Etats-Unis, Iran: la politique des gros muscles


Etats-Unis, Iran: la politique des gros muscles

Les tensions s’accélèrent entre Washington et Téhéran. Les faucons de la Maison blanche tentent par tous les moyens de maintenir la pression sur le régime iranien, quitte à engager un bras de fer. Donald Trump semble vouloir passer « pour un dur » en politique étrangère, après avoir joué les isolationnistes durant la campagne électorale. Il a ainsi pu rassurer son électorat néo-conservateur, en soutenant une Jérusalem capitale d’Israël ou en reconnaissant la souveraineté de son allié historique sur le Golan.

Plus trumpistes que le Trump

En réalité, dans sa politique au Proche-Orient, le président américain fait davantage preuve de prudence, malgré quelques saillis verbales avant tout électorales. Dans une volonté de rupture avec ces prédécesseurs, conservateurs comme démocrates, il ne protège plus aveuglément les groupes islamistes. Il soutient ainsi également le maréchal Haftar en Libye et le maréchal Sissi en Egypte après avoir proposé d’inscrire les Frères musulmans dans la liste des organisations terroristes, comme le rappelle le chercheur Roland Lombardi.

Donald Trump est avant tout un pragmatique radical, du fait de son passé d’homme d’affaires. En entrant dans un bras de fer avec l’Iran, le président américain n’est pas aussi martial que les images le laissent voir ou entendre. Il compte avant tout redéfinir le rôle des Etats-Unis dans la région, face à un nouvel ennemi très différent des autres Etats de ce coin du Globe et des caricatures que l’on en fait.

Mais ce pragmatisme doit compter avec les vieux démons néo-conservateurs qui hantent encore les couloirs de Washington poussés par des lobbys confessionnels et un complexe militaro-industriel plus que jamais influents. Des hommes comme Mike Pompeo ou John Bolton continuent de faire pression comme hier Dick Cheney. Et ce sont eux qui semblent porter le dossier iranien pour le moment.

Donald « che » Trump

Le 22 avril, la Maison blanche a ouvert les hostilités en supprimant le régime d’exemption permettant à des Etats comme la Chine ou l’Inde de s’y ravitailler en pétrole. Le retour d’une politique d’embargo visant littéralement à asphyxier l’Iran est mise en place. Interdiction à toutes les entreprises étrangères d’acheter du pétrole en Iran.

Alors que la Libye est au bord de l’implosion et que la situation en Syrie n’est pas réglée, les Américains tentent l’ouverture d’un troisième front dans le Golfe. Une technique des « focos » guevarienne à grande échelle avec pour seule précepte révolutionnaire celui de semer « le souk » pour garder la mainmise.

Face au risque d’une riposte iranienne, notamment sur les bases américaines en Irak, le Pentagone a envoyé le porte-avion « Abraham Lincoln », une batterie antimissile sans compter, d’après le New-York Times, le possible envoi de 120 000 hommes dans le Golfe. L’information et la désinformation accompagnent cet élan. Les presses alliées, israéliennes comme saoudiennes, font monter les tensions, en parlant, sans preuve tangible, d’agressions iraniennes ou de supposés alliés qui, tels les houtistes du Yémen, auraient attaqué des pétroliers saoudiens dans le Golfe d’Ormuz, zone stratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite. En réponse, l’Iran a menacé de fermer ce détroit où transite 40 % du pétrole mondial, avec toutes les implications que cela pourrait avoir sur l’économie mondiale.

La non-prolifération de l’Iran

Téhéran avait jusque-là respecté les accords de non-prolifération nucléaire signés à Vienne en 2015. Contrairement à Israël, à l’Inde, au Pakistan ou à la Corée du Nord, l’Iran ne s’était pas lancé dans le nucléaire militaire. De fait, les Américains, soutenus par leurs alliés locaux et sunnites, ont bafoué ces accords. Les autres signataires – l’Union européenne, la Russie et la Chine – ont immédiatement demandé à Khamenei de ne pas répliquer afin d’éviter une escalade potentiellement violente.

Couper les exportations iraniennes, c’est stopper avant toute chose le financement de l’État iranien à destination de la Syrie, du Liban ou de l’Irak. Depuis une vingtaine d’années, l’Iran, lourdement marqué dans sa chair par la guerre contre l’Irak, a soutenu les chiites et leurs alliés au Moyen-Orient. Une méthode digne de la guerre froide que les Américains ont très bien pratiquée au Nicaragua ou en Afghanistan. Le corps des gardiens de la révolution, les pasdarans, ont formé à la guerilla les forces du Hezbollah infligeant, de fait, la première défaite militaire d’Israël dans sa jeune histoire. Même activité en Irak, où la majorité chiite s’était vue très longtemps méprisée par Saddam Hussein puis par les Américains. Idem en Syrie en soutien de l’allié et cousin damascène. Toutes ces victoires avaient dépassé les frontières des héritiers d’Ali pour faire de Nasrallah, d’Ahmadinejad ou de l’alaouite Bachar el-Assad de véritables héros dans tout le monde musulman sunnite. Un terrible affront pour des Saouds, perçus par les masses populaires comme la cinquième colonne américaine. Seul Erdogan commence quelques peu à sortir du bois. Bien que non-arabe… Car depuis l’insurrection syrienne de 2011, la sanglante répression du régime de Bachar Al-Assad indéfectiblement soutenu par le Hezbollah de Hassan Nasrallah ont fait pâlir leur étoile dans le monde arabe.

Tensions partout, conflit nulle part

Face à l’axe russo-syro-iranien, les Américains ont en toute logique soutenu leurs alliés turcs, saoudiens ou qataris contre la formation d’un cercle chiite et anti-Otan dans le monde arabe.

Personne n’a en réalité intérêt à déclencher un conflit. Ni les Russes ni les Chinois ne veulent d’un Iran trop fort dans la région. Chacun a compris le profit qu’il pouvait tirer de la balance des pouvoirs qui s’y est installée et du monde multipolaire tel qu’il s’ouvre. Personne ne veut non plus d’un Iran, tendance empire perse, en Asie centrale.

On a longtemps caricaturé le régime iranien comme un régime théocratique et archaïque porté par des leaders plébéiens soutenus par des foules excitées. C’est oublier que le véritable pouvoir est  tenu par des mollahs fins limiers adeptes du double discours. Des tenants d’une religion certes minoritaires mais aujourd’hui incontournable dans la région. Malgré un Etat stable et un territoire sécurisé, l’Iran sait qu’il n’a pas les moyens de résister à un embargo militaire et que ses alliés russes et chinois ne le suivront pas dans un éventuel conflit violent. Dans une religion chiite où le martyr est sacralisé, la jeunesse iranienne n’a plus les mêmes velléités que les générations précédentes, sacrifiées pendant huit ans face aux soldats de Saddam Hussein. Seulement, Téhéran ne peut pas perdre toute son influence dans la région sur un coup de poker après tant d’années à patienter à un renouveau dans la région.

Dans cette nouvelle partie de dominos, chacun des deux camps va faire face à ces contradictions internes afin de faire émerger un nouveau compromis ou un nouveau conflit central dans la redéfinition des nouveaux impérialismes qui s’annoncent de toute par

Oui, la France joue un trouble jeu en Libye

Si la France soutient officiellement le gouvernement libyen d’union nationale d’El-Sarraj, elle semble, malgré les protestations de l’Elysée, placer des pions dans le camp du maréchal Haftar. Plus globalement, la Libye est (re)devenue le théâtre d’affrontements des intérêts des plus grandes puissances mondiales. 


Des milliers de personnes ont défilé à Tripoli, ce vendredi 3 mai, pour protester contre la présence des troupes de l’Armée nationale libyenne aux portes de la capitale. Mais cette colère populaire a également visé la France et son rôle jugé très ambigu dans les offensives. Paris est accusé par le gouvernement libyen de soutenir financièrement et militairement le chef de l’insurrection, le maréchal Haftar.

Un taxi pour Tripoli

Depuis le 4 avril, ces forces composées de rescapés de l’armée de Kadhafi, de Tchadiens et de tribus de l’est tentent de prendre la ville dirigée par le gouvernement d’union national d’El-Sarraj, seul acteur reconnu par les Nations unies (ONU). Les combats ont encore fait près de 400 morts ces trois dernières semaines. Immédiatement, le chef du Quai d’Orsay, Jean-Yves Le Drian a déclaré que la France n’était pas partisane d’Haftar : Paris travaille pour un cessez-le feu et l’organisation d’élections.

Que la France ne soit pas neutre sur ce dossier n’est pas une nouveauté. C’est sous Nicolas Sarkozy que Kadhafi fut renversé, avec le concours de l’Otan. Plus récemment, les gouvernements de François Hollande et d’Emmanuel Macron avaient tenté des sorties diplomatiques au conflit. Elles ont systématiquement échoué, faute de compromis possible entre les deux belligérants. La dernière en date, en décembre 2018, à Paris. De son côté, El-Sarraj est depuis quelques jours de passage en Europe à la recherche d’alliés : de Milan à Paris en passant par Berlin.

Officiellement, Emmanuel Macron a clairement apporté son soutien à Tripoli. Il reste solidaire de la position européenne en soutenant le gouvernement adoubé par les instances internationales. Et juge « inacceptables et infondées » les critiques affirmant le contraire. Mais dans les faits, Paris semble appuyer les deux camps.

Eviter un nouveau foyer islamiste

Le 17 juillet 2016, un hélicoptère transportant trois sous-officiers de la DGSE s’écrasait à Benghazi, dans la zone d’Haftar… Une scène qui ne fut pas du goût des hommes du Commandement des opérations spéciales français en poste… à Tripoli. Le but étant probablement de placer des pions dans chaque camp. L’arrivée des islamistes dans le sud-est du pays a semble-t-il poussé l’Elysée à soutenir Haftar. La crainte de voir naître un foyer islamiste avec l’arrivée de combattants syriens a forcé la France à agir dans une région où son influence a toujours été forte comme le montre sa présence au Tchad ou au Mali. Car, soyons clairs, si elle soutient Haftar, un militaire à poigne, elle renoue avec la tradition diplomatique gaullienne, dont le dernier représentant fut Jacques Chirac, qui visait à s’allier à des régimes autoritaires contre les Frères musulmans et autres islamistes. Depuis Nicolas Sarkozy, le camp atlantiste a très largement pris le dessus au Quai d’Orsay et dans certains services de l’armée, comme au renseignement militaire. La première intervention en Libye puis les tentatives de soutenir des combattants islamistes en Syrie, toujours pour les droits de l’homme, en attestent. Mais redorer son blason en jouant les équilibristes après le fiasco syrien est un exercice particulièrement sensible, et il n’est pas sûr que la France sorte grandie de cette situation.

Tout le monde aime la Libye

La crise syrienne a redonné des ailes à un grand nombre d’Etats qui, jusque-là, se contentaient de défendre leur pré-carré et leur frontière. Dorénavant, chacun des deux acteurs en présence en Libye a ses propres soutiens, parfois les mêmes.

L’Italie, petite puissance diplomatique, est aujourd’hui le principal appui d’El-Sarraj. L’ancienne puissance coloniale a dirigé Tripoli de 1911 à 1947. Rome avait renoué des contacts avec la Libye sous Berlusconi qui, par l’entremise de Vladimir Poutine, s’était lié d’amitié avec Mouammar Kadhafi. En 2008, un accord avait été signé où l’Italie s’engageait à verser 25 milliards en cinq ans comme compensation à la colonisation. En échange, l’Italie est devenue le premier partenaire économique de la Libye. ENI, la société pétrolière italienne y possède de nombreux puits… Le partenariat s’est étendu par la suite à la lutte contre l’émigration clandestine. L’Italie de Salvini est très présente sur ce dossier. Soucieuse de maintenir une influence dans la région, Rome a envoyé 400 soldats dans la Tripolitaine qu’El-Sarraj et ses hommes ont de plus en plus de mal à tenir. Outre la solution militaire, l’Italie a tenté à Palerme une solution diplomatique qui a totalement avorté. Soucieux de maintenir sa crédibilité diplomatique, Salvini – qui est tant critiqué par les chapelles européennes pour ses prétendus souverainisme et autoritarisme – gère le dossier libyen de très près, quitte à s’accrocher avec son voisin français.

El-Sarraj est soutenu par des Etats très différents. Le tampon « ONU » n’a par exemple jamais empêché les islamistes de soutenir par intérêt les transitions dites démocratiques. Les islamistes sont présents au sud et à l’est du pays, où se mêlent tribalisme et radicalité religieuse, mais également à Tripoli. Les Frères musulmans ont été, depuis les années 50, parmi les premiers opposants aux régimes autoritaires et c’est donc en toute logique qu’ils se sont retrouvés au pouvoir des dites démocraties après les Printemps arabes en Tunisie ou en Egypte. Nombre de ces militants particulièrement bien formés et structurés soutiennent El-Sarraj avec l’espoir de récupérer le pouvoir. C’est dans cette optique que la Turquie soutient militairement et financièrement les forces politiques de tendances islamistes. Soucieux d’apparaître comme un calife tant espéré du monde sunnite, Erdogan a promis d’aider Tripoli contre les troupes d’Haftar. En décembre dernier, des bateaux turcs remplis d’armes avaient été interpellés. Et des drones ont été saisis il y a peu par les hommes d’Haftar à destination de leurs adversaires. Autre aspect important souligné par le géographe Ali Bensaad, la Turquie tente aussi de s’appuyer sur des relais ethniques. La ville de Misrata, à 200 kilomètres à l’est de Tripoli est composée d’un tiers de Kouloughlis, descendants des soldats ottomans du temps de la Régence. Comme souvent, le Qatar apparaît comme le grand argentier de ces opérations visant à installer les islamistes au pouvoir, au même titre que les Emirats arabes unis.

Dans le camp d’en face, le principal soutien reste l’Egypte. Historiquement, la Cyrénaïque, foyer de départ de l’insurrection, est la région la plus arabisée et la plus proche de l’Egypte. Depuis le début, le maréchal Sissi soutient « son petit frère libyen », maréchal également. L’ancien combattant du Kippour et du Tchad, Haftar, correspond également à la logique de pouvoir égyptienne, à savoir un autoritarisme militaire usant de l’anti-islamisme comme stratégie de pouvoir. Le Caire espère bénéficier d’une aide pétrolière et économique à moyen terme. L’Arabie saoudite, afin de contrecarrer l’influence turco-qatari dans la région, aide financièrement.

Les Etats-Unis revoient leur copie

Côté russes et américains, Haftar semble l’emporter. Dans la même logique qu’en Syrie, Moscou a fait de la lutte contre l’islamisme un de ses cheval de bataille. Si elle n’a pas d’intérêt direct comme en Syrie, la Russie tente d’élargir son influence sur tout le pourtour méditerranéen en s’appuyant sur des pouvoirs autoritaires.

Du côté américain, Donald Trump est encore en rupture avec ces prédécesseurs. Il a sensiblement retenu les leçons des échecs américains au Moyen-Orient depuis bientôt 40 ans, la Syrie étant la dernière en date. Le vendredi 19 avril, un communiqué de la Maison blanche a ainsi indiqué qu’un appel téléphonique avait été échangé entre le président américain et le maréchal Haftar. Après avoir longtemps tergiversé entre les deux camps, le sous-secrétaire d’État Mike Pompeo avait même demandé un cessez-le-feu après le début de l’offensive de l’ANL. Désormais le président américain soutient officiellement le coup de force d’Haftar. Un « coup d’Etat » selon l’ONU.

La Libye reste décidément le carrefour de toutes les luttes comme l’avait compris le grand géologue français Conrad Kilian après sa découverte, dans le Fezzan, de gigantesques nappes de pétrole. Découverte qui lui coûta la vie et un injuste oubli. Plus de 70 ans après Tobrouk et Bir Hakeim, les sables libyens, dont les intérêts économiques n’ont sensiblement pas changé, sont encore les témoins d’âpres affrontements entre des belligérants toujours plus nombreux…

Avec Bensalah, Bouteflika est toujours là.

Si le départ d’Abdelaziz Bouteflika a ravi la foule qui manifestait depuis plusieurs semaines, son remplaçant automatique, Abdelkader Bensalah, possède les mêmes caractéristiques que lui. En Algérie, le système est toujours là, tout a changé pour que rien ne change. 


L’acte I s’est enfin terminé. Le 4 avril, la rue a eu raison d’Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis vingt ans.

Depuis des semaines, des manifestations pacifiques s’étaient déployées dans toutes les rues du pays. Drapeaux algériens à la main, des centaines de milliers de personnes ont battu le pavé avec l’espoir de voir partir le président âgé de 82 ans. Hommes, femmes, enfants, jeunes comme vieux, cadres et sans emplois, jamais l’Algérie n’avait connu de tels mouvements de liesses depuis l’Indépendance en 1962. Tous ont occupé les rues avec l’espoir et la détermination de voir ce pays gangrené par le chômage et la corruption se doter d’une démocratie saine et renouvelée.ADVERTISINGOuverture dans 0

Bouteflika, l’arbre qui cachait Bensalah

Alors, lorsque conformément à la Constitution, le président du Sénat Abdelkader Bensalah s’est retrouvé président de la République, c’est un sentiment d’humiliation et de colère qui a frappé la foule. Car Bensalah ressemble à l’ancien président.

A lire aussi: Opposition algérienne: Bouteflika ne verra pas le « Printemps »

Légèrement plus jeune, 77 ans, c’est un éléphant dans une société où l’âge moyen est de 26 ans, parmi les plus jeunes du continent africain. Bensalah est membre du Rassemblement national démocratique (RND), un parti créé par l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, pour servir d’appoint au Front de libération nationale (FLN), le parti majoritaire. Bien qu’il ne doive rester que 90 jours au pouvoir, Bensalah représente tout ce qu’a combattu la rue pacifiquement mais avec détermination. Le système. Une coalition mêlant monde politique, pétrole et armée. Bouteflika n’était que l’arbre cachant une forêt bien plus vaste à laquelle appartient le nouveau président par intérim, une forêt que la décennie noire n’a fait que densifier dans les années 90.

Bensalah, le « Marocain »

Abdelkader Bensalah a été journaliste dans les années 70, spécialisé notamment sur le Levant. Devenu député de la région de Tlemcen dans la même décennie, il entame une carrière de diplomate en devenant ambassadeur en Arabie saoudite à la fin des années 80, une période où Bouteflika s’est éloigné de la politique. Les deux compères, comme d’autres de cette génération, reviennent aux commandes avec la guerre civile. Bensalah préside entre 1994 et 1997, le Conseil national de transition, l’unique chambre parlementaire après l’interruption du processus électoral de 1991. Puis c’est la voie royale : président de l’Assemblée populaire nationale de 1997 à 2002 puis de la plus haute chambre du pays de 2002 à 2019.

De manière totalement caricaturale, son CV incarne de A à Z la génération Bouteflika qu’a justement rejetée cette révolte pacifique. Immédiatement, de vieilles rumeurs ont éclaté sur le pavé et les réseaux sociaux : Bensalah ne pourrait être président car né Marocain.

A lire aussi: Karim Akouche: « L’Algérie est un non-État »

En 2013, lorsque s’était posée la question d’une possible succession d’Abdelaziz Bouteflika, le nom de Bensalah avait déjà surgi. Lakhdar Benkhellaf, leader parlementaire du Front pour la Justice et le Développement (FJD), avait suscité la polémique déclarant qu’Abdelkader Bensalah « avait la nationalité marocaine » avant d’être naturalisé algérien. « La condition pour qu’un responsable occupe le poste de président de la République est de posséder la nationalité algérienne d’origine », avait-il confié à des médias algériens. Une polémique sur fond de chauvinisme étriqué vite battue en brèche par l’intéressé qui était bien né en Algérie à Beni Messahel dans la wilaya de Tlemcen le 24 novembre 1941. Déplorable pour un homme engagé très jeune dans l’Armée de Libération nationale (ALN).

« L’Algérie aux Algériens »

A l’annonce de sa prise de poste, un sentiment d’abattement s’est répandu dans la foule. Ces manifestants pleins d’enthousiasme et de dynamisme se sont sentis trahis : tout ça pour ça. Un sentiment de colère teinté par moment de paranoïa a émergé sur la toile et sur les pancartes : les Occidentaux ne veulent pas d’une démocratie en Algérie. Les rumeurs les plus folles ont pointé leur nez : les responsables seraient à l’étranger. Après l’Irak, la Syrie ou la Libye, les Américains, les Français et consort souhaiteraient le chaos pour mettre la main sur le pétrole et le gaz. « L’Algérie aux Algériens », réclament certains manifestants. Ces réflexes, bien que minoritaires, révèlent une société fragile et friable. La crainte d’assister à un durcissement du régime est une donnée à ne pas négliger. Les relations avec la police se sont quelque peu délitées et l’armée a déjà récupéré les services de renseignement. Une partie de la population parle même de boycotter les scrutins prévus le 4 juillet.

Manifestation contre "l'ingérence étrangère" à Alger. PPAgency/SIPA / 00900151_000007

Manifestation contre « l’ingérence étrangère » à Alger. PPAgency/SIPA / 00900151_000007

Malgré tout, l’espoir reste de mise. « On ne lâchera pas avant l’émergence d’un nouveau système et d’une nouvelle génération de dirigeants au pouvoir ». Oui, mais avec qui ? Diriger un pays ne s’improvise pas et l’absence d’une opposition crédible depuis de nombreuses années n’a rien arrangé. Si les forces vives existent forcément, elles tardent à émerger. Faire une campagne présidentielle demande un minimum de structures partisanes, de fonds, de leaders. Les rares noms comme Rachid Nekkaz ou l’ancien militaire Al Ghediri apparaissent bien trop marginaux pour le moment et les reliquats de l’ancien régime, tels Ali Benfils ou tous ceux qui seraient apparentés au FLN ou au RND, sont exclus d’avance par la population. Et chez les jeunes, rien pour le moment.

Qui veut gouverner l’Algérie ?

En 1962 était sorti des tréfonds du pays des hommes aussi talentueux que Boudiaf ou Ait-Ahmed ; aujourd’hui, la période est à la disette ou tout du moins l’inconnu. Reste l’éternelle menace islamiste. A la fin des années 80, le Front islamique du Salut (FIS) avait bénéficié, outre des mêmes maux qu’aujourd’hui, d’hommes revenus d’Afghanistan et de leaders charismatiques comme Belhadj ou Madani. Aujourd’hui, le seul parti de cette obédience est le mouvement de la Société pour la Paix du docteur Makri, qui peut-être un prétendant dans ce bal où la politique de la chaise libre rend tous les scénarios possibles. Mais est-ce qu’un pays, encore marqué par la décennie noire, le souhaite, vraiment ?

Tout a changé pour que rien ne change. L’immense coup de balai attendu n’a pas encore eu lieu. Les auditions pour l’acte II ont commencé.

Comment l’Occident a soutenu nos ennemis djihadistes en Syrie

© AP Photo / Khalid Mohammed

« Timber Sycamore ». En français, le bois du figuier sycomore, un arbre qui peut servir de combustible, et dont le frottement des branches permet d’allumer un feu. Mais c’est surtout le nom d’une opération, unique dans l’histoire du renseignement par son ampleur et le nombre d’États impliqués. Une guerre de l’ombre menée par la CIA et ses alliés – dont les services secrets français, britanniques, saoudiens, turcs, israéliens et qataris –, qui visait à renverser le régime de Bachar el-Assad en s’appuyant sur des forces liées ou affiliées à al-Qaïda.

C’est de cette campagne secrète – initiée à l’automne 2011 et progressivement stoppée à partir de l’été 2017 –, que traite le premier ouvrage de Maxime Chaix, nommé « La guerre de l’ombre en Syrie : CIA, pétrodollars et djihad », paru aux éditions Erick Bonnier le 14 mars 2019. Journaliste indépendant, l’auteur est le principal traducteur de l’universitaire et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott. Ce dernier est un spécialiste de l’« État profond américain » – c’est-à-dire des relations fusionnelles entre la finance, le monde du pétrole et le complexe militaro-industriel aux Etats-Unis.

L’ouvrage de Maxime Chaix est le fruit de cinq années de recherches, durant lesquelles l’auteur a méticuleusement compilé et analysé l’ensemble de la littérature au sujet de cette opération clandestine, et interviewé certains des plus grands spécialistes de la question (Fabrice Balanche, Joshua Landis, Christopher Davidson, l’ambassadeur Robert S. Ford…).

Ce minutieux travail rompt avec le discours officiel qui s’est imposé en Occident, et qui décrivait Daech comme une émanation directe de Damas – une thèse notamment défendue par l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, en poste à l’époque et très actif dans le dossier syrien. En réalité, l’opposition islamiste qui est en train de perdre la guerre en Syrie a été massivement soutenue par Washington et Riyad, avec le soutien d’une quinzaine d’alliés engagés sur ce théâtre d’opération.

Comme nous le rappelle Maxime Chaix dans son ouvrage, ce mode opératoire n’est pas nouveau. En effet, peu après sa création, la CIA prit pour habitude d’armer des milices afin de renverser des gouvernements parfois démocratiquement élus. Ce fut le cas en 1954 au Guatemala, lorsqu’une faction de seulement 400 hommes soutenus par la CIA réussit à faire tomber le président Jacobo Arbenz, jugé trop proche des Soviétiques. Pas assez surtout des firmes de Wall Street telles que la United Fruit Company, comme le montre l’excellent film de Robert de Niro nommé « Raison d’Etat » – un long métrage qui retrace l’histoire du Renseignement américain de l’OSS à la guerre froide. Même schéma dans les années 1980 avec les fameux « Contras » au Nicaragua ou les « Moudjahidines » en Afghanistan, qui regroupaient en leur sein la future al-Qaïda de Ben Laden. Du mensonge démocratique à l’aggravation cynique de guerres civiles, il n’y a qu’un pas que les services secrets américains et leurs alliés ont franchi en Bosnie, au Kosovo ou encore en Libye.

Comme le montre Maxime Chaix dans son livre, l’opération Timber Sycamore a impliqué une quinzaine de services spéciaux (Arabie saoudite, Israël, France, Grande-Bretagne, Turquie…), dont les états-majors furent installés dans des bases secrètes en Turquie et en Jordanie dès les premiers stades de ce conflit. Démarrant officieusement en octobre 2011, cette campagne devint gigantesque au fil des ans, au point d’atteindre un financement d’un milliard de dollars annuels pour la seule CIA en 2015 – soit 1/15ème de son budget total. Principalement financée par l’Arabie saoudite, déjà sponsor d’opérations clandestines de l’Agence en Amérique centrale et en Afghanistan dans les années 1980, cette guerre de l’ombre en Syrie eut un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute d’Assad pendant l’été 2015.

Contraire au Droit international, cette politique a dramatiquement aggravé le conflit syrien en permettant aux États souhaitant renverser Assad d’armer et de financer clandestinement des dizaines de milliers de mercenaires, dont les éléments les plus efficaces sur le terrain étaient islamistes. Au nom de la raison d’État, les gouvernements concernés ont dissimulé le fait que les milices décrites comme « modérées » à l’époque soutenaient en fait l’effort de guerre de la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Pourtant, de Laurent Fabius à l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, ils sont nombreux en France à nous avoir ressassé l’alibi contestable des « rebelles modérés », alors que les puissances de l’OTAN soutenaient en réalité – principalement par l’intermédiaire de l’Armée Syrienne Libre –, les islamistes du Front al-Nosra et d’autres groupes djihadistes. Petits Kasparov de l’échec diplomatique, ils ont involontairement permis au dictateur Bachar al-Assad de se maintenir au pouvoir grâce à l’appui des Russes, engagés directement dans ce conflit à partir de septembre 2015 pour sauver un gouvernement syrien alors vitalement menacé à Damas et à Lattaquié – le fief ancestral de la dynastie Assad.

Au total, l’on estime que jusqu’à 200 000 rebelles anti-Assad, dont environ 95 000 djihadistes, furent soutenus par la CIA et ses alliés, de manière directe ou non. Comme le démontre Maxime Chaix dans son livre, les armes qui furent injectées en Syrie par les services spéciaux impliqués dans l’opération Timber Sycamore furent principalement produites dans les Balkans, puis introduites via différents canaux depuis la Turquie et la Jordanie. Le tout principalement financé par les pétrodollars saoudiens, mais aussi qataris, koweitiens ou émiratis.

Les intérêts derrière cette intervention étant multiples, elle a donc uni des acteurs très différents – et parfois divisés sur les groupes qu’il fallait soutenir. Comme le souligne Maxime Chaix dans son ouvrage, ce n’est pas au nom du peuple syrien que cette opération fut menée, mais de rivalités géopolitiques structurelles au Moyen-Orient – des antagonismes qui ont motivé cette guerre de l’ombre menée par la CIA, les services spéciaux de Riyad et leurs alliés. Sachant qu’ils possèdent deux bases militaires stratégiques sur les côtes syriennes, cet accès des Russes à la mer Méditerranée agaçait Washington. De plus, les vastes réserves en hydrocarbures dans les eaux territoriales de la Syrie, et la possible transformation de ce pays en un hub pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe ont poussé les Américains et leurs alliés européens à s’impliquer dans ce conflit via la CIA, la DGSE et le MI6.

Enfin, comme le souligne Maxime Chaix, ni Riyad, ni Washington, ni Tel Aviv ne souhaitaient voir s’installer dans la région un « croissant chiite » permettant à l’Iran de soutenir le Hezbollah libanais via l’Irak et la Syrie, sachant qu’ils sont leurs ennemis héréditaires. Pour casser cette nouvelle donne géostratégique, l’Arabie saoudite a fini par réactiver son « vieux réseau djihadiste » pour combattre Assad, un proche allié de l’Iran chiite. Ainsi, dès juillet 2012, le roi Abdallah dépêcha son maître espion, le Prince Bandar, pour copiloter l’opération Timber Sycamore aux côtés de la CIA et de ses alliés. Ancien pilote de chasse, ce fils illégitime d’un membre de la famille royale et d’une servante éthiopienne a été, pendant une trentaine d’années, le pilier de la diplomatie saoudienne aux Etats-Unis. Proche de la famille Bush, cet ancien ambassadeur à Washington de 1983 à 2005 deviendra durant la guerre de Syrie l’un des principaux architectes de l’opération Timber Sycamore, avant d’être écarté du dossier en février 2014 du fait de son indiscipline face à l’administration Obama. Rusé, cultivé, il fut bien longtemps le principal intermédiaire entre les espions américains et saoudiens. Vétéran des intrigues diplomatiques, il offrit à la CIA ce qu’elle ne pouvait apporter directement dans le cadre de la guerre en Syrie : des avions remplis d’armes, de l’argent – beaucoup d’argent –, et le « wasta », qui signifie « influence occulte » en arabe. À l’époque, c’est encore lui qui négocie directement avec les différents alliés de Riyad à Paris, à Ankara, à Tel Aviv… Bien qu’il échouera à obtenir l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie par les puissances de l’OTAN, il est accusé par de nombreuses sources bien informées d’avoir massivement soutenu la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad entre 2012 et 2014.

Utilisant des centaines de références pour appuyer ses arguments, Maxime Chaix nous expose l’ampleur considérable – mais jusqu’à présent méconnue –, de l’implication de la CIA et de ses alliés dans le conflit syrien. Son ouvrage ne défend en aucun cas le régime dictatorial des Assad, que l’auteur critique explicitement dès le début de son livre. Mais il pointe le doigt sur les défaillances de nos gouvernants, et des choix terribles qu’ils ont imposés au peuple syrien en notre nom, mais sans notre consentement – salissant autant nos principes que l’honneur de nos démocraties. En effet, les décisions prises afin d’appuyer une opposition anti-Assad pourtant dominée par des groupes djihadistes ennemis de l’Occident l’ont été sans l’aval du Congrès et des autres parlements concernés. Par conséquent, lorsque les mêmes dirigeants qui ont armé la mouvance islamiste en Syrie nous jouent la carte de l’émotion et du deuil national lorsque cette dernière commet des attentats dans nos démocraties, c’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase de Soisson déjà bien trop rempli…

Le temps ne répare pas tout, mais il peut juger avec beaucoup de sévérité les pires mensonges de nos gouvernants.

La Libye, impasse ou issue ?

Le premier ministre al-Sarraj et le maréchal Haftar
Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar – STRINGER / LIBYAN ARMED FORCES MEDIA OFFICE / AFP

La politique des petits pas. C’est ce qui semble s’instituer en Libye après les accords signés le mercredi 27 février à Abu Dhabi sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, entre les deux principaux acteurs politiques du pays : d’un côté Fayez-al Sarraj, le chef du gouvernement d’union basé à Tripoli, soutenu par l’Organisation des Nations Unies et l’Union européenne, et de l’autre côté le Maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen dirigeant l’Armée de Libération Nationale.

« Les deux parties se sont entendues sur la nécessité de mettre fin à la période de transition à travers des élections générales mais aussi sur les moyens de préserver la stabilité de la Libye et d’unifier ses institutions”, a déclaré la Manul – la Mission d’appui des Nations Unies en Libye » dans un tweet en arabe après une réunion longtemps restée secrète et sans annonce.

Seulement dans les faits rien ne change concrètement puisqu’aucun calendrier électoral n’a pu être mis en place dans un pays en proie au chaos depuis huit longues années.

Fin mai 2018, le président Macron avait déjà réuni à Paris les principaux acteurs du conflit libyen pour planifier des élections générales prévues au départ le 10 décembre 2018. Les deux hommes forts du régime étaient présents.

Mais dés le départ, les analystes du Quai d’Orsay avaient conseillé à l’Elysée de repousser ces échéances : pays fragmenté, guerre entre clans rivaux et économie chancelante empêchaient de fixer une date favorable à de telles échéances.

Ce qui apparaissait comme un coup diplomatique pour le jeune Président français est apparu comme un fiasco.

Car depuis la mort de Kadhafi, le pays s’est transformé en Far-West que beaucoup d’éléments extérieurs aimeraient maitriser : l’Italie, ancienne puissance coloniale qui avait renoué des contacts accrus sous Berlusconi, une Russie qui depuis la Syrie cherche à élargir « son Orient », les Etats-Unis, la France… Depuis la chute du régime, deux entités politiques et des dizaines de milices tribales et islamistes se combattent. La Chine des seigneurs de guerre assise sur un puit de pétrole.

Car ce pays est une mine d’or, noir pour le coup, et l’objet de trop de convoitise. 9ème producteur de l’Organisation des Producteurs et Exportateurs de Pétrole, le sous-sol libyen dispose de la première réserve de toute l’Afrique.

C’est cette richesse naturelle qui avait fait la force du régime de Kadhafi, tour à tour allié et ennemi juré des occidentaux jusqu’à sa mort brutale le 20 octobre 2011

La supercherie sarkoziste visant à apporter la démocratie dans la région n’est plus un secret pour personne mais l’impact est au-delà ce que l’on pourrait imaginer. Et tout cela en notre nom.

Que Kadhafi, le natif de Syrthe n’ait jamais été un enfant de coeur, est loin d’être une surprise

mais sa chute a précipité ce jeune pays, fruit d’une colonisation italienne débutée en 1911 jusqu’en 1947, dans une désorganisation totale. Un état sans nation du début à la fin. L’homme fort de la région, fantasque autant qu’ambitieux, chantre d’un panafricanisme, en réalité lybico-centré, avait heurté l’ensemble des puissances économiques lorsqu’il avait souhaité remplacer le dinar-or comme monnaie de référence, pour son pays.

Le territoire est passé d’un état policier à un territoire anarchique où différents clans rivaux se partagent un des plus vastes territoires africains. Le troisième après l’Algérie et le Soudan.

A Tripoli, la capitale, un gouvernement d’union nationale est dirigé par Hayez-el-Sarraj. Une coalition de plusieurs partis est soutenue par les Occidentaux, de l’Union européenne à l’Organisation des Nations Unies. Cet architecte de formation devenu un homme d’affaire prospère a été reconnu en 2016 comme le représentant du gouvernement légal du pays. Après plusieurs réunions menées par la France, son pouvoir est contesté par ces adversaires.

A l’est, autre son de cloche, un parlement élu démocratiquement est dirigé par l’Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar.

Haftar, l’Officier Libre au sens strict du terme. Mégalomane pour certains. Charismatique pour d’autres. Un Massoud de la Cyrénaique. Un homme qui a combattu sur le terrain, les armes à la mains. Courageusement. De la guerre du Kippour au Tchad en passant par les centres d’entraînements de Langley, c’est un combattant-né, couvert de médailles. Habile. cultivé, sûr de lui. Originaire de la même ville que Khadafi, Syrte, passé par les « Officiers-Libres », il fut dés le début en but face à l’autoritarisme du Guide de la Révolution. Un «Ochoa  arabe » qui a mieux tourné que son homologue cubain. La rumeur à Tripoli fait de lui un homme des Français. Mais c’est un tout autre acteur qui l’appuie en douce.

Haftar et le territoire de la Cyrénaique sont soutenus par l’Egypte de Sissi. La région a toujours été très proche du payy culturellement et économiquement. Les deux hommes ont de plus beaucoup de points communs. Militaire de carrière, ils sont favorables à un pouvoir autoritaire et opposé aux frère musulmans. Depuis plusieurs années, l’armée égyptienne arme et entraîne les hommes du Maréchal. Une vidéo du 19 février, montre une coopération bien plus étroite. A Daerna, à l’est du pays, des soldats égyptiens se battent avec les soldats libyens contre le gouvernement de Tripoli. Cette vidéo a créé beaucoup de polémiques car aucun pays occidental ne veut voir une ingérence africaine dans un pays à la situation déjà si complexe. D’autant que les troupes d’Haftar gagnent du terrain.

Depuis janvier, le Maréchal s’est lancé dans la conquête du Sud du pays, le Fezzan de la colonne Leclerc, vaste territoire désertique où se cachent des groupes islamistes et des groupes rebelles venus du Tchad.

Jusqu’à se rapprocher progressicement des champs de pétrole. Or, les gouvernants de Benghazi et de Tripoli négligent une région longtemps marginalisée, dénuée d’infrastructures routières ou de services. La brigade de Misrata, alliée d’al-Sarraj, protectrice de la région, a été jusqu’à fermer les puits de pétrole pour protester contre le manque de moyens techniques. Or, Haftar et ses hommes sont parvenus à rallier les tribus locales. Il s’est emparé, sans heurts, de Sebha, chef-lieu de la région ainsi que d’Al-Charara, un des principaux puits de pétrole.

Le Maréchal se rêve en pacificateur, en nouveau « Rais ». Il veut apparaître aux yeux des Occidentaux, du Tchad et de l’Egypte comme le seul homme capable d’asseoir l’autorité de l’état en Libye.

Aujourd’hui le pays, plus que les élections ou le pétrole, inquiète les pays occidentaux pour deux raisons. La première est l’émigration subsaharienne. Le territoire est devenu le terrain de jeu de passeurs sans scrupules, qui organisent pour des sommes colossales le départ vers l’Europe de milliers de migrants venus d’Afrique subsaharienne sur des embarcations de fortune, transformant la Méditerranée en vaste cimetière devant une opinion européenne de plus en plus effrayée.

Un autre risque beaucoup plus sanglant semble émerger : l’arrivée de combattants islamiste venue de Syrie. Comme les « Afghans » en Bosnie et en Algérie au début des années 90, des combattants rejetés de Syrie par les victoires de la coalition, commencent à chercher un nouveau théâtre d’opération. De nombreux djihadistes sont déjà présents dans un Sahara déjà gangrené par AQMI et divers groupes terroristes au Mali.

La guerre civile, l’islamisme ajoutés à la crise des migrants donnent en réalité le tournis aux Occidentaux. Ne souhaitant pas revoir une énième poudrière comme en Irak ou en Syrie, les Américains comme les Européens et les Russes commencent à suer à grosses gouttes devant cette situation qu’ils ont pourtant créés… un nom survient doucement, sans faire de bruit, un nom qui possède encore quelques partisans en espérant rallier d’anciens opposants: Kadhafi !

Pas le père, bien entendu, mais l’un de ses fils, Seif-al Islam. En décembre dernier, ce dernier a déclaré à Moscou devant le vice-président russe Mikhail Bogdanov, qu’il se présenterait aux futures élections présidentielles lorsque la date sera connue.

Seul hic mais de détail: il est toujours poursuivi par la Cour Pénale Internationale…

Trois candidats, mille maux pour un seul territoire… le calcul lybien, une opération délicate dont les résultats risquent de donner beaucoup de frissons, dans les mois à venir, aux sorciers qui nous gouvernent… comme à leur peuple respectif.

Le compteur est lancé…

L’Algérie: ce pays prisonnier de son Président fantôme

Près de 2 000 personnes ont manifesté à Alger malgré un impressionnant dispositif policier. AFP/FAROUK BATICHE

Le vendredi 22 février 2018 ne restera pas une date comme les autres dans toute l’Algérie.

Ce jour là, des milliers de personnes essentiellement jeunes et masculines se sont réunies dans le centre de toutes les villes du pays pour protester contre une 5ème candidature d’Abdelaziz Bouteflika aux prochaines élections de mars 2019… dans quelques petites semaines.

Immédiatement, cette nouvelle caisse de résonnance que sont les réseaux sociaux a propagé des vidéos de foules entières appelant à un changement de système. Quelques affrontements ont même eu lieu avec la police anti-émeute. Rien de très violent, mais on sent qu’à tout moment ce pouvoir chancelant comme un boxeur proche du KO, peut riposter avec violence. Surtout qu’au sommet même de l’état, des doutes semblent exister sur cette candidature.

Les manifestations ne sont pas restées éphémères. Ces samedi et dimanche, la foule a continuer de donner de la voix. La Grande Poste d’Alger a vu émerger de nouveaux visages, plus mixtes, plus intergénérationnels.

A Alger bien sûr mais aussi à Batna, Constantine, Bejaia, Oran, Tizi-Ouzou, des manifestations ont soudainement surgit des bas-fonds du pays pour exprimer leur ras le bol. Des flots de personnes se sont également retrouvés place de la République à Paris où une importante communauté algérienne s’est réunit en soutien au pays. Drapeaux algériens sur les épaules, des pancartes anti-FLN et le « 5 » rayé inscrit sur des panneaux expriment le refus de voir un président sortant, fatigué, invisible et inexistant se présenter une cinquième fois au pouvoir pour un bilan plus que négatif.

Climat politique ubuesque, cela fait des mois que le Président de la république, âgé de 81 ans n’a pas été vu en public. Des mois que depuis son AVC, il n’est représenté qu’en photo comme dans les dictatures les primitives du globe.

Des mois que le pays le plus jeune d’Afrique se voit imposer un président vieillissant et fatigué mutipliant les allers-retours en douce entre Grenoble où travaille son médecin personnel ou Genève la semaine dernière. Le tout dans une démocratie sans opposition, ni relève.

Beaucoup le croient mort.

Mais, Abdelaziz Bouteflika n’est pas la seule cible des manifestants. C’est l’arbre qui cache toute une forêt à commencer par son frère Said, numéro 2 du régime qui dirige le pays en sous main. Un homme vu par la foule comme C’est également tous les sexagénaires du Parti au pouvoir tel Sellal Ouyahiya qui sont visés, incapable d’avoir fait préparer une nouvelle relève en capacité de diriger le plus grand pays d’Afrique et l’un des principaux fournisseurs de gaz au monde.

Depuis l’indépendance de 1962, ce pays Cette révolte est un écho aux manifestations de 1988 où les quartiers populaires de Belcourt à la Casbah s’étaient embrasés contre un chomage persistant et une absence totale de démocratie. Après une répression brutale des forces de police, Chaddli Bendjeddid avait du modifier la constitution ouvrant la porte à un régime pluraliste.

Mais le mal était déjà fait. Les islamistes avaient finit par s’engouffrer dans la brêche en prenant des villes importantes comme Alger la Blanche préfigurant une décennie noire matînée de rouge.

Trente ans après, rien ne semble avoir changer. Les manifestants réclament les mêmes revendications que leurs aînés: des réformes en matière scolaire, économique, culturelle… plus de corruption, une nouvelle génération au pouvoir, la liberté d’expression…

Car au travers ce président c’est tout un système qui est rejeté, un système qui mèle corruption, clanisme, népotisme et incapacité à transformer le pays, à fournir un présent et un avenir décent pour une population de 26 ans de moyenne d’âge.

Fini « le Père conciliant et réconciliant » de 2001 à une époque où l’ancien ministre des affaires étrangères du président Boumedienne incarnait l’image d’un état fort sorti vainqueur d’une guerre sanglante contre le Front Islamique du Salut. Terminé le chantage des progressistes contre un fascisme vert que les plus jeunes n’ont pas connu directement.

C’est une véritable colère populaire qui a commencé à gronder doucement depuis un an.

Pas question pour les Algériens de clamer à un pâle Printemps arabe, qui n’est un succès pour personne-mis à part la Tunisie. Les manifestants veulent une transition en douceur.

Cette jeunesse surdiplômée, qualifiée est au chômage ou travaille dans des temps partielles sous-payés. Comme dans beaucoup de pays européens, notamment en Espagne, ils sont obligés de vivre chez leur parents, faute de pouvoir prendre une location. C’est le cas d’Hannah, 32 ans. Originaire de Belcourt, elle vit à Bentalha dans la périphérie d’Alger chez ses parents. Master 2 en archéologie, spécialisé sur Tipaza si cher à Camus, elle vend des vêtements dans une boutique de vêtement dans le centre d’Alger pour un faible : elle rêve de rejoindre l’Europe pour continuer son doctorat : « Je repproche à Said d’avoir détourner des milliards, à l’état d’avoir entrainer le pays dans une crise économique, culturelle, politique… sans nom. Je demande à ces hommes qui ont pillé le pays de rendre des comptes et de démissionner. »

Les plus chanceux-et souvent les plus riches- ont quitté leur pays pour la France, la Suisse mais surtout le Québec, nouvel eldorado pour les « têtes bien faites ».

Une question mérite tout de même d’être posée: si Bouteflika ne devait pas se présenter ou pire être réélu avant de décéder en début de mandat, qui gouvernera officiellement le pays ? Certes, il y a le pôle économique, l’armée et le pôle présidentiel mais ils sont les piliers du régime que rejette aujourd’hui les Algériens. Une armée purgée dernièrement après l’affaire des kilos de cocaine trouvés dans le port d’Oran. Seule le Département de la Sécurité et du Renseignement de Bachir Tartag, le KGB algérien, déjà hostile à une 4ème candidature, peut faire blocage ç une 5ème.

Où est l’opposition ? Contrairement à la lubie des laics de France et de Navarre, les islamistes malgré quelques groupes dans les montagnes kabyles, ne représentent pas une menace électorale. Ils n’ont ni structure, ni leaders charismatiques et restent détestés par la population en souvenir des années 90. Et ce n’est pas parce que des femmes voilées et des barbus se glissent comme de simples citoyens dans les cortèges que la charia devient une revendication des manifestants.

Leur seule chance d’obtenir des voix réside dans l’absence d’une opposition crédible.

Ni les socialistes, ni le centriste Ali Benfils, ni le général Ali Ghediri ni le « Nuit debout » local « Mwatanah » ne peuvent prendre le pouvoir, faute de militants, d’electeurs et de charisme.

Quelles solutions à court et moyen terme sont susceptibles de sortir l’Algérie de ce marasme ?

Un gouvernance à la belge, c’est-à-dire sans gouvernement ? Une coalition de toutes les forces du paus ? Cela impliquerait l’incorporation d’une dose de proportionnel et un changement de constitutition ? Un conseil des sages en attendant une transition douce ? Pour le moment hormis l’ancien président Zeroual, peu de ces « anciens » ne semblent avoir compris correctement la situation, cramponnés à leur privilège, sans parler de leur santé…

Existerait-il un « Adolfo Suarez » algérien-? Un haut fonctionnaire, biberonné à l’école FLN ou issu de la DRS, suffisament habile pour rassurer les pouvoirs économiques et militaires tout en assurant des réformes profondes dans un pays qui a toujours sous-traité à des pays extérieurs les gros chantiers ? Un pays qui s’est beaucoup trop appuyé sur le pétrole et le gaz pour vivre sans développer d’appareils productifs lui permettant de fournir des emplois à sa jeunesse ? Un pays où l’armée va devoir cesser d’apparaître comme un pouvoir politique structurant pour simplement remplir efficacement et uniquement son rôle de protecteur de la nation ? Idem pour la DRS… Un pays où la corruption ne sera plus une norme au sein des castes politiques et économiques qui se sont suffisamment arrosés depuis 70 ans ?

Car sans changement profond de mentalité à chaque strate de la nation, ces manifestations et ces cris de colère ne serviront à rien sauf à servir d’exemple à de nouvelles générations de désœuvrés qui à leur tour dans dix ans manifesteront dans la rue pour les mêmes raisons…

l’Algérie ne serait-elle -alors qu’un éternel serpent appelés à se mordre indéfiniment la queue pour ne jamais avancer… malgré d’innombrables atouts en tout point.

Gageons que non… mais le temps passe vite, si vite.

La “dissidence” au Maghreb en question.

“Dissidents du Maghreb depuis les indépendances”

La démocratie au Maghreb  reste une énigme en Occident.

Près de 60 ans après les indépendances, la question est toujours d’actualité. En dehors des islamistes, elle apparaît comme floue, stérile. Presque une utopie.

Où est la dissidence ? Qui est-elle ? Quelles sont ses réseaux ?

En dépit des railleries des nostalgiques d’un Maghreb français ou des naïves interrogations de quelques tiers-mondistes, la situation est complexe et peut laisser perplexe.

Entre la réélection d’un président octogénaire et grabataire en Algérie, une monarchie omnipotente et omniprésente au Maroc et une Tunisie toujours en transition plus de sept ans après les Printemps arabes, la question de l’opposition au pouvoir reste d’actualité. Pourtant les dissidents et les opposants ont toujours existé depuis l’indépendance de ces pays. Car non il n’y a pas eu de dimension bonapartiste dans ces régimes entre un homme -et parfois un clan- et son peuple. Bien au contraire, des hommes qui souvent s’étaient battus pour l’indépendance nationale, ont gardé un goût d’inachevé lors des indépendances. Ils espéraient et s’étaient battus pour des sociétés libres et plurielles. En vain.

C’est leur histoire que décrit l’excellent ouvrage « Les dissidents du Maghreb depuis les indépendances » paru chez Belin en 2018. Les auteurs sont des spécialistes reconnus du Maghreb. Bien avant ces analyses sur le mouvement des Gilets jaunes dans « le Figaro » Pierre Vermeren est avant tout un orientaliste, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et éminent spécialiste du Maroc et du Maghreb contemporain. Khadija Mohsen-Finan est politologue, spécialiste de la Tunisie et une des responsables de la revue « Orient XXI ».

Les deux universitaires ont classé les figures de la résistance au Maghreb en grandes familles. Nationalistes éconduits au moment des indépendances (Salah Ben Youssef en Tunisie, Mehdi Ben Barka au Maroc, Hocine Aït Ahmed en Algérie), gauchistes dans les années 60 et 70, berbéristes (kabyles, rifains), islamistes, puis défenseurs des droits de l’homme…  ces hommes et ces femmes, dont nous suivons les pas dans ce remarquable travail, ont lutté avec acharnement et conviction en faveur d’une vie démocratique dans leur pays.

La réponse de ces Etats autoritaires nés de la décolonisation a été systématiquement la même : la prison, l’exil ou la mort. Chacun des trois pays a une histoire qui lui est propre mais la tendance à une dictature policière est rapidement apparue symétrique et implacable. Parfois aidée de l’extérieur.

Si bien que lorsque ces pouvoirs ont tenté un dégel démocratique, la solution du recours apparue vaine… ou pire. Devant l’interdiction des syndicats et des partis d’opposition, seuls les islamistes inspirés des Frères Musulmans égyptiens sont apparus comme un recours au pouvoir sortant. De quoi conforter par une cynique dialectique l’existence d’un pouvoir policier. Infiltrant les mosquées, les clubs sportifs ou les associations de quartiers, ils ont souvent palliés socialement des Etats corrompus en donnant « leurs » mots à des colères populaires. Ce fut le cas en 1989 après le changement constitutionnel en Algérie où le Front islamique du salut a gagné les élections locales avant de précipiter le pays dans une guerre civile sanglante de plus de dix ans. On peut bien sûr citer plus récemment Ennahdha après un Printemps ayant illuminé d’espoir une région politiquement triste et monolithique. Au Maroc, l’islamisme s’est limité aux campus avant d’être muselé par l’autorité royale. Mais les bombes ont ensanglanté Casablanca en 2003…

Hocine Ait Ahmed

Ces conflits internes ont débuté tôt. Dès le début de la guerre d’Algérie, la lutte entre Messalistes et militants du Front de Libération Nationale a fait des centaines de morts en France comme en Algérie. L’objectif était de contrôler la résistance. Imposer ses choix et ses hommes. Puis la lutte s’abat dans le camp des vainqueurs. Abane Ramdane, l’un des organisateurs du Congrès de la Soummam, est étranglé dans une ferme marocaine en 1957 parce qu’il s’opposait – déjà – aux dérives autocratiques des dirigeants du Caire et d’Oujda . A la libération, les emprisonnements et les assassinats s’accélèrent.

Le musicologue et secrétaire du Parti communiste algérien Bachar Hadj Ali est emprisonné par le nouveau président Ahmed Ben Bella. Ce dernier est emprisonné à son tour par son successeur Boumédiene. Le socialiste Ait Ahmed, l’un des intellectuels les plus fins du FLN pendant la guerre d’indépendance, est contraint de s’exiler au bord du lac Léman après s’être évadé de sa geôle algéroise. La Kabylie, sa région d’origine, une des Wilayas les plus téméraires contre les troupes coloniales, se rebelle dés 1963 contre une centralisation qu’elle juge excessive et inégalitaire. Au Maroc, c’est le Rif qui accumule les révoltes depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui. Avec cependant des leaders contemporains moins charismatiques. L’armée et l’ancien Tabor de l’armée française, Oufkir, tente des coups d’états dans les années 70… échec et reprise en main musclé par Rabat de cette institution.

En Tunisie, Bourguiba éradique son rival Salah ben Youssef et le fait abattre en 1961 en Allemagne.

Pendant longtemps, la France ferme les yeux sur ce nouveau paradis touristique, aux femmes émancipées, comme le montrent les cartes postales qui oublient de raconter l’exil forcé des opposants socialistes, militants des associations des Droits de l’Homme …

Les meurtres continuent. Parfois loin de leur frontière comme celui du trésorier du FLN, Mohamed Khider assassiné à Madrid en 1967 ou ledu signataire des accords d’Evian, Krim Belkacem en 1970 à Francfort, à chaque fois par la Sécurité militaire algérienne.

Car ces régimes s’appuient sur des services de répression implacables mené par des « Bérias » orientaux aux noms de Boussouf, Dlimi. Ces organisateurs hors-pairs, s’appuient sur des militaires chevronnés ou des voyous pour liquider cles dissidents, ce nom reflétant en d’autres lieux le stalinisme, Soljenitsyne… Souvent ces crimes se font avec l’aide de pays étrangers. Amis dit-on.

Le cas le plus connu reste bien entendu le meurtre de Mehdi ben Barka. Ce professeur de mathématique socialiste avait joué un rôle très important durant l’indépendance du pays. Mais ce leader tiers-mondiste, membre du Parti socialiste doit assister à la Conférence Tricontinentale à La Havane en janvier 1966. Ce principal opposant au Roi, très critique sur la guerre des Sables opposant son pays à l’Algérie n’ira nulle part. Il est arrêté le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lip, boulevard Saint-Germain à Paris. Une arrestation et un assassinat mêlant membre du Milieu, services spéciaux français et marocains.

Aujourd’hui, l’opposant semble avoir changé. Les modes opératoires également. Le texte court d’un forum internet a remplacé les articles stylisés des journaux des années 60. La foule un parti structuré.

Symbole que le temps ne change pas, cet ouvrage, particulièrement réussi encore une fois est pourtant boycotté de l’autre côté de la Méditerranée. Dans les trois pays. Preuve que la liberté d’expression et l’autocritique ne font pas bon ménage et dérange dans cette région du globe.

Preuve, encore une fois, que les mœurs tardent à changer. La solution viendra-t-elle des nouvelles générations ? Si elles n’émigrent pas ou ne se résignent pas, peut-être.

Comprendre le Maghreb, et sa complexité, c’est entendre tous les cris de Casa à Tozeur en passant par Belcourt. Cris de douleur, de détresse, de colère et d’espoir.

Choeur fraternel entre les deux versants de « Mare Nostrum ».

Quand l’Egypte parlait « français »

Emmanuel Macron à Abu Simbel, Egypte.
Ludovic Marin, AFP

Loin des « gilets jaunes » ou « des foulards rouges », le président Macron est en Egypte. Journées plus calmes où entre deux visites de Pyramides, le « Marcheur » vend des armes, des Rafales au si contesté président Sissi.

Pourtant longtemps, Egypte et France furent d’une rare proximité où Canal de Suez et poésie faisaient un pont inédit et solide entre nos deux contrées.

« Il y a vingt ans, l’Egypte était une terre française. M. de Lesseps était prophète, et quand on avait dit: «Monsieur le Comte», on avait tout dit. » Ces quelques mots furent écrits le 20 octobre 1894 par le homme dont le nom évoque toute l’aventure du colonialisme français: Lyautey.

Sans avoir été une colonie ou un protectorat de notre pays, le delta du Nil se laissa pendant plus d’un siècle transporter par les méandres d’une France, au rôle important mais souvent méconnu dans la construction de cette nation moderne : l’Egypte.

Aujourd’hui, les relations franco-égyptiennes semblent se limiter à la vente de quelques Rafales, puisque que l’état dirigé par le maréchal Sissi est aujourd’hui « notre » troisième client.

Mais il fut un temps où la France était vue d’un regard plein de chaleur et de respect. Retour sur plus d’un siècle de francophilie passionné, brutalement dissipée, sur la terre des pharaons.

Ces liens commencent pourtant mal lorsqu’un général corse débarque à Alexandrie pour défendre en 1798 le sultan de Constantinople face aux velléités indépendantistes d’un mamelouk, albanais de sang et débonnaire d’esprit.

Sans rentrer dans les détails, éviter Jaffa et Aboukir contre nos vieux « ennemis » Britanniques. La conquête n’est pas que militaire. Elle est « humaine » dans sa globalité.

Le futur empereur de Saint Hélène emmène avec lui des savants (dont le mathématicien Monge et bien d’autres), des peintres, ses lettrés. Le Franc-comtois Gérôme l’immortalisa à la vue des pyramides.

Comme Alexandre avant lui, Napoléon, fils de la Révolution, voit dans chaque conquête, la découverte de civilisations exceptionnelles.

Mais la France va rester sur place. Durablement.

Tel un Bernadotte pour le trône de Suède, la France révolutionnaire puis bonapartiste a su faire émerger des tréfonds de son âme des talents venus du peuple que le monde nous envie, nous prend. Mehemet Ali, le père fondateur de l’Egypte moderne, confie la formation de son armée à un officier de renseignement de la Grande Armée, Joseph Sève. Ce Lyonnais, aux racines beaujolaises est un vétéran de Trafalgar et des campagnes d’Italie. Resté en Egypte, il se converti à l’islam et devient célèbre sous le nom de Soliman Pacha. C’est lui qui va moderniser l’armée égyptienne en la dotant d’une artillerie et d’officiers dignes de ce nom. Généralissime des armées d’Egypte, devenu Pacha, il est promu grand officier de la Légion d’Honneur par Louis-Philippe. Le roi Farouk, , dont nous reparlerons, dernier roi du pays, n’est autre que… son arrière-arrière-petit-fils.

Au niveau financier, le pays a besoin de deniers pour aménager le pays jusqu’au Soudan. Devant une Grande-Bretagne désireuse de défendre la route des Indes en accaparant une Egypte, la France fait figure de modèle. Malgré des réticences au début, le projet du diplomate Ferdinand de Lesseps de construire un canal pour rejoindre la mer Méditerranée et l’océan Indien. Ce tracé va profondément changer l’histoire de la région. 40 000 actionnaires français donnent 200 millions de francs. Le chantier dure dix ans de 1859 à 1869. Une emprise française que va bientôt contester les Brittaniques, nouveau maître du pays, qui rachètent les dettes de l’État égyptien.

Qu’importe ! L’obélisque de Louxor, place de la Concorde ,offert en 1836 marque l’amitié entre nos deux pays.

L’égyptologie en France a un succès fou. Il n’est pas chauvain de prétendre qu’hormis Howard Carter, la France a eu avec Champollion, Pierre Montet ou Christiane Desroches-Noblecourt parmi les plus grands Egyptologues ? Qu’outre des spécialistes de l’antiquité, Louis Massignon, l’un des plus éminents islamologues du Xxème siècle a longtemps étudié au Caire tout comme de plus « jeunes » chercheurs à la réputation mondiale à l’instar de Gilles Kepel ou Henri Laurens.

Dans la France de Balzac, Hugo, Flaubert, dans cette France de 1848, la culture est centrale. La IIIème République crée des écoles françaises, laiques comme catholiques sur le territoire égyptien. Le savoir devient une arme diplomatique. Les droits de l’homme par la salle de classe.

Comme au Maroc, pour les Juifs, l’école permet aux Chrétiens d’Egypte, commerçants des villes pour la plupart de s’émanciper du pouvoir sunnite et de prendre leur place dans la modernisation de leur pays. Beaucoup aiment à dire que leur présence est antérieur à l’Islam. Qu’ils soient coptes au Caire ou Grecs orthodoxes à Alexandrie, ils suivent des cours dans les missions laiques ou catholiques avant de continuer entre Paris ou Le Caire leur formation académique. Comme la poète Andrée Chédid la famille Boutros Ghali par exemple, qui donne un Premier ministre dans les années 1910 puis un Secrétaire générale de l’O.N.U…. le tout sous de signe de la francophonie et de la France de 1848. De plus, l’ennemi commun, l’anglais, est un nouvel argument à ce rapprochement. Le Français n’est pas qu’une langue, c’est une pensée.

L’influence de la révolution française, du Printemps des Peuples de 1848 donne de l’espoir aux nationalistes égyptiens. Rousseau, Montesquieu côtoient des auteurs arabes, comme Boutros al-Bousthani, Jamal Al-Din ou encore le syrien Al-Kawakibi. La « Nahda » (“L’ essor », le « renaissance ») est en marche.

Est-ce pour rien que des Arabes venus de Syrie, du Liban ou d’Egypte créent en 1913 un Congrès national arabe ?

Les guerres mondiales ne changent rien. Malgré la boucherie de 14-18 et 1940, l’influence française est axée sur le Levant pendant que les Britanniques à Lausanne et à Sèvres tentent de garder leur main-mise sur la région.

Seul petit bémol peut-être durant la Seconde guerre mondiale, c’est d’Alexandrie que les Barberot, Patou et autres D’Estiennes d’Orves quittent la Marine si Vichyste pour devenir des Héros de la France Libre, pouvant s’appuyer au départ sur la grosse communauté française des années 40 pour se cacher et rallier De Gaulle, dans une région Pétainistes et Gaullistes se livrent une guerre d’information sans répit.

Dans les années 50, on sauve les meubles, la France souhaite conserver sa place dans ce pays malgré l’effondrement de 1940 et une décolonisation qui sent la fin d’une histoire. Pour garder nos intérêts tant économiques que culturelles, on envoit nos diplomates les plus chevronnés : Couve de Murville devient ambassadeur au Caire en 1955. L’Egypte de son Roi Farouk, « le Lyonnais en exagérant », est toujours aussi francophile… mais pas pour longtemps.

1956 c’est la rupture. Pas tranquille. Brutale. Un séisme. Tragique. Presque anormale même. Le Prince Farouk, hier roi pieux et aimé de son peuple. A l’instar, des émirs de la Péninsule arabique, au discours ultra-conservateur à la maison, mais consumériste et libertaire à Marbella, le Roi Farouk passe de plus en plus de temps en France. Pas pour des séminaires au Collège de France, mais dans les plus plus belles cylindrés, avec les plus belles femmes. Mais ce faste irrite profondément une population égyptienne essentiellement composée de faméliques fellahs profondément croyants. Dans un espace géographique de plus en plus épris de discours nationaliste, l’attitude jugée trop conciliante du Roi envers des Britanniques, détenant encore bon nombre de rouages économiques du pays, n’arrange pas les choses. En 1954, des Officiers Libres, menés par les militaires Neguib, Nasser, Sadate prennent le pouvoir. Deux ans plus tard, énième coup d’éclat, Nasser, le plus charismatique de ces révolutionnaires prend la relève face au vieillissant Neguib.

Porte-parole d’un monde non-aligné, chantre du nationalisme arabe anti-impérialisme, le discours du militaire au sourire charmeur et à la carrure sportive va immédiatement effrayé ces adversaire dans la région : Israel, la France, le Royaume-Uni… Du côté de Guy Mollet et de son ministre Christian Pineau, on suspecte-à raison- Le Caire d’armer le F.L.N.

Devant le refus des Américains, nouvelle puissance centrale dans la région, de financer un barrage à Assouan, le général Nasser décide de nationaliser le Canal de Suez. Les Français et les Britanniques, à l’aide des Israeliens, répliquent par l’envoi de parachutiste : c’est « l’Opération Mousquetaire ». Les deux nouvelles puissances mondiales, Américains et Soviétiques, mécontents d’avoir été écarter du projet, décident de faire payer à ces Européens cette attitude arrogante et dépassée. A l’O.N.U., la coalition fait un flop monumental. Mais pour les Français le coup est plus profond encore. « Le sens de l’histoire » pour reprendre le génie hégélien. La débâcle est inique. L’Egypte et la Syrie, les deux pays baassistes de la région coupent les liens avec la France. Près de 150 années d’amitiés sont balayés après cette catastrophe diplomatique. Cette crise a un impact important pour les intérêts français et marque d’une profonde francophilie de la part d’une certaine bourgeoisie notamment chez les Chrétiens. On ferme les deux principaux lycées de la mission catholique française. On ferme également les instituts de droit et d’archéologie. Nasser fait expulser 300 instituteurs. L’impact n’est pas que culturel mais également économique : les avoirs français sont bloqués, on passe de 12,5 à 3 milliards de Francs. Les livraisons de coton-centrales pour notre industrie-passent, elles, de 15 milliards à 2 milliards… on ferme le ban.

Le Français reste pourtant, une langue éprise. Les liens du coeur ont beau avoir été affectés, il reste toujours un certain amour, une certaine nostalgie… comme les vieux flirts de jeunesse.

Aujourd’hui près de 150 000 Egyptiens vivent en France, un chiffre relativement important si on se réfère à une communauté non-issue de notre empire coloniale, et non employable dans les secteurs demandant une main d’oeuvre importante. Beaucoup sont des Chrétiens fuyant l’islamisme violent et purificateur de la Confrérie des Frères… autant d’ambassadeurs sur place.

Alors que l’économie a nettement dépassé la culture comme lien diplomatique avec la mondialisation, quelques Rafales permettent de remplir les caisses de l’État tout en renforçant l’assurance de nos « Coqs » à l’Elysée depuis Jacques Chirac jusqu’à Emmanuel Macron. Mais c’est trop… 1956, la fin des colonialismes, l’activité américaine dans la région et une vie intellectuelle française loin de l’hégémonie du XIXème siècle ont fait le reste… pour combien de temps ? Nul ne le sait…

A moins d’une « Nahda » française … qui vivra verra !


Le Maghreb et les migrants: un pacte qui arrive à temps…

Le 19 décembre 2018, le Pacte de Marrakech a été signé par l’assemblée générale des Nations Unies. 159 pays sur 193 ont validé ce texte si…passionné. Aujourd’hui, on compte 258 millions de personnes en mobilité ou de migrants soit 3,4 % de la population mondiale. Et ce pacte a une résonance particulière dans les pays du Maghreb. Le racisme monte…

En Europe, les polémiques concernant les migrants ne désenflent pas. En Europe de l’ouest comme de l’est, des mouvements populistes surfent sur cette délicate problématique pour arriver au pouvoir comme en Italie ou en Hongrie. De l’autre côté, les « dits » progressistes méprisent l’exténuation des classes populaires qui doivent cohabiter avec ces populations dont ils subissent les problèmes sans partager la même culture… loin de ceux qui prônent une absence totale de frontières.

Du point de vue du Maghreb, la majorité des pays d’Afrique du Nord a signé cet accord. Seule l’Algérie jugeant le texte flou sur certains aspects, s’est abstenue. Le Maroc, la Tunisie, la Libye et dans une moindre mesure l’Egypte sont devenus des interfaces inévitables pour des centaines de milliers de migrants originaire d’Afrique subsaharienne rêvant de rejoindre une Europe idéalisée via les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, ou l’île italienne de Lampedusa. Ces pays sont au coeur d’un problème qui va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années à venir.

Or les gouvernements des pays d’Afrique sont acculés à leur tout par la grogne grandissante de leurs administrés refusant de côtoyer ces populations indésirables.

Cette réaction lève le voile sur le racisme endémique des sociétés maghrébines contre les populations noires, même de religion musulmane. Un sentiment, loin d’être nouveau et qui a longtemps été esquivé, jusqu’en France dans les rapport entre les différentes communautés.

Pendant très longtemps, une partie de la gauche française, formée au tiers-mondisme initié par Franz Fanon à partir d’un universalisme abstrait où seul le « Blanc »-petit de préférence-pouvait être suspecté de racisme comme dans « Dupont-Lajoie » a été très influente dans la presse et le monde universitaire. De l’autre côté, une partie de la droite, nostalgique de l’épopée coloniale, rejeta dans un même bain, Africains du nord comme de l’ouest, sans se soucier des différentes cultures de chacun, pris en étau dans des cases imperméables tels qu’ « émigré » ou « musulman », si facile à agiter en période de campagne électorale.

Mais la réalité est toute autre…

Au Maghreb, plusieurs faits divers ont fait ressurgir la xénophobie et le racisme de populations ayant perdu tout rapport à l’altérité depuis la fin du colonialisme. Les Noirs y sont couramment appelés kahlouch (nègre) et  régulièrement accusés d’être porteurs de multiples fléaux et maladies, ils font l’objet d’une sorte de rage collective et xénophobe. Un problème pourtant est très généralement sous-évalué ou occulté.

Depuis une quinzaine d’années, pourtant, de graves incidents se sont multipliés contre les populations noires en Afrique du Nord. Du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie. On ne compte plus les ratonnades policières, les lynchages, humiliations et autres faits divers consternants.

Au Maroc, l’état a été visé plusieurs fois par des plaintes émanants d’associations des droits de l’homme. Près du port de Tanger, des migrants essentiellement ivoiriens, ont constitué une jungle comme à Calais. A de nombreuses reprises, l’armée et la gendarmerie sont intervenues manu-militari pour les faire partir. Résultats : violence physique, mutilations et actes de tortures, affaires brûlées rythment la vie de ces clandestins, coupés des populations.

Dans le quartier de Boukhalef à Tanger, des Noirs africains sans papier ont été attaqués à la machette par des civils le 29 août 2014 ; un homme a été égorgé, 14 personnes ont été gravement blessées. Le magazine Maroc Hebdo a publié sans complexe un dossier intitulé « Le péril noir » dévoilant ainsi une réalité qui n’a jamais cessé de faire des ravages dans les pratiques et les mœurs des pays arabes.

En Libye, la chute de Kadhafy a littéralement lâché les fauves. Dans un premier temps, les soldats tchadiens, garde rapproché de l’ancien dictateur ont été lynchés par la foule. Puis ce fut autour, des réfugiés soudanais du Darfour. L’historien Jean-Paul Fhima relate que « Des témoignages et rapports de Human Rights Watch font état de centaines de civils tués ou torturés en raison de leur couleur de peau.

Une enquête d’Amnesty international fait état d’une situation très préoccupante dans ce pays dès novembre 2012. Les nombreux témoignages y relatent, sur plusieurs mois, des conditions de vie particulièrement odieuses pour les immigrés emprisonnés dans des hangars insalubres : « L’ONG indique avoir rencontré 2700 détenus au total. Parmi eux, figuraient des femmes enceintes, des femmes avec des enfants en bas âge, ainsi que des enfants non accompagnés détenus avec des adultes qu’ils ne connaissaient pas » (JOL Press, 15 novembre 2012).

Cette vision de l’homme noir est intimement liée aux traites négrières effectuées par les pays arabes. Les enfants étaient particulièrement recherchés. Les convois caravaniers traversaient les déserts depuis la Méditerranée vers la mer Rouge et l’océan Indien, en direction du Sud et de l’Est. 15 à 17 millions de Noirs africains ont ainsi été concernés par ce trafic selon les dernières estimations des spécialistes dont l’économiste sénégalais Tidiane N’Diaye, et son essai à succès « le génocide voilé ». Ces « Africains » se retrouvaient dans les marchés d’esclaves du Caire, Bagdad, Tombouctou, Istanbul, La Mecque. Beaucoup des enfants mourraient de castration expliquant le faible métissage dans les pays d’Afrique du nord. Mais les contacts avec les pays du Maghreb ont bien existés, puisque les villes de Sijilmassa, Ghardaia ont été des villes caravanières pendant des siècles. Au XVII ème siècle, le sultan du Maroc Mulay Ismail organisa son armée uniquement avec des soldats noirs achetés sur les marchés du Soudan, Dejenné ou Tombouctoure.L’Algérie et la Tunisie n’ont d’ailleurs aboli l’esclavage qu’en 1846. L’Arabie Saoudite en 1960, la Mauritanie en… 1980. Un nombre très importants d’intellectuels majeurs de l’islam comme le grand historien Ibn Khaldun ont justifié ces activités. Selon lui « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche de l’animal ». L’islam n’a jamais été suffisament claire sur une activité que l’on retrouve encore aujourd’hui en Mauritanie… sans compter le traitement reçu par les travailleurs du sous-continent indien au Qatar, à Dubai etc..

En 2016, près de 20 000 migrants de l’Afrique subsaharienne de 17 nationalités différentes ont été refoulés d’Algérie par vagues successives, souvent pour des raisons insensées

Et la « chasse à l’homme noir » continue.

Dans ces pays, l’opinion publique n’est bien sur pas unanime et des associations se battent pour un meilleur respect de l’autre. En 2016, une campagne contre le racisme « Ni Oussi Ni Azzi , Baraka et Yezzi »(Ni esclave, ni négros ça suffit) s’est répandu dans tout le Maghreb. Mais les problèmes politiques, la crise économique, la peur de l’islamisme et un aveuglement général sur ces questions empêchent les consciences de s’élever face à ce fléau.

Car cela ne suffit pas… la récente polémique concernant Khadidja Benhamou une « Miss Algérie 2019 » un peu trop noire au goût de certains (les mêmes qui crient au racisme au moindre problème) montre que le problème n’est pas réglé.

Les inconscients collectifs sont parfois trop forts face à la raison, la morale. La démographie africaine étant très forte, les migrations devraient s’accélerer devant l’incompréhension de tout quidam déjà englué dans ses propres problèmes, tout aussi légitimes.

Si « l’espoir des hommes est leur raison de vivre comme de mourir » comme le pensait André Malraux, gageons que le temps et les bonnes volontés (car il y en a) ne seront pas de trop pour construire des sociétés plus justes et plus raisonnables. Dans l’intérêt de tous.

Islam et islamisme au Makhzen

24 et 28 ans. C’est l’âge qu’avaient Louisa Versterager et Maren Ueland. Elles étaient jeunes, belles, pleines de vie et ouvertes sur ce monde à la fois sublime et cruel. Venues de Norvêge, ces deux sportives de l’extrême, habituées aux marches en altitude ont perdu tragiquement la vie, lâchement égorgées. Une décapitée. Leurs corps ont été trouvés à Imlil, un site touristique proche de Marrakech, le long d’un chemin menant au sommet enneigé de Toukbal. Cette région, réputée pour son tourisme, accueillait chaque année des milliers de randonneurs essentiellement venus d’Europe du nord ou du Royaume-Uni. Les quatre hommes suspectés du meurtre sont des islamistes. Selon Rabat, ils auraient prêté allégeance à l’État Islamique dans une vidéo.

Pourtant le royaume chérifien est resté longtemps moins touché par les groupes islamistes que les autres pays d’Afrique du nord.

Ces voisins, plus ou moins lointains d’ailleurs, ont subi plus profondément la montée de l’islamisme radical. L’Algérie en a payé un lourd prix entre 1991 et 2001 avec 120 000 morts. L’Egypte qui a vu naître sur son sol en 1928 le parti islamiste des « Frères musulmans » s’est fait assassinée un Président, Sadate en 1981. Après le Printemps arabe, c’est « le Frère » Morsi qui est arrivé au pouvoir pour quelques mois. L’activité de ce mouvement reste encore très présente au pays des Pharaons comme il est en Tunisie ou en Libye.

Le Maroc reste un cas différent. Historiquement, l’opposition vient de la gauche et de l’entourage royal.

Les partis socialistes et communistes se sont longtemps opposés au roi, viscéralement anticommuniste. Et ils en ont souvent payé le prix fort.

Le leader historique de la gauche marocaine Medhy Ben Barka en reste le symbole. Figure mondiale du tiers-mondisme, le professeur de mathématique de 45 ans est arrêté devant la brasserie Lip à Saint Germain des Prés par la police française le 29 octobre 1965 … on ne le revit plus. Quelques jours auparavant une rencontre opposant Roger Frey, ministre de l’Intérieur et le colonel Ahmed Dlimi avaient scellé son sort.

Le deuxième opposant fut jusqu’à la fin des années 70, l’armée, qui tenta deux coups d’étatdont l’attentat des aviateurs le 16 août 1972 . L’armée royale fut drastiquement épurée par le roi.

Dans les années 1970, les islamistes de Chabiba Islamiya d’AbdelkrimMoutii ont bien pointé le bout de leur nez. Ils firent parler d’eux avec des attentats sur des leaders de gauche, dont Omar Benjelloun assassiné en 1975. Très implanté dans les campus universitaires, le mouvement fut rapidement démantelé par la police marocaine. C’est la seule structure de ce type depuis l’indépendance.

Le principal obstacle à l’islamisme est Mohammed VI. Descendant par tradition de la dynastie du Prophète Mohammed, le souverain chérifien est avant toute chose le Commandeur des croyants. L’islam marocain est un islam d’état,. Les partis peuvent débattre des questions économiques, sociales voire sociétale mais ne contredisent jamais le courant officiel, l’islam malékite dirigé par le Roi. Ils restent dans les clous.

L’attachement viscéral des marocains à leur souverain est étroitement lié à son rôle religieux, laissant peu de place à un islamisme venu de l’extérieur. Pour autant, l’islam reste particulièrement conservateur au sein de la population où des questions telles que l’apostasie, la chasse au sanglier (présent dans le Rif ou le Moyen-Atlas) ou le port du voile restent sensibles. Mais point question de charia pour autant. Tout ce qui vise à contester le pouvoir du roi est arrêté in-fine.

Deux partis, cependant, se revendiquent d’une orientation religieuse, avec des desseins très différents. Le principal parti n’est autre que le parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Déloppement. Ce mouvement dirigé par le chef du gouvernement, le psychiatre SaâdeddineAl Othmani a été en créé en 1997. Composé, en effet, d’islamistes repentis et de libéraux, cet UDF sauce est assez proche des démocrates-musulmans de Houellbecq et ne se revendiquent pas des dérives fascisantes du FIS algérien ou des « Frères » tunisiens… et le roi veille.

Le mouvement le plus radical est nommé « Justice et Spiritualité créé en 1973 par le Cheikh Abdesslam Wassim. Déjà emprisonné trois ans, cet ancien pédagogue de niveau international est également le leader charismatique d’un mouvement inspiré de la révolution iranienne revendiquant près de 100 000 membres. Non légal mais autorisé, tous ces militants sont étroitement surveillés en atteste le descente de police organisée en 2006 au siège national visant à récupperer le listing de ces membres.

De plus le Maroc est le territoire qui comporte de toute l’Afrique du nord, le plus de Berbéres (environ 45% de la population). Concentrés dans les massifs de l’Atlas et du Rif, ils ont été islamisés tardivement. Ces populations sont très rétives à tout mouvement politique ou religieux originaire de la péninsule arabique qu’ils considèrent comme une énième tentative de colonisation.

Car le Maroc a également eut son lot de larmes et de sang. Les attentats de Casablanca le 16 mai 2004 avec ses 45 morts puis l’attentat de Marakech en 2011 qui fit 17 morts ont été très douloureux. Plusieurs cellules dormantes ont depuis été découvertes au Maroc dans les années 2000. Les inégalités économiques et sociales criantes dans le pays, les immenses bidonvilles de Casablanca et Marrakech et une alphabétisation imparfaite ont créé un vivier important pour les prédicateurs de tout genre.

De plus depuis une dizaine d’années, les binationaux sont devenus un formidable bassin de recrutement pour les djihadistes. La majorité des terroristes à Madrid en 2011, de Paris ou de Bruxelles sont des enfants de ces émigrés marocains venus travailler en Belgique, aux Pays-Bas ou en France dans les années 60. Déscolarisés, parfois passés par la case prison, ils se sont radicalisés dans « leur » pays mais restent à tout moment susceptibles de passer et de contaminer le pays de leur aieux. Le quartier de Moleenbeck, tristement célèbre pour avoir vu grandir les assassins du Bataclan, comporte une très grosse communauté rifaine.

Le roi a donc mis les bouchées doubles. Les années 2000 furent l’objet d’un grand remaniement dans l’appareil judiciaire et policier au sein du royaume.

Aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que les autorités marocaines ont peut-être les services de renseignement les plus performants de tout le monde arabe. Conseillé par les experts américains, israeliens et français, leur alliés de toujours, ils s’appuient sur un réseau d’indicateurs très performant et une communication efficace entre les services intérieurs et extérieurs.

La DGST (direction générale de la surveillance du territoire) et le BCIJ (bureau central d’investigations judiciaires) travaillent à l’intérieur du territoire marocain pour prévenir les menaces terroristes. Ils travaillent avec la DGED (direction générale des études et documentation) sur les ressortissants à l’étranger. Le tout sous l’oeil aiguisé du souverain et de Mostefa Sahel, son conseiller spécial. Les services marocains ont notamment joué un rôle central lors de la traque des tueurs du Bataclan.

Les expatriés sont également devenus un enjeu pour le Makhzen. Le 6 novembre 2005, est créé un Conseil supérieur des Ressortissants marocains à l’étranger. Le but est de faire du lobbying dans les pays d’installation mais également de contrôler des biens illicites entrant sur le territoire marocain comme de surveiller les Marocains d’Europe.

Le Maghreb, nœud entre Nord et Sud, est plus que jamais un enjeu fondamental pour les Occidentaux, autant sur les questions migratoires, comme l’a montré les récents accords de Marrakech, que pour l’antiterrorisme. La gestuelle américaine en faveur d’une réconciliation entre Marocains et Algériens a été très claire à ce sujet.

Or dans ce monde si instable, personne ne peut prétendre endiguer seul des intégrismes sans frontières, ni adresse fixe. Le triste sort de ces Norvégiennes est là pour nous tenir d’avertissement. Regarder le monde avec chaleur, mais les yeux ouverts.

Sans aveuglement.