase. L’intervention en Libye s’inscrit dans cette politique panturque – on se souvient que la Tripolitaine a appartenu à l’empire ottoman jusqu’en 1912. La Turquie a donc fourni des armes au gouvernement de Tripoli mais aussi des mercenaires recrutés dans les groupes djihadistes opérant en Syrie avec un encadrement de l’armée assuré par des membres des forces spéciales turques. Elle a également soutenu Tripoli sur le plan diplomatique en critiquant le jeu de la France auprès du maréchal Haftar et à un moindre degré celui de la Russie. La troisième raison du soutien turc concerne l’énergie : la Turquie a besoin de pétrole et de gaz puisqu’elle importe 85% de son énergie.

Pourquoi la Russie intervient-elle en Libye ?

Cyril Garcia : Historiquement, la Russie n’a jamais été obsédée par la Méditerranée occidentale : depuis le XVIIIè siècle et pendant la Guerre froide, elle n’a pas eu de stratégie impérialiste et elle a cherché à développer son influence en se trouvant des alliés. Après la guerre en Syrie, les Russes ont tenté en Libye de jouer la carte des militaires. Les Russes voulaient aussi éviter que des bases islamistes se mettent en place dans cette région et menacent la Syrie et le Caucase. De fait, après la guerre de Syrie, les militants de Daesh sont partis se battre en Libye d’où ils auraient également pu menacer le Sahel.  

Quelle est la position de la France, au moment où des pourparlers s’engagent à Tunis, qui font suite au cessez-le-feu du 23 octobre ?

La France, qui porte une grande responsabilité dans la déstabilisation de la Libye en raison de la guerre qu’elle a menée en 2011, était partagée entre le soutien diplomatique au gouvernement de Tripoli et le soutien officieux, par le biais de la DGSE, au maréchal Haftar puisque celui-ci luttait contre les djihadistes. Aujourd’hui, la France soutient les pourparlers de Tunis qui réunissent les représentants du gouvernement de Tripoli et les émissaires du maréchal Haftar, alors que la Turquie critique ces négociations menées par des négociateurs trop faibles au regard des puissances qui interviennent dans le conflit.

La réunion de Tunis n’est pas la seule. Il y a aussi des pourparlers en Egypte entre les cadres militaires des deux parties libyennes mais aussi une réunion à Ghadamès pour trouver des solutions militaires. Tout cela est très flou car il est toujours difficile après une guerre civile d’opérer la réunion des factions militaires dans une même armée.

Comment voyez-vous l’évolution de ces négociations ?

Cyril Garcia : Ce n’est pas le maréchal Haftar qui dirigera la Libye demain : il a 75 ans et souffre d’un cancer. Le Parlement de Tripoli joue aussi son va-tout dans un pays qui n’a pas d’unité nationale. Cependant, le cessez-le-feu peut être l’amorce d’une solution, à condition que les grands pays cessent d’intervenir dans le conflit, ce qui n’est pas gagné ! La Turquie voit dans la situation actuelle un échec de ses ambitions, la France veut protéger le Sahel, l’Union européenne voudrait éviter que la Libye devienne une autoroute pour les migrants, sans oublier l’Italie, ancienne puissance coloniale, qui défend ses intérêts pétroliers et qui a beaucoup milité à Bruxelles en faveur du soutien à Tripoli. En revanche, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, très hostiles aux Frères musulmans, soutiennent le maréchal Haftar et perdraient en influence s’il y avait une union nationale débouchant sur des élections. Enfin, les Etats-Unis, qui ont toujours été présents en Afrique du Nord, Libye comprise, avaient comme la France un pied dans chaque camp et, comme les Russes, ils vont compter les points au fil des négociations avant de choisir leur ligne diplomatique.

Un Caucase sous tension

oznor

Le Haut-Karabagh est de nouveau à feu et à sang.
Depuis près de 8 jours, des combats ont opposé l’Arménie et l’Azerbaidjian. Séparatistes contre armée régulière. Chaque jour les combats s’intensifient. Mortier, roquettes, explosifs. Hier, Stepanakert, ville principale de la région, et seconde du pays derrière Bakou, a été privée un temps d’électricité. Des centaines de civils se terrent dans les caves, les sous-sols. La crypte de la cathédrale Sainte Mère de Dieu s’est transformée en bunker où Dieu est prié chaque minute avec la dévotion la plus absolue.
Immédiatement, la diaspora arménienne a inondé les réseaux sociaux de photos de soldats, de drapeaux et d’icones chrétiennes afin de soutenir leur pays d’origine face à l’Azerbaidjan. De Décines à Moscou en passant par Berlin et Beyrouth, la solidarité et l’élan patriotique ont été unanimes dans cette communauté née du terrible génocide de 1915. La presse française et les éditorialistes ont semblent-ils choisi leur camp puisque notre pays possède une importante communauté arménienne particulièrement structurée et active.
Le poids des communautés en France pose depuis longtemps un problème dans le traitement de l’information et la vie démocratique. Les « ethnosophiste » parfois animés de tendres et sincères motivations, usent de tous les stratagèmes pour convaincre, à mille lieues des faits, l’opinion française. En charentaise à Paris mais toujours plus royalistes que le Roi. C’est donc à toute la corporation journalistique et universitaire de ne pas tomber du Mont Ararat de la déraison pour rester dans l’information et les faits les plus tangibles.
Une prise de recul est donc nécessaire pour analyser une situation qui mérite discernement et perspective historique.
Car jusque là personne, ou presque, n’aurait été capable de mettre le nom « Haut-Karabagh »ou de « Nagory-Karabagh » sur une carte. Cette petite enclave montagneuse située en territoire azéri mais peuplée en majorité d’Arméniens est depuis une zone de tension depuis l’effondrement de l’URSS et l’indépendance de ces républicaines caucasiennes du bloc soviétique. Erevan revendique depuis le début ce territoire. Comme très souvent au XXème siècle, les états s’étant détachés d’empires multiethniques n’ont très souvent pas pris en compte le principe des nationalités et d’importantes minorités se sont retrouvés de l’autre côté de frontières étatiques artificielles. Les Hongrois continuent de pester sur la
France et Trianon en faveur de leurs compatriotes coincés en Serbie et en Roumanie. Seulement dans un Caucase réputé turbulent et guerrier, la situation s’est rapidement militarisée. En 1988, l’Arménie et l’Azerbaidjian se sont affrontés dans les massifs escarpés, au milieu des civils, pour aboutir à un cessez-le-feu hasardeux et fragile. L’hostilité séculaire entre ces deux peuples arrachés à l’Empire perse au XVIIIème siècle se polarisa sur cette région. Erevan la revendiqua en s’appuyant logiquement sur ces
habitants composés à 95 % d’Arméniens sur les mauvais traitements dont ils auraient été victimes. Les Azéris répondirent avec violence en s’attaquant à leurs adversaire partout où ce fut possible. Fin 1989, Bakou opéra un blocus ferroviaire empêchant l’acheminement de denrées alimentaires essentielles pour une Arménie fragilisée par un tremblement de terre meurtrier un an auparavant. Il fallut l’intervention de l’armée russe après de terribles émeutes à Bakou pour que les esprits se calment. Des populations arméniennes furent transférés de force vers l’Arménie et Moscou. Au total le conflit fit 30 000 morts et
entraîna une rancoeur tenace d’Erevan qui devait faute de règlement définitif aboutir à ce nouveau conflit dans une région qui n’en avait pas vraiment besoin.
Immédiatement, et pour une fois, Paris, Moscou et Washington ont demandé un cessez-le-feu. Moscou, qui possède de bonnes relations de longue date avec Bakou, soutient la chrétienne Arménie en sous-main.
L’autre acteur devenu incontournable dans la région est la Turquie. Istanbul, contrairement, aux conflit syrien ou libyen a soutraité militairement envoyant des mercenaires syriens sur place. En confortant le caractère religieux, dans une région traditionnellement imperméable à ce type de dérive, Ankara joue
encore avec le feu. La Turquie en profite également pour écorcher cette Arménie qui continue à se battre pour la reconnaissance de ce génocide qui fit lui perdre plus d’ un millions d’enfants. Ankara continue de nier les faits. Ces tensions se déplacent au grès des migrations et on ne compte plus les altercations en région lyonnaise où le monument place Antonin Poncet est régulièrement détérioré. Déjà mise en mal à l’Organisation des Nations Unies sur le dossier chypriote, Erdogan, en satrape local, garde la capacité de faire dégénérer la situation. De nombreuses manifestations d’extrême-droite en Europe se sont par ailleurs déclenchés en soutien à l’Arménie, davantage par esprit de croisade que par panache caucasien. Mais aujourd’hui les réseaux sociaux et les médias déplacent les conflits et accentuent les malheurs. En théorie, les frontières de chaque états doivent être respectés faute de créer une escalade des tensions dans une région où se trouvent la Russie, l’Iran, la Turquie ou encore l’Irak et la Syrie ! Il est bien entendu logique que le droit des peuples à disposer d’eux même reste fondamentale mais il ne peux s’accompagner d’une guerre larvée ou de violences dont les civils arméniens du Haut-Karabagh sont les
premières victimes. Comme le nationalisme et le chauvinisme se diffusent à la vitesse de l’éclair dans les deux opinions, la solution ne pourra venir que de l’extèrieur. Mais une réponse juste, équitable et logique pour les habitants de la région. Sans cela, ce problème de 30 ans pourrait être repoussé indéfiniment. Dans ce Caucase fier et guerrier, où la poésie calme l’âme des braves, un vieux poème arménien déclame que « personne ne sait si la lumière brûlera jusqu’à demain ». Il le faut pourtant, trop de temps a déjà été
perdu inutilement. Tant de morts en vain.

Moscou à Tripoli, entretien avec Roland Lombardi.

Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au sujet du dossier libyen ? (Photo France 24).

Quelques semaines après une interview basée sur son excellent ouvrage Poutine d’Arabie (VA Editions), que je vous recommande vivement, l’historien et géopolitologue Roland Lombardi revient vers « un Uber pour Tobrouk » afin d’analyser le rôle grandissant joué par la nouvelle puissance russe en Libye après avoir très largement gagné la partie en Syrie.

Le Coronavirus n’a en aucun cas fait cesser les combats en Libye. Les médias occidentaux, et donc français, traitent des sujets selon leurs bons vouloirs. Longtemps, le seigneur de la guerre qu’est Haftar semblait gagner du terrain. Allié des Toubous, armé par l’Egypte, soutenu financièrement par de multiples acteurs très variés, l’ancien condisciple de Kadhafi contrôle aujourd’hui une grande partie de la Libye et surtout, la majorité des puits de pétrole à l’est et au Sud du pays. Son image de militaire à poigne, nationaliste et anti-islamiste plait à beaucoup. A l’Ouest, les « démocrates-tripolitains » marqués du sceau onusien, étaient soutenus, comme toujours lorsqu’il s’agit de se faufiler entre les sièges d’un quelconque parlement, par les Frères musulmans libyens, appuyés par Erdogan et le Qatar.

Les Américains, absents officiellement, ont fait des appels du pied discrets à Haftar.

Un grand merci à Roland pour ses réponses et son travail.

1- Revenons aux origines, depuis combien de temps, la Russie s’intéresse-t-elle au cas libyen et par quels moyens puisque le pays était rappelons-le, et malgré un fort arsenal militaire, occupé sur les théâtres ukrainiens et surtout syriens ?

Il faut rappeler tout d’abord que dans les années 1970-1980, l’URSS était déjà présente en Libye, qui était le terrain d’entraînement de tous les groupes révolutionnaires de la planète plus ou moins téléguidés par le KGB. L’Union soviétique, puis la Russie, a donc toujours été très proche du régime du colonel Mouammar Kadhafi qui dépensait par ailleurs des milliards de dollars en armement russe. Plus tard, lors les Printemps arabes, la Russie a gardé un souvenir amer d’avoir laissé faire l’intervention des forces de l’OTAN en mars 2011. En effet, elle ne s’y était pas opposée en s’abstenant, avec la Chine, lors du vote au Conseil de sécurité de l’ONU. Mais l’action occidentale n’avait initialement pour seul but que d’empêcher notamment le massacre de Misrata et non, en définitive, la chute et l’élimination physique du dictateur libyen. Les Russes se sont alors sentis littéralement floués par les Occidentaux et le pays sombra dans le chaos le plus total. A partir de là, Moscou, très occupée en Ukraine et surtout en Syrie, se tint relativement à l’écart des affaires libyennes et la diplomatie russe s’est toujours démenée, ces dernières années, pour se présenter comme une médiatrice (faussement) impartiale en Libye. Or, les Russes ont toujours été très attentifs à l’évolution de la situation en Libye et ont vu d’un très bon œil la montée en puissance de Khalifa Haftar. Car même si les diplomates russes, toujours prudents et rusés, continuent, encore aujourd’hui, à se présenter comme les intermédiaires et les médiateurs entre Sarraj et Haftar, très vite et méthodiquement, Moscou a tissé avec le militaire des liens de plus en plus étroits. Ce dernier étant sur la même longueur d’onde idéologique que le maître du Kremlin concernant la lutte contre le terrorisme et l’islam politique des Frères musulmans, comme d’ailleurs l’Égypte et les Emirats arabes unis, les deux autres parrains du maréchal…

Quoi qu’il en soit, comme je l’annonçais, et le décris dans les détails dans mon dernier ouvrage Poutine d’Arabie, ce retour en force en Libye est pour les Russes, une belle revanche sur les Occidentaux.

2- On suppose que dans sa tradition politique, et nous en avons déjà parlé moults fois sur ce blog, la Russie soutient le Maréchal Haftar. Qu’en est-il concrètement ?

Revenu en Libye en 2011, après vingt ans d’exil aux Etats-Unis, l’ancien général de Kadhafi (la rupture entre le militaire et le dictateur se fit à la fin des années 1980) s’est peu à peu imposé sur la scène politique libyenne. Ainsi, les Russes se sont sûrement dit qu’il pourrait alors se révéler comme leur homme idoine pour restaurer l’ordre dans le pays et devenir par la suite un éventuel et nouveau partenaire de poids dans leur politique méditerranéenne, moyen-orientale et surtout africaine. La première rencontre officielle entre Khalifa Haftar et des officiers russes de hauts rangs a eu lieu au large de Tobrouk à bord du porte-avions russe Amiral-Kouznetsov, le 11 janvier 2017. Depuis, l’homme fort de Tobrouk, qui parle russe puisqu’il a fait plusieurs séjours dans les années 1970 et 1980 afin de suivre les cours des prestigieuses écoles de l’état-major soviétique, s’est rendu à Moscou et s’entretient régulièrement avec le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou.

Or, depuis un peu plus d’un an, les relations se sont détériorées. Avec son enlisement devant Tripoli et ses derniers revers militaires, Poutine s’impatiente et les Russes commencent à douter de ses capacités militaires. Bien que les hommes du Kremlin le court-circuitent de plus en plus et ont tissé de nombreux liens avec d’autres jeunes officiers de son entourage, le vieux maréchal Haftar (il a 76 ans) demeure néanmoins l’une de leurs cartes maîtresses dans le jeu libyen. Car, pour l’instant, il n’y a pas d’autre alternative sérieuse.

3- Comment l’appui aux troupes s’est-il concrétisé jusque là ? En armement ? Formation par des Spetsnaz (les forces spéciales russes) sur place ?

Moscou réfute toujours catégoriquement tout soutien militaire à l’armée du maréchal. Mais ne soyons pas dupes. Ce soutien est un secret de Polichinelle. Même si ces informations n’ont jamais été confirmées, les journaux anglais The Sun et The Telegraph, citant les renseignements britanniques, ont été les premiers à évoquer l’envoi en Libye de mercenaires russes de la célèbre société militaire privée Wagner, déjà présente en Ukraine, en Syrie et dans plusieurs pays d’Afrique. Cette entreprise, parfois utilisée par le Kremlin, mais qui s’affranchit aussi, au besoin, de l’armée russe, fournirait en Libye des troupes à l’homme fort de l’Est libyen ainsi que des renseignements, des armes, des munitions, de l’artillerie, des tanks et des drones. De même, comme en Syrie avant septembre 2015, il est fort probable que soient également présents sur place des hommes du SVR, du GRU (renseignements militaires) ainsi que des « conseillers » des forces spéciales, anciens de Tchétchénie et de Syrie.

Tout récemment, selon plusieurs sources, des avions de fabrication russe (6 Mig-29 « Fulcrum » et 2 Su-24 « Fencer ») seraient partis de la base russe de Hmeimim en Syrie (et pilotés par des pilotes/mercenaires serbes ou biélorusses voire syriens) pour rejoindre et appuyer Haftar en Libye. L’implication dans ce transfert a bien évidemment été démentie par Moscou. Ces avions auraient été escortés en vol par deux Soukhoï Su-35 de l’armée de l’air russe. La présence d’un avion de transport Tu-154 a même été évoquée.

4- Sait-on si la Russie opère directement avec ses alliés où si elle opère seule sur le terrain ?

Les Russes jouent toujours leur propre partition. Toutefois, il est certain qu’en Libye, leurs intérêts coïncident fortemant avec ceux de leurs partenaires égyptiens et émiratis par exemple.

D’ailleurs, dans l’affaire des avions russes évoquée plus haut, certains observateurs se sont demandés si ces appareils n’auraient pas été acquis par les Emirats arabes unis afin de renforcer la composante aérienne de l’ANL. Ou, comme l’avancent certains, si ce ne serait pas la Syrie qui aurait fourni ces avions, Damas et le gouvernement de Tobrouk ayant récemment resserré leurs liens. Dans tous les cas, cette opération n’aurait jamais pu se réaliser sans l’aval du Kremlin.

5- Quel est clairement l’objectif russe ? La création de satellite diplomatique comme durant la Guerre froide? Un « Tartous berbère » pour sa flotte ? Le pétrole ?

Evidemment, lorsqu’il y a des conflits ou des tensions dans cette partie du monde et que l’on gratte un peu, on retrouve toujours des questions de pétrole ou de gaz. Bien sûr, Moscou aspire à une plus grande part du pétrole et du gaz libyen, notamment après la signature d’un accord effectuée en février 2017 entre le président de la firme nationale libyenne de pétrole et l’entreprise russe Rosneft. Les Russes veulent également trouver un nouveau marché pour leur blé et leur maïs.

Or, à la différence des Français par exemple, le commerce ou l’économie passent toujours après les considérations politiques et surtout géopolitiques. Lorsque nous traitons des affaires internationales, il faut toujours avoir les yeux fixés sur une carte du monde pour comprendre ce qui s’y passe. Ainsi, Poutine est en train de concrétiser le vieux rêve stratégique des Soviétiques de contournement de l’Europe par l’Afrique du nord. En effet, il tend une chaîne d’alliance sur le flan oriental et sud de la Méditerranée. Celle-ci va de la Syrie à l’Algérie (premier fournisseur militaire de Moscou) en passant par Israël (dont les relations avec la Russie sont plus fortes qu’on ne le croit) et l’Egypte (depuis 2018, les armées russe et égyptienne effectuent des exercices militaires communs dans le désert égyptien et Le Caire vient d’acquérir une vingtaine de Sukhoi Su-35 russes). La Russie prend donc clairement à revers l’Europe et donc l’OTAN mais également la Turquie, à la fois sur le plan militaire mais surtout énergétique. La Libye est pour l’instant le maillon faible de cette chaîne. C’est la raison pour laquelle la Russie fera tout ce qui est en son pouvoir pour qu’un homme à poigne, proche de leurs intérêts, prenne en main ce pays, qui sera tout autant une passerelle et une nouvelle porte d’entrée vers l’Afrique. Ne perdons pas de vue que les Russes sont déjà très présents en Centrafrique, au Mozambique, au Soudan mais aussi de plus en plus au Sahel…

Des projets de bases navales et militaires sont sûrement dans les tuyaux comme c’est déjà le cas en Algérie et en Egypte d’ailleurs…

Enfin, et il ne faut pas la négliger, il y a une considération idéologique. La Libye est une nouvelle illustration de l’échec du regime change et du nation building, d’une démocratie imposée de l’extérieur si chère aux Occidentaux. Même si ce pays est loin de leurs frontières, il ne doit pas tomber aux mains de l’islam politique et des Frères musulmans libyens qui sont derrière Fayez Al-Sarraj. Comme la Syrie, la Libye ne doit pas être un modèle « islamiste » pour les populations de ses territoires vassalisés du Caucase ou des anciennes républiques soviétiques musulmanes d’Asie centrale.

6- Selon toi, cette tentative d’hégémonie russe peut-elle déboucher sur une crise voire un conflit ouvert entre la Russie et la Turquie ?

Pour l’instant c’est peu probable. Pour les Russes, comme pour Haftar d’ailleurs, il serait préférable que l’ALN parvienne seule à prendre Tripoli (ou à la rigueur avec l’aide d’une intervention au sol de l’Egypte ou des E.A.U). Or, pour le moment, les Russes semblent être les seuls capables de contrer sérieusement les Turcs.

Comme on l’a vu, dans tout conflit dans la région, plusieurs acteurs internationaux interfèrent dans la crise libyenne. Chacun y a ses propres intérêts et sa propre stratégie (Europe, France, Italie, Allemagne), prenant parti soit pour Fayez Sarraj, soit pour Khalifa Haftar. Tandis que d’autres lorgnent sur les richesses naturelles de la Libye ainsi que sa place stratégique (Turquie, Russie, Etats-Unis).

Surtout, le pays est devenu le symbole et l’épicentre de la confrontation politico-idéologique féroce que se livrent actuellement dans le monde arabe l’Égypte, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite d’une part et la Turquie et le Qatar d’autre part. Les premiers soutiennent les pouvoirs forts, autoritaires et contre-révolutionnaires (donc Haftar en Libye) et les seconds promeuvent l’islam politique et les Frères musulmans (donc Sarraj).

Ainsi, avec son intervention directe en Libye (envoi d’armes, de troupes et de drones… pour soutenir Sarraj), Erdogan a plusieurs objectifs. D’abord, en opérant au-delà de ses frontières, le président turc brise son isolement international actuel tout en confirmant sa politique neo-ottomane. De fait, il se repositionne en Méditerranée pour, par exemple en Libye, profiter des ressources gazières du pays.

Ensuite, de par son implication dans la crise libyenne, Ankara s’impose comme un interlocuteur privilégié des Européens dans la zone. Enfin, la Turquie peut « transférer » sur le sol libyen ses mercenaires jihadistes évacués de Syrie, puisque la bataille d’Idleb est en phase finale.

Certes, le contexte international et local actuel serait propice pour que la Russie passe à l’action. Or, il y a toutefois des limites que les stratèges russes, très prudents, sont loin de négliger et qu’ils prennent assurément en considération.

Fortes de leur expérience sur le terrain d’opération syrien, les forces militaires russes seraient parfaitement capables de se projeter une nouvelle fois et « finir le travail ». En quelques semaines, les Russes pourraient aisément faire pencher définitivement la balance en faveur de leur poulain. Des plans d’intervention sont déjà prêts de longue date dans les Etats-majors de Moscou…

Par ailleurs, auréolée par son succès militaire et diplomatique en Syrie, la Russie aurait inévitablement le soutien et l’appui d’un certain nombre de protagonistes importants du conflit libyen. Bien sûr, l’Egypte de Sissi, l’Arabie saoudite de MBS et les Emirats arabes unis de MBZ verraient sûrement d’un très bon œil une implication directe de l’armée russe. L’Algérie, grand partenaire de Moscou, n’y trouverait rien à redire. Quant aux pays africains, dans le cadre de son retour progressif mais appuyé sur le continent, la Russie bénéficie actuellement d’une certaine aura et de toutes les attentions et la bienveillance des Chancelleries africaines …

Enfin, nous connaissons l’opinion de Trump sur le dossier libyen. En dépit des apparences officielles de l’administration américaine, il est évident qu’en son for intérieur, le locataire de la Maison-Blanche trouve l’homme fort de Benghazi tout à fait à son goût (il serait en contact direct et régulier avec lui)… Quant à l’Europe, elle est très préoccupée par la question libyenne. Ce que craignent par-dessus tout les dirigeants européens, c’est une nouvelle arrivée massive de réfugiés sur ses côtes. Mais à l’inverse de la crise syrienne, les Européens sont très divisés sur la Libye. Tous, Français, Allemands et Italiens clament haut et fort que la solution doit être politique mais ils savent pertinemment qu’aucune issue sérieuse dans ce sens ne pointe à l’horizon. C’est pourquoi, la France s’est tournée discrètement vers Haftar, mais tout en affirmant être du côté de la légalité internationale… Dans cette perspective, confronté à la crise sanitaire du coronavirus et surtout à ses conséquences économiques catastrophiques pour le Vieux continent, celui-ci détournerait sûrement le regard en cas d’intervention russe, sans pour autant être avare en protestations et véhémentes condamnations…

A n’en pas douter, une intervention russe serait déclenchée lorsque personne ne s’y attendrait. Rien de tel qu’un effet de surprise et de sidération, comme en Syrie en septembre 2015, pour la réussite d’une telle aventure.

Là où le bât blesse pour Moscou, c’est que même si le Qatar et la Turquie sont, plus qu’aucun autre acteur dans la région, fortement affaiblis par la crise économique mondiale actuelle (l’économie turque étant sous perfusion qatarie…), Poutine ne peut pas se permettre pour l’instant une confrontation directe avec Erdogan (dont le pays est membre de l’OTAN !). Ouvrir un second front en Libye alors que la guerre en Syrie n’est pas totalement achevée, n’est pas raisonnable pour le maître du Kremlin. D’autant plus, qu’il a encore besoin de son « partenaire » turc, certes détestable au possible mais incontournable, dans le règlement final du conflit syrien notamment à Idleb.

« Terreur de jeunesse »: témoignage d’un ancien djihadiste français.

Ce livre aurait pu s’appeler « Voyage au bout de la nuit » ou au « bout des mille et une nuit » tant cette aventure reflète le destin d’une génération d’Européens dans les méandres du djihadisme des années 90. Un tunnel long et étroit dont beaucoup ne trouvèrent jamais une véritable sortie. L’auteur, un lyonnais nommé David Vallat, converti à l’islam salafiste dans sa forme la plus violente, a tour à tour combattu en Bosnie puis en Afghanistan avant de s’acoquiner aux terroristes comme Khaled Kelkal, l’auteur présumé des attentats du métro Saint-Michel en 1995. Après cinq années de prison et de saines lectures, l’auteur a fait un énorme travail sur lui-même pour nous livrer ce magnifique témoignage sorti en 2017 suite aux attentats des frères Kouachi.

Son « Terreur de jeunesse » est à la fois un exil intérieur auprès d’une jeunesse désœuvrée et sans véritable repère dans une France ouvrière et provinciale. La France des Gilets jaunes mais pas que… Seulement, le parcours de David est également une véritable odyssée le long de cette route de la soie, où se mène un djihad militaire au centre d’une région stratégique depuis des siècles. Un jeune Français converti à l’islam au centre d’enjeux qui le dépasse. Un engagement dans le djihadisme international en forme de va-et-vient, dans un périple inique pour n’importe quel Français de sa génération. Et en particulier lorsque l’on vient d’une petite cité ouvrière de Villefontaine, entre l’Isère et le Rhône, à deux pas de la Loire. Au milieu de tout et de rien. Aîné d’une famille de quatre enfants, élevé dans une famille populaire et monoparentale, l’auteur passe son enfance comme des millions d’autres entre football et rigolade sur le parking du quartier. Le petit gaulois au teint hâlé grandit au milieu d’enfants d’immigrés turcs, portugais, et maghrébins dont les parents sont venus travailler dans nos usines, aux côtés de Français de plus vieille souche issus de l’exode rural. La communauté maghrébine, notamment Algérienne, y est majoritaire. David rencontre donc l’islam avec des amis d’enfance qui ne le pratiquent souvent que par mimétisme familial sans en connaître les tenants et les aboutissants, religion du repli sur soi souvent éloignée de toute spiritualité.

Etre confronté à d’autres cultures peut être une source d’enrichissement personnel comme de frustration identitaire lorsque les piliers censés incarner son propre pays semblent défaillants à faire vivre ce tout. L’école, jadis assimilationniste et républicaine, est en décomposition, et le mal est déjà fait lorsque la Grande Muette l’appelle pour le service militaire. Crêpe sur la tête, sa formation militaire et une certaine discipline transforment le jeune homme déjà déscolarisé aux portes de la délinquance. Marqué par les cours d’histoire sur la Seconde Guerre mondiale, le petit-fils de militant communiste, rêveur et idéaliste, est frappé par la violence subie par les Bosniaques, coreligionnaires certes mais victimes de l’Histoire. La naïveté adolescente est ainsi hameçonnée par de cyniques pêcheurs-prêcheurs de l’islam politique le plus dévastateur.

Aventure tant tiers-mondiste que religieuse, internationalisme vert et noir, teintée d’un rouge si tragique, ces combats dépassent très largement les frontières hexagonales pour mieux combattre ses propres démons. Il décide en février 1993 de rejoindre des combattants bosniaques à Mostar. Avec d’autres compagnons d’infortune, il traverse en voiture toute l’Italie jusqu’à Trieste avant de rejoindre les Balkans. Chance ou malchance, la Croatie et la Bosnie alliées contre la Serbie avant leur départ, se déclarent la guerre lorsqu’ils sont en voiture. Ils échappent de peu la mort, désarmées. Mais ce court voyage reste formateur. Sur place, ils sont au contact d’une culture slave bien plus variée qu’il ne l’imaginait, dans cette poudrière sanglante que fut l’ancien « royaume » du maréchal Tito. Une guerre où ces moudjahidines venus mourir en martyrs sont très mal vus par les Bosniaques, musulmans culturels et amateurs de rakia comme de bonne chère. Cette première aventure s’avère un fiasco qui ne rompt pas pour autant l’élan du jeune homme plein de testostérones et d’illusions.

Le périple se prolonge, devient sérieux. Le Pakistan, officiellement allié des Américains mais au comportement trouble. Peshawar. L’Afghanistan, ses montagnes arides peuplées de populations pauvres mais vaillantes, auréolées d’une victoire sans précédent sur les Soviétiques, Kandahar. Ils fréquentent sur place les camps d’entraînement djihadiste au milieu de soldats de Dieu aguerris et fanatisés. L’ancien chasseur alpin fait vite ses preuves mais subit un racisme pour le moins surprenant chez ces tenants d’une Oumma imaginaire. Le « gaouri », terme venu du persan désignant ces mécréants de Français, entraîne des réponses particulièrement virils de sa part. Après quelques escarmouches, il retourne en Europe avec l’espoir tenace de combattre. Là, il fréquente les quartiers les plus sensibles du continent, véritable guêpier où se côtoient schizophrènes et petites frappes devenus fous de Dieu en deux coups de tapis de prière. Avec d’autres islamistes, il transporte faux passeports et armes à tout le gotha des ghettos djihadistes, du Londonistan à Molenbeeck en passant par les Minguettes, le tour d’Europe de l’apocalypse conforté par un indéniable déni des pouvoirs publics.

Au fil du temps, une rencontre avec des membres de Groupes Islamiques Armés lui sert de déclic. Combattre des nationalistes Serbes ou des hommes en treillis lui semblaient un chemin honnête mais lorsque ces hommes nommés Kelkal commencent à envisager de s’attaquer aveuglément à des civils, cela dépasse son imagination. On imagine la phrase pleine de sens d’Albert Camus trotter dans sa tête. Le Prix Nobel choisissant « sa mère plutôt que la justice » en pleine guerre d’Algérie. Le dépucelage par le réel.

Tout stopper avant qu’il ne soit trop tard. La police l’arrête… à temps.

Au milieu de portraits, paysages et introspections, le désormais cadre d’une entreprise de métallurgie et père d’une petite Sarah, analyse froidement son parcours sans se chercher d’excuses. Son travail lui permet aujourd’hui d’intervenir dans les médias afin d’analyser une mouvance qui malheureusement ne tarit pas. L’écriture de son livre est concise, claire et sans fioriture, ni complaisance. Son témoignage riche et dépassionné s’avère fondamental pour comprendre une jeunesse en manque de repère, idiots utiles d’une idéologie nihiliste, amenés à suivre la pire des voies possibles : le meurtre au nom d’un crépuscule sanguinaire et démoniaque. Triste comble.

Poutine d’Arabie, entretien avec Roland Lombardi

Entretien Roland Lombardi avec Cyril Garcia – 30/03/2020

La Russie est le nouvel acteur fort au Proche-Orient. Son rôle central dans la guerre en Syrie en atteste. Moscou a soutenu dès le début le régime de Damas renforceant son assise dans la région. La faiblesse des Etats européens et les arrogants errements américains ont bien entendu facilité le travail. Longtemps parasité par ces problèmes internes liés à l’effondrement du bloc communiste, la puissance eurasiatique a su s’appuyer sur des moyens humains et technologiques de premier plan, des ressources gazières comme pétrolières, le tout orchestré par le joueur d’échec de premier ordre, qu’est Vladimir Poutine. L’officier du KGB, passé par le cabinet du maire de Saint-Pétersbourg, a redressé le pays d’une main de maître en réduisant le poids des oligarques, de l’armée, de la pègre sous la coupe d’un Etat fort.

Pour parler de l’impact russe dans la région, j’ai posé quelques questions à l’excellent Roland Lombardi, chercheur en relations internationales. Géopolitologue, docteur en histoire contemporaine du monde arabe, il est analyste au sein du groupe JFC Conseil et éditorialiste pour le site GlobalGeoNews. Il intervient régulièrement dans la presse nationale et étrangère. Observateur clairvoyant et de plus en plus reconnu à sa juste valeur, il fut l’un des rares chercheurs comme d’ailleurs son ami Fabrice Balanche, à déclarer que le régime d’Assad ne s’écroulerait pas comme un château de carte et que soutenir la fameuse Syrie Libre n’était pas judicieux et surtout que cette oposition n’était ni si… libre et ni si claire que cela…

Il signe cette année deux ouvrages, coup sur coup, que je vous recommande vivement « Les Trentes Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabe et au Moyen-Orient » et bien sur, puisque c’est l’objet de cet entretien : « Poutine d’Arabie, comment et pourquoi la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient, chez VA Editions.

Roland, tout d’abord merci. Avant de parler de la politique étrangère, je pense qu’il est important de rappeler que la Russie est une puissance située entre deux continents, à l’identité beaucoup plus complexe qu’on ne le voit en Europe. Héritage des conquêtes commencées par Pierre Le Grand dans le Caucase, 15 % de musulmans principalement situé dans les oblasts caucasiens (principalement sunnites en dehors du Daghestan) soit 20 millions de personnes. Marqué par le terrible conflit en Tchétchénie dans les années 1990, 2000 et en Ossétie en 2008, peux-tu revenir sur la présence de cette population dans la Fédération.

– Comment l’état organise l’Islam ? Comment la Russie gère la question islamique au sein de sa fédération ? On parle souvent des fameux modèle « français », « britannique », « américain » ou « danois » ?

La grande différence concernant l’islam entre la Russie et par exemple les Etats-Unis, la France ou d’autres pays européens, c’est que les communautés musulmanes en Russie ne sont pas issues de l’immigartion. Ce sont des populations présentes en Russie depuis des siècles. Comme le rappelle Vladimir Poutine lui-même, la majorité des régions autonomes russes sont musulmanes et plus étonnant, que l’islam aurait été présent avant le christianisme en Russie. En effet, la pénétration musulmane sur le territoire actuel russe se fait au milieu du VIIe siècle (Daghestan), alors que l’évangélisation chrétienne de la Russie et des Rous’ ne commence qu’à la fin du IXe siècle. Véritable puissance musulmane (près de 15 % de la population russe est musulmane soit entre 20 et 22 millions – la plus importante des minorités autochtones – sur 146 millions d’habitants), la Russie a une histoire et une proximité très ancienne avec l’islam (il est implanté depuis près de 1300 ans dans certaines régions comme le Nord-Caucase, dans l’Oural et près de la Volga). Il y a près de 10 000 mosquées en Russie et la plus grande d’Europe, inaugurée en 2015, se trouve d’ailleurs à Moscou (1 million de musulmans sur un total de 8 millions d’habitants). L’islam jouit donc du statut de religion traditionnelle.

L’islam russe est « multiforme » mais principalement hanafite, chaféite et soufi. Cette religion a toutefois connu des relations mouvementées et ambivalentes avec le pouvoir central russe tout au long de l’histoire. C’est aussi, rappelons-le, contre le « joug Tatar » et les armées musulmanes que s’est en partie forgée aussi l’identité russe avec par exemple la victoire russe lors de la bataille de Koulikovo en 1380 ou encore la prise du Khanat de Kazan par Ivan le Terrible en 1552.

C’est au XVIIIe siècle, sous l’influence des réformes de la tsarine Catherine II, que l’islam russe, essentiellement des Tatars (majoritaires), se réforma pour donner le djadidisme. Pour beaucoup, ce « modèle de Kazan (capitale du Tatarstan, fondée 150 ans avant Moscou) » représente un exemple d’islam moderne, libéral et éclairé par une tradition érudite. D’ailleurs, les Tatars et les Bachkirs se considèrent, et sont considérés, comme un des piliers historiques de la Russie .

Les musulmans russes sont donc sunnites, majoritairement issus de trois zones : la république du Tartastan, évoquée plus haut, puis la république de Bachkirie (ou Bachkortostan) dont la capitale est Oufa et enfin, les républiques du Caucase du Nord (Tchétchénie, Ingouchie, Daghestan…). Le Tatarstan et le Bachkortostan sont de l’école juridique hanafite, la plus libérale comme on l’a vu, car légitimant une certaine interprétation rationnelle dans l’élucidation des points de droit. Le Caucase du Nord est quant à lui principalement de l’école chaféite, laissant moins de champ à l’interprétation personnelle, mais surtout il est imprégné de traditions soufies (culte des saints et piétisme en général lié à des tarîqat, voies religieuses rattachées le plus souvent à des appartenances claniques) .

Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, l’islam de Russie, sans pour autant avoir une autorité centrale , est toutefois relativement discipliné, hiérarchisé et organisé. Il existe notamment de nombreuses institutions représentatives comme l’une des plus importantes et des plus anciennes, l’Assemblée spirituelle des musulmans (DUM) de Russie, créée en 1788 et qui est une autorité administrative chargée de nommer les mollahs et de veiller au respect de la législation russe. Cette institution a évolué au fil des siècles et s’est démultipliée au niveau régional. De fait, chaque région a son organisation, qui est l’interlocutrice naturelle des autorités : le Conseil des muftis de Russie pour les Tatars, la Direction spirituelle centrale des Bachkirs, le Centre de coordination pour les musulmans du Caucase du Nord.

Quoi qu’il en soit, même si elles restent toujours sous étroite surveillance de la part des autorités russes comme sous l’ère des Tsars ou des Soviets, les diverses organisations musulmanes et les autorités religieuses du pays demeurent dans l’ensemble relativement loyales et fidèles à la patrie.

C’est pourquoi, la Fédération a développé une politique souveraine envers « son islam » et c’est une raison pour laquelle, depuis le début des années 1990, les imams étrangers ont été expulsés et tout financement, comme toute influence extérieure, notamment venant des pays du Golfe, sont interdits. D’ailleurs, le wahhabisme (le salafisme) ainsi que les Frères musulmans sont proscrits de la Fédération ! Les imams russes sont formés dans les universités musulmanes (à Kazan, Moscou…). On l’a vu, les imams, par exemple, formés au Moyen-Orient, ne sont donc pas les bienvenus et si des dérogations peuvent être à la rigueur accordées afin d’exercer dans une mosquée russe, elles ne le sont qu’après de profondes enquêtes et une longue période de transition étroitement surveillée. Toutefois, cette procédure lourde et drastique en dissuade finalement plus d’un…

– Existe-t-il encore des risques de terrorisme islamique notamment dans les communautés tchétchénes ou daghestanaise ?

Absolument ! La Fédération russe n’a pas été épargnée par le même phénomène de radicalisation qui touche les musulmans ou les convertis des pays occidentaux. Par exemple, plus de 5 000 Russes et près de 7 000 ressortissants des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs des jihadistes en Syrie. Notons au passage qu’officiellement les autorités moscovites ont interdit ces départs. Mais dans les faits, elles ne les ont pas vraiment empêchés. Peut-être même qu’elles les ont parfois facilités afin d’éloigner le danger du territoire national tout en espérant « fixer » à l’extérieur ces « traîtres » pour pouvoir les « traiter » avec plus d’efficacité ultérieurement… comme c’est le cas aujourd’hui en Syrie.

Actuellement en Russie, les imams, les muftis, les théologiens, les savants et toutes les instances religieuses, comme l’Université islamique de Moscou, sont mobilisés au plus haut niveau pour essayer d’endiguer l’extrémisme religieux et faire redécouvrir l’islam traditionnel aux jeunes musulmans russes. Parallèlement, le pouvoir et les autorités religieuses travaillent main dans la main pour faire concilier islam et patriotisme. En 2015, le Conseil des muftis de Russie a notamment lancé « la doctrine sociale des musulmans russes », un document à caractère patriotique, mais précisant la place et le rôle des musulmans dans la vie de la Russie du point de vue des sources du droit musulman comme de la législation russe. Quant au puissant FSB (ex-KGB), le service de sécurité intérieure russe (comme le SVR, le service extérieur de l’espionnage russe) s’active depuis des années à combattre impitoyablement le terrorisme. Car la Russie est comme la France, une des principales cibles de ce fléau. Cette menace du terrorisme islamiste a toujours été présente sur le sol russe et le Kremlin a pris la mesure du problème il y a déjà bien longtemps. Nous l’avons vu précédemment, depuis les guerres de Tchétchénie (guerres asymétriques que la Russie a d’ailleurs finalement remportées…), Moscou a fait l’amère expérience de ce grave problème et a connu une longue série d’attaques et d’attentats. Les plus notables étant la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (128 morts parmi les otages), l’attaque de l’école de Beslan en septembre 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), attentats de Volgograd en décembre 2013 (30 morts) et en octobre 2015, l’attentat contre l’avion de la compagnie russe Metrojet au-dessus du Sinaï égyptien (224 victimes). Si le FSB est connu pour son expertise dans la lutte antiterroriste, notamment grâce à son renseignement humain, ses infiltrations voire parfois ses intrigues, ses ruses (divisions des rebelles tchétchènes) et ses manipulations (vieilles, mais non moins efficaces, méthodes du feu KGB), les autorités russes sont très bien conscientes que le risque zéro n’existe pas dans ce domaine. Néanmoins, la Russie semble mieux armée que les démocraties occidentales contre ce genre d’attaques. Tout d’abord, parce qu’en temps normal, déjà, les responsables russes sont peu adeptes des Droits de l’homme et de l’État de droit. Alors en situation de « guerre », on peut aisément penser qu’ils ne s’encombrent nullement de ce genre de considérations… En Russie, les autorités ont moins de scrupules que les autorités françaises par exemple…

Comme disait le tyran géorgien, Staline : « L’important n’est pas que le poing frappe, mais qu’il soit toujours suspendu au-dessus de chacun… » !

– Depuis combien de temps la Russie de Poutine s’intéresse-t-elle concrètement à cette zone ? Et pourquoi ?

Il faut bien comprendre que ce que nous appelons benoîtement « l’Orient compliqué », n’est pour les Russes, que leur terrain de jeu voire leur terrain de chasse favori depuis des siècles. Puissance eurasienne, mais se considérant comme la troisième Rome, héritière de Byzance et de l’Empire romain d’Orient, la Russie a toujours porté une attention particulière pour cette région. Depuis Pierre le Grand et son désir d’accéder aux mers chaudes, jusqu’à nos jours, en passant par le « Grand Jeu » du XIXe siècle, les fameux accords Sykes-Picot-Sazonov (avec l’aval de l’Empire russe) de 1916 et la période soviétique, les agents et les espions russes ont toujours sillonné et « travaillé » les territoires du Levant. Pour exemple, rappelons qu’en 1830, des observateurs russes étaient aussi envoyés en Algérie afin d’étudier (et comparer avec leurs propres conquêtes de terres musulmanes du sud et de l’est de la Russie) la conquête française du territoire !

– Vladimir Poutine a été stationné en ex-RDA durant la guerre Froide. Il n’a par sa formation, aucun lien avec le monde arabe, ni amitié comme pouvait l’avoir Jacques Chirac par exemple. Qui conseille Poutine sur ces affaires ? Existe-t-il des hommes forts à Moscou sur ces questions ? Lavrov ?Comment sont formés les membres du du FSB et des diplomates ?

Poutine est un ancien colonel du KGB. Même si durant la guerre froide il était en poste en RDA, il n’en reste pas moins qu’il a été très bien formé par son agence aux affaires du monde. Par ailleurs, contrairement aux Occidentaux, qui négligent et délaissent les disciplines comme l’histoire et la géographie, les Russes, eux (à l’instar de leur président, féru de ces disciplines) ont toujours le nez plongé sur la carte de la planète. Ce sont donc des « planétaires », avec des facilités linguistiques notables, qui apprennent le véritable ordre des choses et le monde tel qu’il est, sans idéologie ou dogme, dans les meilleurs instituts et écoles de la planète, héritières de l’excellence de l’enseignement soviétique, comme l’Institut d’études orientales (créé initialement au XVIIIe siècle !), l’Institut d’État des relations internationales de Moscou ou encore l’Académie militaire des forces armées de la Fédération de Russie (l’ancienne académie Frounzé). Il n’y a pas d’ENA en Russie et donc de fabrique de technocrates hors-sol. Et c’est donc dans les plus brillants centres de recherches et de réflexions du monde, qu’est formée toute l’élite des dirigeants russes (comme Sergueï Lavrov, Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre des Affaires étrangères et représentant spécial du président Poutine pour le Proche-Orient, et bien sûr l’ancien grand orientaliste, Evgueni Primakov (conseiller de Poutine jusqu’à sa mort en 2015) ainsi que le disciple de ce dernier, le grand universitaire Vitali Naumkin, l’actuel directeur de l’Institut d’études orientales et aujourd’hui, très impliqué dans les négociations entre la Russie et toutes les parties du conflit syrien). La prospective y est également, et toujours, à l’honneur. Ainsi, les experts russes échafaudent scénarios sur scénarios avec beaucoup de prévoyance et imaginent toutes les éventualités et les stratégies possibles.

À la différence des Occidentaux, qui se précipitent souvent sur l’évènement ponctuel, les responsables russes, en joueurs d’échecs (jeu national en Russie) qu’ils sont, restent toujours prudents et analysent patiemment la situation, comme d’ailleurs le prouvent les dernières positions du Kremlin sur la situation algérienne… Ils savent très bien que bouger une pièce trop hâtivement sur le Grand échiquier international ou moyen-oriental, peut alors avoir des conséquences catastrophiques à l’autre bout du plateau. C’est pourquoi ils n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchis. Mais une fois qu’ils « jouent », comme en Syrie, cela va très vite et très fort et la plupart du temps, avec plusieurs coups d’avance !

Enfin, les succès diplomatiques du Kremlin sont donc d’abord imputables à un processus de décision qui s’appuie sur les analyses de ces orientalistes russes que nous avons évoqués et qui sont bien meilleurs connaisseurs du Levant que les « spécialistes » dont s’entourent malheureusement les dirigeants français…

-Sans rentrer dans les détails, qu’elles ont été les raisons du soutien de Moscou à Damas ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ?

Les divers observateurs ont évoqué, pour expliquer l’intervention russe en Syrie, des objectifs stratégiques comme leur port de Tartous en Syrie. Certes, ces considérations géopolitqiues furent bien réelles mais à mon avis, et pour répondre rapidement, je suis convaincu que les Russes ont soutenu Assad car ils ne voulaient pas des Frères musulmans au pouvoir à Damas ou un Etat islamique à leurs portes, qui aurait pu très bien donner des idées et servir de modèle à certains groupe au Caucase et dans les anciennes républiques musulmanes d’Asie centrale. Si nous regardons une carte, à vol d’oiseau, le nord de la Syrie n’est qu’entre 600-800 km du Caucase…

– Téhéran est l’autre acteur du conflit. Qu’elle a-été la coopération entre ces deux puissances ? Quelles sont leur rapport ?

Le partenariat (et non l’alliance, j’appuie sur ce point) entre Moscou et Téhéran en Syrie a été essentielle pour la victoire d’Assad puisque que les troupes iraniennes et leurs proxies ont été très efficaces dans les opérations au sol. Ce partenariat est toujours d’actualité. Mais ne nous leurrons pas, les Russes, comme Assad d’ailleurs (mais aussi la Turquie !), ne sont pas très enthousiastes quant à une présence iranienne forte et pérenne en Syrie.

La police militaire russe, présente sur place et composée principalement des Tchétchènes de Kadirov, n’est pas tendre avec les miliciens chiites soutenus par les Iraniens et les tensions sont de plus en plus évidentes. L’histoire nous rappelle également ceci : la Russie a toujours eu des relations très compliquées avec son grand voisin du Sud (traités humiliants de 1813 et 1828 qui signifièrent la perte du Caucase pour la Perse). Sans aller encore jusqu’à la rupture, les Iraniens, malgré leur résilience légendaire, sont à présent en très grande difficulté à cause des pressions israéliennes mais surtout des sanctions américaines. Sans parler du Coronavirus qui aggrave grandement la situation. Certes les Russes ont toujours besoin des Iraniens en Syrie comme dans toute la région, mais plus que jamais, c’est la Perse qui a désormais besoin de la Russie et cette dernière le sait pertinemment !

-Idem pour Istanbul dans un autre registre.

La Turquie demeure le plus gros caillou dans les chaussures des diplomates russes en Syrie. Toutefois, il est évident que les Russes s’attendait pertinemment à cela, même depuis leur « rabibochage » fin 2016 (à leur initiative) et leur dialogue depuis sur le conflit syrien avec les Turcs. L’histoire (près d’une vingtaine de conflits entre les Tsars et l’empire Ottoman en trois siècles !) leur a appris à se méfier de ce tout récent « partenaire », peu fiable et passé maître dans la fourberie ! En n’en pas douter, même si d’autres accrochages plus ou moins graves sont à prévoir, les Russes garderont sûrement leur sang-froid. Ils éviteront le plus possible une riposte directe sur les troupes turques afin de garder ouverte la porte des négociations, comme on l’a vu dernièrement à Idleb, tout en ignorant les menaces turques et en poursuivant leurs campagnes massives de bombardements sur la dernière poche des islamistes. Quoi qu’il en soit, même si Erdogan fanfaronne, il faut savoir qu’il est en grande faiblesse (en interne comme à l’extérieur) et les Russes en position de force. Finalement, ne perdons pas de vue qu’Erdogan est en mode swindle. Aux échecs, le swindle (de l’anglais arnaque, escroquerie) consiste à tenter de renverser une position ou une partie perdue d’avance, en jouant le tout pour le tout et en essayant de tendre des pièges ou en misant sur des coups inattendus. Cette tactique peut parfois perturber de jeunes joueurs débutants. Il est fort peu probable qu’elle fonctionne avec les Russes !

-Idem pour la Libye

La Libye est le symbole de la fracture intra-sunnite actuelle dans le monde arabe. D’un côté vous avez le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj à Tripoli, soutenu par les Frères musulmans libyens, appuyé par la Turquie et le Qatar. De l’autre, le maréchal Haftar, qui a repris 90 % du territoire libyen est qui est soutenue par l’axe contre-révolutionnaire composé par l’Egypte de Sissi, les E.A.U de MBZ et l’Arabie saoudite de MBS. Moscou est clairement, dans le cadre de sa politique de lutte contre l’islam politique et le terrorisme islamiste dans la région, sur la même longueur d’onde que Le Caire et Riyad. De fait, les Russes continueront fortement à soutenir Haftar ou éventuellement un de ses lieutenants afin d’écraser tout adversaire lié de près ou de loin aux Frères musulmans…

– On souligne à raison les liens historiques entre Washington et Tel-Aviv, on oublie souvent qu’à la chute du mur, des centaines de milliers de Juifs d’ex URSS ont fait leur Aliyah. Aujourd’hui, une grande partie de la population israelienne est d’origine russe, notamment chez les colons. Si le rapport à la Russie est essentiellement linguistique, les liens entre les deux pays ont longtemps été tendus. Au vu du nouveau poids dans la région, les relations se sont-elles réchauffées ?

En dépit de certains épisodes de « froideur » dans les relations entre la Russie et Israël, les rapports russo-israéliens sont beaucoup plus profonds qu’on ne le croit…

À partir de septembre 2015 et le début de l’intervention russe en Syrie et jusqu’à aujourd’hui, les généraux israéliens et russes se consultent régulièrement voire quasi quotidiennement. Israéliens et Russes ont même mis en place un mécanisme de « déconfliction » afin d’éviter les accrochages entre leurs armées en Syrie. Par ailleurs, on ne compte plus les déplacements du Premier ministre Netanyahou à Moscou. C’est aussi la raison pour laquelle, depuis le début de la crise syrienne, Israël a pu frapper, en toute impunité et avec l’accord tacite russe, plus de 200 fois les forces iraniennes et du Hezbollah présentes sur le territoire syrien…

Et puis, nombre d’observateurs sous-estiment naïvement les rapports entre l’État hébreu et Moscou. Car, encore une fois, ils sont beaucoup plus profonds et solides qu’il n’y paraît. Et très anciens !

En effet, depuis le début des années 2000 et l’entrée en fonction de Vladimir Poutine (premier chef d’État russe à avoir effectué une visite officielle en Israël en 2005), les relations diplomatiques et surtout commerciales entre Israël et la Russie n’ont cessé de se développer : plus de la moitié des importations israéliennes proviennent de Russie, matières premières contre produits de haute technologie, explosion du tourisme dans les deux sens, coopération spatiale (mises en orbite de satellites israéliens par l’agence spatiale russe), vente par Israël d’armements sophistiqués (systèmes radars, drones)…

De 12 millions de dollars en 1991, les échanges commerciaux sont passés à 2,5 milliards de dollars en 2017.

Dans ces liens économiques et commerciaux très importants entre les deux pays, la grande communauté d’Israéliens originaires de Russie (plus d’un million d’individus, soit 20 % de la population totale israélienne), très représentée parmi les élites tant politiques qu’économiques, y est d’ailleurs pour beaucoup. Le président russe y est aussi très populaire et les députés de la Knesset issus de cette communauté, ainsi que les médias israéliens russophones (plusieurs chaînes TV « russes »), sont des soutiens essentiels pour tout homme politique israélien qui se respecte. Par ailleurs, la forte coopération militaire, technologique et dans le renseignement entre Moscou et Jérusalem n’a fait que s’intensifier depuis ces dernières années.

Actuellement, la suprématie militaire et conventionnelle israélienne, sur toutes les forces arabes ou régionales, reste plus que jamais indéniable. Grâce à sa puissance de feu et sa supériorité technologique, mais aussi dans le renseignement high-tech comme humain, que cela nous plaise ou non, l’État hébreu est LE pivot stratégique du Moyen-Orient. Maîtres du pragmatisme, les Russes en sont très bien conscients. Lorsqu’on arrive dans une cour d’école, on ne se met pas à dos le petit « caïd » aux gros bras, on s’en sert !

Assurément donc, en dépit de ce qu’espèrent certains, les relations entre Israël et la Russie semblent donc avoir encore de beaux jours devant elles…

-Quel est le but global des Russes en mer Méditerranée ? Jusqu’où peuvent-ils s’arrêter ?Quelle peut-être la réaction des Occidentaux ? En ont-ils les moyens ?

Depuis 2011 et l’intervention libyenne où ils se sont sentis floués, les Russes ont pratiquement fait un sans-faute ! En relations internationales, c’est assez rare ! En effet, jusqu’ici, en toute objectivité, force est de reconnaître qu’ils ont fait montre d’une incontestable virtuosité dans leur partition. Or, même les plus grands musiciens ne sont jamais à l’abri d’une fausse note et la route vers une pax russica dans la région peut-être encore semée de nombreuses embûches… D’ailleurs, la logique mathématique voudrait qu’après cette longue période sans erreurs, un premier faux-pas est obligatoirement inévitable.

En attendant, la Russie a réussi à reprendre pied dans une région dont elle avait été écartée. Elle est même devenue incontournable et le véritable « juge de paix » vers qui tous les acteurs importants de la région se tournent à présent comme les Iraniens, les Turques, les Egyptiens, les Israéliens et même les Saoudiens…

Les Européens, eux, sont hors-jeu et il y aura sûrement une sorte de « Yalta régional » avec l’Amérique de Trump qui souhaite par ailleurs se désengager progressivement de la zone. Si la pandémie du Covid-19 ne vient pas tout chambouler…

Le problème, et de taille, pour Moscou, c’est la reconstruction de la Syrie et le développement économique de cette région en général (dont les Russes sont peut-être les seuls à vouloir la stabilité). Or, même si ce pays dispose d’atouts non négligeables comme sa superficie et ses innombrables et extraordinaires ressources naturelles encore inexploitées en Sibérie, la Russie n’est pas encore en mesure, à elle seule, de subvenir à toutes les demandes et les besoins financiers de la région (Elle est 12e dans le classement des pays selon leur PIB, derrière l’Italie…).

En définitive, si la Fédération possède près de 2 500 km de frontières avec l’islam, c’est aussi, comme je l’ai dit plus haut, l’évolution identitaire même des musulmans de Russie qui préoccupe le Kremlin. Eviter la fragmentation sociale et préserver la paix de l’une des plus anciennes sociétés multiculturelles de la planète seront le principal défi de Moscou dans les décennies à venir.

Quoi qu’il en soit, grâce à sa politique de puissance décomplexée au Moyen-Orient, imperméable aux rivalités internes de la région, Poutine parle à tout le monde et son message est clair : « Gérez vos pays comme bon vous semble, mais nous ne voulons pas d’islamistes, “modérés” ou pas, au pouvoir ; en échange et en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur notre fidélité et notre soutien ! »

Ceci n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, et tous les nouveaux (et futurs) autocrates arabes (le Président Sissi, le maréchal Haftar en Libye, les militaires algériens et même le prince Mohamed Ben Salman [MBS] à Riyad…), mais également la grande majorité des opinions arabes, ont tous à présent des yeux de Chimène pour le « Tsar » Poutine, ce dernier ayant démontré avec Assad, qu’il était un allié fiable, solide et sérieux…

Ce virus qui traverse, même, les mers…

Un employé du ministère de la Santé désinfectant une rue désertée de Rabat le 22 mars 2020 dans le cadre des strictes mesures décrétées pour lutter contre la propagation du nouveau coronavirus / AFP

La vidéo a fait le tour de youtube. On voit un gendarme marocain au physique de lutteur mettre une gilfe d’Obélix a un sujet du Roi n’ayant pas respecté le couvre-feu en cette période de confinement obligatoire causé par le fameux Coronavirus. Un hommage à Uderzo.

Contrairement aux propos surréalistes du gouvernement français en janvier, qui rappelle le nuage de Tchernobyl, un virus, cela passe les frontières. Même la mer. La peste noire était arrivée par le port de Marseille, le virus du pangolin par les aéroports. Question d’époque. Et les pays du Maghreb n’échappent pas à ce drame mondial. Ils font donc avec les moyens du bord, faute de moyens techniques et d’ un véritable exode médical. Selon l’Ordre des médecins, près de 20 000 médecins maghrébins travaillent en France soit un tiers des médecins étrangers : 25 % sont nés en Algérie, 11 % au Maroc et 7 % en Tunisie.

Au royaume chérifien, on a pris les choses très au sérieux. Rapidement. Et on ne rigole pas avec les ordres du Roi. Le territoire est extrêmement inégalitaire en terme de services hospitaliers, particulièrement dans les zones rurales et montagneuses, tout comme le nombre de médecins. Très peu de lits de réanimations, peu de kits pour les test etc. On s’en remet donc à la discipline et à la solidarité nationale.

Le confinement obligatoire est respectée. La population fait jusqu’à présent preuve de civisme. Les lieux publics sont interdits et une loi a été votée au parlement pour pénaliser ceux qui ne le respecteraient pas. Les seuls qui comme d’habitude se firent remarquer sont des groupes d’islamistes qui ont organisés à Tanger et à Fès des rassemblements il y a quelques jours pour contester la fermeture de mosquées. Mais ils ont rapidement été mis au pas. Comme je l’avais rappelé précédemment dans mes billets, Rabat contrôle ces groupes avec une main de fer depuis les attentats de Casablanca.

Afin d’éviter une catastrophe économique et une situation à l’iranienne ou à l’italienne, le roi a créé le 15 mars un Fond spécial pour la gestion de la pandémie du coronavirus. Le décret relatif à sa création a été publié au Bulletin officiel le 17 mars. Doté de 10 milliards de fond, il doit servir à la «  mise en niveau du système de santé afin de contenir la pandémie, mais aussi au soutien à l’économie nationale, la sauvegarde de l’emploi et la réduction de l’impact social occasionné par cette situation ». Un grand élan de solidarité s’organise dans un pays où 345 cas ont été diagnostiqués et 25 personnes décédées. Les ministres et parlementaires font don d’un mois de salaire au profit du fond contre le coronavirus.

Et plusieurs milliardaires ont fait d’importants dons de leurs propres poches comme le ministre de l’agriculture Aziz Akhannouch, première fortune du pays, ou celui de l’industrie, le richissime Moulay Hafid Elalamy avec un chèque de 200 millions de dirhams. Le groupe OCP, premier groupe de phosphate du royaume, a fait un don de 3 milliards de dirhams.

Le Maroc n’est pas le « Pérou » mais bel et bien la puissance montante dans la région et sa stabilité lui permet d’avoir pour le moment une réaction rapide au problème tout en se reposant une solidarité ancestrale pour pallier les problèmes structurels du pays.

En Algérie, ce n’est pas le même topo. Longtemps l’Algérie a eu une médecine performante. Les gouvernements de Ben Bella, de Boumédienne et consort eurent à coeur de développer une médecine efficace sur l’ensemble du territoire. A partir de 1962, des coopérants français, dont certains issus des Réseaux Jeanson, des Bulgares et les éternels justiciers cubains, que l’on retrouve aujourd’hui en Italie, avaient formé des générations de médecins compétents. Les années 80 furent un tournant. Les effectifs se sont amenuisés et nombre de médecins ont fuit en France le Front Islamiste du Salut. Tout le monde se rappelle la présence de l’ancien président Bouteflika, francophobe à Alger dont les médecins pratiquaient à Paris et Grenoble. Ajouté à ce déficit, les problèmes politiques bien sûr. Alger se montre incapable, pour le moment, d’être clair dans ces consignes. Tebboune peut cyniquement remercier le virus d’avoir éviter un énième Hirak qui conteste toujours la constitution comme son élection. La population est pour le moment en alerte. Seules les Wilayas de Blida où des corps ont été trouvés, et d’Alger sont sous couvre-feu de 19 heures à 7 heures. Confinement partiel puisque les métiers sensibles sont autorisés. Mais les wilayas de Batna, Tizi-Ouzou, Sétif, Tipasa, Constantine, Médéa, El Oued Boumerdès et Oran sont déjà d’ores déjà en voie de confinement. La nuit peut être folle à Alger mais tout le monde s’attend à un confinement général. Seulement, personne ne sait quand. Le gouvernement a peu de marge de manoeuvre. Avec des journalistes d’opposition encore en prison, la transparence n’est pas établie. Officiellement, au 28 mars il y aurait 454 malades pour 29 morts. Officieusement, personne ne sait. Tout le monde prie dans toute l’Algérie pour que les choses n’empire davantage, car les drames se sont suffisamment empilés depuis trop d’années.

La Tunisie est confinée. Comme au Maroc, un plan d’aide en urgence a été voté. Dans un pays toujours en rémission au niveau politique comme économique, le virus tombe vraiment mal. Le 21 mars, le Premier ministre Elyes Fakhfakh a voté une enveloppe de 800 millions d’euros a été décidée afin de protéger un minimum les entrprises et les chômeurs. 500 millions de dinars (environ 158 millions d’euros) vont être consacrés aux personnes mises au chômage technique et au plus plus démunis estimées à 285 000 familles. Seulement dans un pays où 40 % de l’économie est informelle, beaucoup de Tunisiens sont dans le doute, peuvent-ils bénéficier de cette aide. Les artisans, essentiels à l’économie du pays, mais ne payant pas de charge vont être exempts de cette aide. Pas sûr, que les anciens étudiants, fer de lance du Printemps arabe et qui ont soutenu majoritairement l’actuel président, soient compris dans le lot puisqu’ils bénéficient pour un grand nombre de contrats partiels et à mi-temps. Idem pour le secteur touristique. C’est le flou artistique à Tunis. Les mesures ont été prises très rapidement sans contour réel et surtout aucune visibilité à moyen terme. Qui va payer l’aide ? On parle d’une demande au Fonds Monétaire Internationals, mais encore faut-il le pouvoir. Et les donateurs se font rares…

Quel est l’impact sur l’économie ? L’ancien ministre de l’Industrie estime que sortie de la crise la Tunisie aurait perdu 5 points de son PIB et 1,6 au mieux mais là encore, Tunis est dans le brouillard.

Le Maghreb s’adapte aujourd’hui à cette situation comme partout en Europe. Comme il le peut. Plus simplement parfois et c’est un comble vu les différences de développement des deux rives de la Méditerranée. Mais la situation politique et institutionnelle reflète les différences de gestion dans ces pays et on ne parle même pas de la Libye. L’Egypte prend de son côté progressivement des mesures drastiques.

Jusqu ’où ira-t-on ? Dieu seul le sait (si tant est qu’il existe) mais une chose est sûre : les conséquences peuvent être graves, plus graves que prévues. Et certains pourraient encore en profiter.

Les Espagnols en Afrique du nord, diversité d’engagement

Intervention au Musée des Invalides pour l’association « Les Compagnons du 8 novembre 1942 », le 25 novembre 2019.

La chapelle de Santa Cruz à Oran (Photographie personnelle)

La présence des Espagnols en Algérie commence sur un souvenir d’adolescence. Tous les jours je descendais un boulevard de ma ville d’origine, Villefranche sur Saône, pour aller au lycée. en croisant la plaque d’un homonyme : Dominique Garcia. C’était la plaque d’un Algérien comme m’avait dit ma grand-mère, mort en 1944 durant la libération, quelques semaines après avoir débarqué en Provence dans les rangs de l’Armée d’Afrique. D’autres Pieds-noirs « espagnols de cette génération ont fait rayonner la France dans le monde, à leur manière. Albert Camus, Marcel Cerdan, Emmanuel Roblès tous issus de cette émigration souvent oubliée de l’historiographie officielle. Il m’apparaissait fondamental dans ce colloque de rappeler et de comprendre le destin d’hommes en pleine force de l’âge amenés à croiser à partir de la fin de la guerre d’Espagne, leurs cousins éloignés, vétéran de l’Armée républicaine pour libérer la France.

L’Histoire et ses méandres.

La présence en Algérie des Espagnols est très ancienne, notamment dans l’ouest du territoire. Fernand Braudel avait écrit un ouvrage sur « les Espagnols en Berbérie » rappelant les liens ancestraux que ceux-ci entretiennent avec ce territoire.

Oran apparaît comme un véritable îlot ibérique en pleine Algérie française. Sans remonter aux marins andalous qui accostaient sur ses côtes au IXème siècle, la ville a été une possession espagnole pendant près de trois siècles de 1509 à 1792. De la moitié du XIXème siècle jusqu’à la fin des années 20, l’émigration espagnole est constante et devient rapidement la première communauté étrangère chez les Européens, à Oran et les villes environnantes comme Mostagadem ou Sidi Bel Abbès et dans une moindre mesure à Alger. La majorité de cette population est originaire des Baléares, du Levant et, à une moindre mesure, d’Andalousie, notamment de la ville d’Almeria.

En 1881, on estime, selon l’historien Pierre Darmon, à 114 320 le nombre d’Espagnols (essentiellement des Levantins de Murcia ou de Valencia). Au début ouvriers agricoles, beaucoup vont par la suite se spécialiser comme maçons, boulangers ou comme dockers. La majorité vit dans des quartiers miséreux de Bab-el Oued ou Belcourt à Alger. Si une petite élite commerçante émerge, il faut attendre une ou deux générations pour voir émerger des instituteurs ou des pharmaciens de cette communauté. L’historien espagnol Juan Bautista Vila écrit au sujet des immigrés Espagnols,

« pépinière de main-d’œuvre » dont la France avait besoin pour construire l’Algérie : « Pendant la conquête et jusqu’au début du XXe siècle, la réticence massive de la population autochtone à collaborer avec l’occupant européen a rendu indispensable le recours à une main d’œuvre importée». Enfin et surtout, autre disposition essentielle de cette période charnière dans l’histoire de l’Algérie française, l’application aux Européens de la loi du 26 juin 1889 sur le droit du sol, aurait créé sur tout le territoire plus de 150.000 Français en moins de 30 ans. Un faubourg comme Babel-Oued (Alger) voit ainsi sa population de nationalité Espagnole passer en 25 ans de majorité (54 %) à minorité (36 %), entre 1876 et 1901. Idem en 1927, avec le décret favorisant la naturalisation des enfants d’Espagnols pour combler une démographie française marquée par la Grande guerre. Ces Espagnols s’emploieront en particulier dans l’industrie du bâtiment, comme ouvriers agricoles ou comme boulangers. L’exemple parfait de cette intégration est Joseph Begarra. Petit-fils d’émigrés espagnols : il est repéré par son instituteur et parvient à faire l’Ecole normale à Alger, symbole d’une méritocratie républicaine dont l’école est le pilier.

Les années 30, les années de tension :

En 1932, la Fédération d’Oran lui confia la tâche de relever Le Semeur, l’hebdomadaire fédéral, dont la gestion était déficitaire. L’Oranie comptait une douzaine de sections, celles de Tlemcen et de Sidi-Bel-Abbès étant les plus importantes. Très vite, le journal fut remis à flot et tira à 2 ou 3 000 exemplaires. À Oran, il se vendait à la criée, malgré l’opposition du noyau de militants communistes regroupés autour de Torrecillas, très populaire sur le port et dans le vieil Oran.

En 1935, Joseph Bégarra devint secrétaire fédéral-adjoint, chargé de l’administration, il le demeura jusqu’à la guerre. Il avait gagné suffisamment d’influence à la Fédération pour obtenir de créer une section à Aïn-el-Turck, contre l’avis d’Henri Bertrand, son directeur d’école, secrétaire d’Oranie du Syndicat National des Instituteurs. En mai 1936, Oran élisait député Marius Dubois, secrétaire fédéral, le seul député de la SFIO élu outremer avec Marcel Régis, élu député à Alger. Certes, la victoire n’avait été remportée que grâce au maintien, au second tour, de l’abbé Lambert, maire d’Oran, aventurier populiste, et populaire, que la Droite traditionnelle exécrait au point de voter pour le candidat Croix-de-Feu. Minoritaires à Oran, les forces de gauche se resserrèrent autour d’une SFIO très combative, très rouge, très proche par nécessité des communistes, appuyée par les Juifs et par les Musulmans. En face, les Droites s’étaient rassemblées autour de l’abbé Lambert qui portait au revers de sa soutane l’insigne du PPF. Le patronat oranais les subventionnait largement, car les grandes grèves de juin 1936 avaient été très dures à Oran, où le PC organisait les piquets de grèves tandis que les instituteurs du SNI rédigeaient les cahiers de revendications. La majorité des militants comme des « gros bras » sont des Espagnols, notamment recrutés dans les docks.

De 1936 à 1938, Oran fut, plus encore que Marseille, la ville française où les affrontements politiques étaient les plus violents, les plus meurtriers. Le Préfet décrivait la ville au bord de la guerre civile. Marius Dubois étant député à Paris, et Henri Bertrand étant absorbé par la direction de l’UD-CGT d’Oran,

Joseph Bégarra fut de fait secrétaire fédéral. Il enseignait à présent à Oran, dans le quartier de Saint-Eugène. Il était d’autant plus écouté qu’il s’exprimait couramment en espagnol valencien, et en arabe oranais. Qu’il soit lieutenant d’artillerie (du cadre de réserve) ajoutait encore à son prestige. Se répandait alors au Parti communiste algérien la boutade selon laquelle « un petit-bourgeois social-démocrate d’Oran est plus révolutionnaire qu’un ouvrier communiste d’Alger ».

La guerre d’Espagne, le début des hostilités

La tension était encore plus forte, depuis qu’en juillet 1936 l’Espagne était en proie à la guerre civile. L’abbé Lambert avait des relations étroites avec les franquistes, dont les victoires étaient fêtées par les beaux-quartiers d’Oran qui pavoisaient à leurs couleurs. Mais le petit peuple espagnol d’Oranie était passionnément républicain. Joseph Bégarra à la mi-août 1936 gagna Alicante, où il dirigea une formation accélérée d’artilleurs dans un camp de l’armée républicaine. Il y consacra à nouveau ses vacances de l’été 1937. Malgré la menace d’être suspendus, Joseph Bégarra et sa femme étaient du petit nombre d’instituteurs qui firent grève le 30 novembre 1938.

Parallèlement à la vie quotidienne en Algérie, la Retirada arrive en France. Plus 500 000 réfugiés passent les Pyrénées mais également les côtes algériennes fuyant l’arrivée des troupes de Franco. Le tout dans des conditions misérables et tragiques. Le 29 mars 1939, le bateau « le Stanbrook » dirigé par un Gallois Dickson quitte le port d’Alicante avec 2638 personnes entassés dans les cales jusqu’au pont. Les autorités françaises, et républicaines, refusent l’arrivée sur le port du bateau. Ils prétextent qu’un millier de personnes n’est pas enregistré sur les registres d’émigration du port. Devant les problèmes sanitaires déplorables, 600 personnes, femmes et enfants sont autorisés à arriver sur terre ferme. Pour les autres, essentiellement des combattants, l’enfermement commence à destination des 9 camps existant en Algérie tels que Colomb-Béchard dans le sud oranais ou le Camps Morand à Boghar dans l’Algérois que nous aborderons plus tard avec un autre intervenant. Parmi les réfugiés, on retrouve un homme appelé à un destin hors du commun, Amado Granell dont j’ai écrit une biographie plusieurs fois traduite.

En septembre 1939, mobilisé, Begarra fut envoyé dans une batterie de 105 long sur la ligne Mareth, dans le sud tunisien, face aux forces italiennes de Libye. Avant la fin juin 1940, par le « téléphone arabe » le contenu de l’appel du 18 juin 1940 parvint à sa batterie. Le capitaine, juif d’Oran, et les six lieutenants, instructeurs, calculaient comment rejoindre le général De Gaulle à Londres et reprendre le combat. Mais l’annonce du désastre de Mers El-Kébir, début juillet, dressa les soldats contre les Anglais.

Les Espagnols, sous l’Occupation, survivre et s’engager sous Vichy

A Oran, parallèlement à une résistance gaulliste dirigée par Roger Carcassonne et aux activités du consul américain Murphy, les réfugiés anti-franquistes se réunissent clandestinement dans des cafés tenus par des Espagnols. Sociologiquement, en comparaison à l’émigration en France, ce sont les dignitaires de la IIème République qui sont sur place : des officiers de l’armée, des hommes politiques de 1er plan, des ingénieurs etc. Le Grand Orient d’Espagnol qui comptait 6 frères sur 11 dans le gouvernement de la République se réunit avec ces Frères Français. Idem pour les membres du PSOE qui se retrouvent chez un ancien député socialiste Salvador Garcia Munoz. Cet ancien médecin devenu tailleur est un rouage essentiel chez les réfugiés à qui il fournit des papiers administratifs. Les cercles s’organisent. Les réfugiés tentent pendant une année ou deux de survivre. Le climat en Algérie se raidit. La population européenne est farouchement maréchaliste. La police de Vichy est impitoyable et le camp de Djelfa accueille beaucoup d’anarchistes.

La majorité des Européens d’Algérie subissent de plein fouet la crise. Peu ont des enfants prisonniers et la vie continue tant bien que mal dans ce contexte.

Le réseau de résistance auquel participa Joseph Bégarra en 1940-1942 n’avait pas de contact direct avec Londres. Il se limitait à la transmission de maigres renseignements et était en rapport avec certains militants communistes clandestins pour échange d’informations. À Oran, la répression politique vichyste s’accélère. Les anarchistes sont les premiers touchés. Peu de mesures d’internement en camps, en dehors de militants ou de sympathisants actifs du Parti communiste, les seuls dont l’organisation clandestine ait entretenu une campagne sporadique de tracts et d’inscriptions murales. Mais les mesures de révocations furent nombreuses, contre les francs-maçons notamment. Dans les petites villes et les villages, guidés par les haines de clocher, l’internement frappa les socialistes aussi.

Avec l’Opération Torch, les choses basculent. Dans la confusion des combats qui ont opposé l’Armée d’Afrique aux Anglais et aux Américains, le 8 novembre 1942, Joseph Bégarra parvint à éviter de rejoindre son régiment qui eut plusieurs dizaines de morts. Comme nous avons pu le voir, la résistance, bien que sporadique, joue son rôle contre des éléments vichystes déterminés à ne pas lâcher leur pré-carré.

Amado Granell semble avoir été courant du débarquement bien avant. C’est un des rares Républicains à avoir joué un rôle lors du débarquement. Comment l’a-t-il su ? La question est peu claire. Peut-être via Duran, son ancien officier supérieur en Espagne devenu Consul américain à Cuba. Toujours est-il que la population européenne fête les Américains comme de véritables libérateurs. Ces derniers n’arrivent pas en territoire inconnu. L’OSS et les services diplomatiques ont bien préparé le débarquement et connaissent la population.

« J’étais en train de pêcher avec mon père, sur la plage des Pêcheurs, à 20 kilomètres d’Oran quand on a vu arriver des bateaux et vu débarquer une grande quantité de soldats. Mon père a eu très peur. On a d’abord cru que c’étaient des soldats allemands ou des troupes de Franco, il m’avait semblé entendre parler espagnol, et on s’était caché derrière des dunes. En voyant leurs uniformes, et un drapeau avec des étoiles, comme ceux que je voyais dans les films de cow-boys, on s’est vite rendus compte qu’ils étaient américains mais ils devaient être du Texas ou de Californie parce qu’ils parlaient espagnols. Comme les habitants de la région d’Oran étaient d’origine espagnole, les Américains avaient envoyé un corps expéditionnaire hispanique dirigé par le colonel Ramirez. »

Le témoin de cette scène se nomme Daniel Hernandez. Il est né le 6 janvier 1924 à Almeria dans une famille de pêcheurs. Poussé par la misère, il émigre avec sa famille en 1930 d’abord Alger puis à Oran où la famille vit, comme nombre d’Espagnols, dans des conditions très difficiles. Immédiatement, Hernandez, âgé de de 18 ans, sert de guide aux Américains jusqu’à un village où était stationnées des batteries de guerre de la 64ème artillerie d’Oran dont il connaissait le lieutenant, vendeur de poisson. Il fait l’intermédiaire et aucun coup de feu n’est tiré. Immédiatement, il s’engage dans un bataillon d’Infanterie américain pour combattre quelques semaines plus tard en Tunisie contre Rommel.

Quelle est la réaction des Républicains Espagnols face au débarquement? Depuis plusieurs jours, une rumeur circule qu’un débarquement va arriver. Les réfugiés espagnols sont fous de joie et beaucoup veulent reprendre du service pour libérer l’Europe avec l’espoir de renverser Franco. Sur Oran, Granell semble avoir pris part à la résistance quelques temps auparavant. Comment a-t-il su l’existence de ce débarquement ?

Les Espagnols au combat, les Républicains pour de Gaulle et les Pieds-Noirs pour Giraud

Drapeau des Corps Francs d’Afrique (Droits réservés)

Les nouvelles autorités françaises, appuyées par les Américains décident de créer les Corps Francs d’Afrique dans le but de participer aux côtés des Alliés à la libération du territoire national. Les Corps Francs se sont formés au Maroc alors protectorat français le 25 novembre 1942 sur demande du général Giraud. Les Américains soutiennent ce général évadé d’une prison allemande pour faire barrage au général De Gaulle. Rapidement mis en place, malgré les réticences d’une armée plus vichyste que jamais. Les volontaires sont très nombreux : gaullistes, giraudistes, Européens d’Algérie dont nombre de Juifs et d’Ibériques et beaucoup de Républicains dont Granell. Ces unités sont rapidement formées afin de combattre la mythique Afrika corps dirigée par le général Rommel.

Les Corps Francs sont dirigés par un vétéran de la Grande guerre, le général de brigade Joseph de Goislambert de Montsabert. Un nombre très important de Républicains espagnols s’engagent. Ils se retrouvent en majorité dans le 3ème Bataillon. Deux compagnies sont touchées : la 3ème dirigée par un Espagnol, l’Amiral Miguel Buiza, ancien officier de la Légion Etrangère et la 9ème, dirigée par Joseph Putz, un Vétéran de la Grande guerre et des Brigades internationales. Ces deux hommes vont recruter directement dans les cercles espagnols. Amado Granell apprend la présence de Joseph Putz .Le 25 novembre, il s’engage avec ses papiers militaires espagnols.

Ils vont côtoyer d’autres Républicains espagnols engagés depuis le début de la guerre dans la Légion étrangère où ils représentent la première nationalité étrangère, soit 28 % des effectifs. Le 3ème Régiment étranger d’Infanterie qui s’est notamment illustré à Bir Hakeim est composé en très grande majorité de réfugiés.

Les Granell, Hernandez, Begarra ou Buiza connaissent des chemins différents au service de la France Libre. A partir de 1943, après la prise de Bizerte, on demande aux hommes de choisir entre les troupes de Leclerc et ceux de De Lattre, les Républicains des Corps Francs d’Afrique rejoignent majoritairement la 2ème division de Leclerc et en particulier la fameuse « Nueve » où Granell joue un rôle stratégique. Il recrute directement les Hernandez, Campos, Fabregas qui quittent leur régiment pour suivre le Valencien. Cette unité où le castillan domine en même temps que le drapeau républicain côtoie celui de la France Libre est un véritable paradoxe dans les rangs d’une armée française en reconstruction et en manque de reconnaissance. Ces apatrides appartiennent tout simplement à l’avant-garde de la 2ème DB où ces Rouges seront à la fois craints et profondément respectés. Les Pieds-noirs espagnols sont moins soupçonneux et un grand nombre se retrouvent dans l’Armée d’Afrique dirigé par des officiers gaullistes ou giraudistes. Le sous-officier Lucien Camus, frère d’Albert, dirigeant au mouvement « Combat » et fils de Catherine Sintès de Minorque ou Emmanuel Roblès, officier interprète et correspondant de guerre, en font partis.

Begarra comme des milliers de ses compatriotes Oranais ou Algérois combat. L’ancien résistant rejoint son régiment fin novembre 1942 pour la Tunisie où il se battit jusqu’en mai 1943 contre les troupes de l’Axe.

Bilan et reconnaissance

Les taux de mobilisation des Européens d’Afrique du Nord en 1944/1945, entre 16 et 17 % de la population active, dépassent en effet les plus forts taux de mobilisation de la Première Guerre mondiale.

En tout, il y aura 170.000 hommes mobilisés, dont 120.000 pour la seule Algérie. Il n’y a qu’à remonter la vallée du Rhône et franchir les Vosges pour regarder les patronymes ibériques sur les plaques. Le 15 août 1944, Begarra débarqua avec sa batterie en Provence, dans les rangs de la 2° Division d’infanterie de montagne, participa à la libération de l’Alsace et passa le Rhin en mars 1945. Mais il termina la guerre en Normandie, à l’instruction, le commandement de sa batterie ayant été donné à un conseiller d’État affligé de la francisque, en voie de réhabilitation.

Les Républicains de Leclerc partent en Normandie, entrent les premiers dans Paris et protègent De Gaulle le 26 août sur les Champs Élysées. Le lieutenant Granell est le premier à percer les lignes allemandes pour être reçu par les autorités de la Résistance à l’Hôtel de Ville. C’est également lui qui ouvre le défilé du 26 août au moment où le général De Gaulle revient en chef de la France Libre victorieux à Paris.

Ceux de la légion et les Pieds-Noirs feront Monte Cassino, le débarquement de Provence et libéreront avec l’aide des maquis locaux la vallée du Rhône, les Vosges rejoints par la 2ème DB venue de Paris en direction le Nid de l’Aigle.

Nombre important de ces combattants recevront la Croix de guerre, des multitudes de citations. Granell sera décoré de la Légion d’honneur en 1947 parallèlement à ses cinq citations sans compter la Presidential Unit. Le légionnaire Etelvino Perez, vétéran de Narvik et Bir Hakeim, meurt le 25 mai 1944 à San Giorgio. Il est à ce jour le seul « Rouge espagnol » fait Compagnon de la Libération, cette chevalerie gaulliste si forte de sens. Il fut bien seul.

À l’automne 1945, Joseph Bégarra fut élu secrétaire fédéral, lors du congrès de la Fédération d’Oran de la SFIO. La Fédération compte alors 2 500 militants dont beaucoup d’Espagnols.

Car derrière le terme « Pied-noir » qui a pris un tâcheron très politique avec la guerre d’Algérie, c’est toute la diversité d’une communauté unie par un exode qui ne doit pas faire oublier qu’aux côtés de leurs cousins arrivés en 1939 avec la guerre d’Espagne, ces Ibères auront joué numériquement et militairement un rôle prépondérant dans la défense de leur nouvelle Patrie qui avait accueilli leurs parents et grands-parents avec parfois beaucoup de mépris. On ne rappellera jamais assez ce sacrifice dans une guerre de volontaires où l’esprit des guerilleros s’est totalement incarné et sublimé.

Algérie, le « virus » de la politique

En réalité, seul le Coranavirus semble avoir eu la peau, pour le moment de l’Hirak. Vendredi, pour la première fois depuis plus d’un an, la mobilisation n’aura pas lieu, afin d’éviter les risques. L’Asie, l’Europe, le Mexique tous semblaient avoir été touchés par ce désastre sanitaire. L’Afrique, par cette triste fatalité de l’histoire contemporaine, n’y échappe pas. Si on retourne au temporel, les raisons d’un énième rassemblement n’ont pas changé. Encore moins l’élection présidentielle. Au contraire, elle a consolidé ce mouvement civique et pacifique. L’ancien premier ministre Abdelmadjid Tebboune, âgé de 74 ans a bel et bien été élu au premier tour le 12 décembre 2019 avec 58,12 % des votes. Les opposants peuvent bien crier au scandale démocratique puisqu’ils ne se sont pas déplacés, mais force est de constater que leurs cris de colère, justifiés ou non, n’a pas eu l’écho contesté. 10 % de votants semblait être une mascarade selon eux, puisqu’ils n’avaient pas été voter comme pour prétendre que derrière leurs pas, c’était l’Algérie entière qui manifestait. Or c’est bel et bien 40 % des citoyens algériens qui se sont déplacés. Dans un pays où 20 millions d’habitants ont un compte Facebook sur 40 millions de personnes, le selfie avec un mégaphone et un drapeau comme pour un match des Fennecs n’est pas suffisant pour renverser un régime. Le virtuel n’est pas le réel.

Aujourd’hui de plus en plus d’ouvrages sortent sur l’Hirak, par d’éminent spécialiste du pays comme Benjamin Stora. Les travaux reposant sur des données scientifiques, sont souvent tournés en sa faveur, afin d’étudier ce mouvement, comprendre cette jeunesse et dézinguer l’Etat FLN et sa mythologie nationale. Ce récit, que nous connaissons également chez nous, fait encore consensus dans une grande partie du pays. Et comme la remise en question, où l’orgueil mal placé, sont une tradition locale, ni le pouvoir, ni l’opposition ne semble rebattre ses cartes afin de gagner durablement la partie. Où faire gagner l’intérêt du plus grand nombre.

Ce que n’ont pas compris les partisans pacifiques de l’Hirak c’est que leur pays reste un territoire rural, marqué encore par la guerre civile. La population est attachée à son armée populaire dont les soldats sont leurs fils et petits-fils et non des étudiants en sciences humaines. Pasolini n’aurait pas dit mieux.

Le pouvoir n’est pas parfait vu des douars. On connaît le népotisme, les fraudes, le chômage des neveux partis en ville. On ne parle même pas de la corruption. Mais lorsque l’on voit le bazar en Libye, au Mali ou plus loin en Syrie, on préfère toujours ce régime autoritaire à un régime libéral dans lesquels pourraient se fourvoyer les islamistes ou un parti potiche, sous-fifre des Français voir des Israeliens selon le niveau de paranoia.

Tebboune n’est pas l’homme providentiel. Pour personne. Mais on attend qu’il rassure. Il reste le Préfet, qui ne sciera jamais la branche qui l’a mise en place, à savoir l’Etat-parti FLN. Mais tel le Wali, tel un maire de bled, il sait dire oui à tout le monde. Il « entend » et « comprend » l’Hirak, il salue « les femmes » en tête des cortèges mais il ne change pas les structures du pouvoir pour autant. Un nombre important de journalistes reste en prison. Les flics usent toujours de la matraque.

Ne disposant plus de minorités ethniques sous la main, il a mis une dose plus forte de sociétale en augmentant le nombre de femmes au gouvernement, afin de passer pour un homme d’ouverture et de progrès. Le fameux « Je vous ai compris » avec un appareil auditif déréglé.

L’opposition partisane tente de se rassembler dans son auberge algéroise nommé « Plate-forme politique de l’alternative démocratique » mais aucun Ben Barka local n’a le charisme pour devenir le leader demain. Ni le Michel Debré pour écrire une vraie constitution digne de ce nom. Beaucoup de cris et une terrible cacophonie.

Mais personne n’est dupe, Tebboune n’a pas élu pour faire la révolution mais pour consolider le pouvoir, éviter une fragmentation de la nation. La Kabylie, d’habitude si bruyante est restée au diapason. L’heure est grave dans la région et ce n’est plus le moment d’entendre les jérémiades de ces mômes devant la Grande Poste. D’autant que cette situation repousse les investisseurs. Le cours du pétrole s’effondre, et ce pays né sur des mines d’or (pétrole, gaz, céréales, vergers…) devient progressivement un terrain miné. Les vraies réformes se font attendre, cela devient urgent… L’économie reste beaucoup trop dépendante du pétrole et les revenus sont estimés à 20 milliards cette année contre 34 milliards habituellement. Les réformes visant à diversifier des pans entiers de l’économie sont impératives.

Pour couronner le tout le plus grand pays d’Afrique est « mal entouré ». Ce qui renforce sa paranoïa. Et Tebboune doit encore et encore être très clair pour rassurer sa population. Il tente de se montrer conciliant mais ferme au niveau international. Il a critiqué la position turque en Libye et a calmé le jeu avec l’Ethiopie. Addis Abeba a exclu son ambassadeur après des heurts contre une Egypte prétendument alliée d’Ager. (Sur la question des eaux du Nil, notre Uber reviendra dans quelques semaines… promis). Le Mali est toujours au même point, la Tunisie peut toujours s’enflammer.

Enfin tout ne tient qu’à un fil.

Erdogan, sultan aux pieds d’argile

Le président turc Erdogan s’adresse aux membres de son parti (AKP), Ankara, mars 2020. Auteurs : Burhan Ozbilici/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22437347_000002

Le président turc Erdogan lâche des réfugiés syriens sur les îles grecques pour pousser les Européens à le soutenir dans sa lutte contre l’armée syrienne à Idleb. Cette nouvelle crise des migrants va laisser des traces durables, notamment pour la Grèce qui doit gérer seule une crise migratoire sans l’appui des autres pays européens. Certes, Athènes en a l’habitude mais la solidarité européenne révèle ses limites. S’il fallait encore le démontrer, la diplomatie bruxelloise est une coquille vide incapable de peser sur Ankara.

Recep Tayyip Erdogan joue gros. Très gros. Il est loin le temps où le frère Erdogan, enfant des quartiers pauvres de Kasimpasa, régnait sur une nation en plein expansion économique avoisinant les 10% de croissance économique dans les années 2000. Loin aussi le temps où il régnait sur un parti tout-puissant dont l’islamisme se mâtinait de libéralisme économique, faisant de l’AKP un UDF ottoman aux yeux de certains observateurs. Puis le retour de quelques foulards dans les universités avait progressivement effrité cette image modérée.

Frustration ottomane

Aujourd’hui, la donne a littéralement changé. L’AKP a perdu les élections dans les deux plus grandes villes turques, Ankara et Istanbul. Plusieurs piliers du mouvement comme l’ancien président de la République Abdullah Gül ont quitté l’AKP pour créer de nouvelles formations. Et la situation économique de plus en plus grave menace son bilan.

L’AKP et la Turquie ont besoin d’un nouveau souffle. Erdogan joue la carte d’une politique étrangère agressive car il se sait en perte de vitesse à l’intérieur de l’Anatolie. On compense la récession comme on peut. En l’occurrence, le président turc se rêve à la fois en héraut d’un monde sunnite en manque de leader charismatique et en nouveau sultan ottoman. La nostalgie de l’Empire ottoman est très forte et dessine aujourd’hui la diplomatie turque. Les îles grecques, anciennes Dodécanèse, la Cyrénaïque, le Fezzan ou le pays de Cham sont effet de terres ottomanes perdues entre 1912 et 1920. Et aujourd’hui, cette frustration ressort.

Sur le front syrien, les radars médiatiques sont tournés vers Idleb. Les Turcs y appuient militairement une Armée syrienne libre noyautée par les anciens membres d’Al-Qaïda et autres groupuscules islamistes contre les troupes de Bachar Al-Assad soutenu au sol par les Iraniens, et dans les airs par les Russes.

Ankara intervient également en Libye. La presse française semble avoir oublié que ce pays est toujours en guerre. Que des migrants venus d’Afrique subsaharienne tentent toujours de rejoindre Lampedusa. Que le Sahara libyen abrite de plus en plus d’islamistes près à en découdre après le fiasco levantin.

Opération Libye 

Or, les députés turcs ont voté le 2 janvier une motion permettant au président Recep Tayyip Erdogan d’envoyer des troupes en Libye pour soutenir le gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU mais menacé par une offensive du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, soutenu notamment par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Russie et l’Égypte. Officiellement, la Turquie intervient dans la région à la demande de Tripoli pour contrer le renfort de mercenaires russes soutenant les troupes d’Haftar. Le soutien militaire turc au gouvernement de Fayez al-Sarraj intervient après la signature, le 27 novembre dernier, d’un accord controversé entre Ankara et Tripoli qui prévoit une coopération renforcée en matière de sécurité entre les deux parties et la démarcation des frontières maritimes entre elles. Lors d’une session parlementaire extraordinaire, 325 députés turcs ont voté pour et 184 contre un texte qui donne à l’armée un mandat pour intervenir en Libye, valable pendant un an. Les principaux partis d’opposition se sont opposés au texte. A leurs yeux, une intervention en Libye pourrait déstabiliser la région et entraîner la Turquie dans une guerre coûteuse. Et l’opinion publique est de plus en plus soucieuse de la mort de ces soldats à l’étranger. Fini, le temps où l’opinion appuyait toute intervention au-delà des fr

Mais il n’est plus question de reculer. L’entraide turco-tripolitaine s’inscrit dans le cadre de la présence croissante d’Ankara en mer Méditerranée. La Turquie tente de contester l’influence de Moscou dans toute la région comme elle l’a fait en Syrie. Se dessine ainsi un affrontement clair entre une Russie soucieuse de défendre des régimes autoritaires et anti-islamistes et une Turquie soutien de partis islamistes sous paravent démocratique.

Ankara vs. Moscou

Démocrate-islamiste contre autoritarisme « laïc » ? Le prisme philosophico-théologique est bien entendu insuffisant. La Turquie a également une dent contre Le Caire, autre soutien d’Haftar. Les relations entre l’Égypte et Ankara sont très tendues depuis que l’armée a renversé le président islamiste Mohamed Morsi en 2013. Les raisons sont toujours plus profondes et le pétrole reste le nerf de la guerre. Il faut savoir que le Libye est le théâtre d’une course aux forages d’hydrocarbures avec la découverte d’importants gisements ces dernières années. En raison de l’accord maritime conclu en novembre 2019, qui étend considérablement son plateau continental, la Turquie a plus que jamais besoin du gouvernement libyen d’al-Sarraj pour faire valoir ses revendications en Méditerranée orientale face à la Grèce, Chypre et l’Egypte.

Mais Ankara tente également de contrer l’accord « Eastmed » entre la Grèce, Chypre et Israël. Ce pacte sert à sécuriser sur 1870 kilomètres l’approvisionnement énergétique de l’Europe face aux tentatives turques de contrôle de la Méditerranée orientale.

Après avoir accumulé les impairs au Proche-Orient, les Occidentaux ne semblent pas davantage comprendre la politique turque en mare nostrum.