Quand l’Egypte parlait « français »

Emmanuel Macron à Abu Simbel, Egypte.
Ludovic Marin, AFP

Loin des « gilets jaunes » ou « des foulards rouges », le président Macron est en Egypte. Journées plus calmes où entre deux visites de Pyramides, le « Marcheur » vend des armes, des Rafales au si contesté président Sissi.

Pourtant longtemps, Egypte et France furent d’une rare proximité où Canal de Suez et poésie faisaient un pont inédit et solide entre nos deux contrées.

« Il y a vingt ans, l’Egypte était une terre française. M. de Lesseps était prophète, et quand on avait dit: «Monsieur le Comte», on avait tout dit. » Ces quelques mots furent écrits le 20 octobre 1894 par le homme dont le nom évoque toute l’aventure du colonialisme français: Lyautey.

Sans avoir été une colonie ou un protectorat de notre pays, le delta du Nil se laissa pendant plus d’un siècle transporter par les méandres d’une France, au rôle important mais souvent méconnu dans la construction de cette nation moderne : l’Egypte.

Aujourd’hui, les relations franco-égyptiennes semblent se limiter à la vente de quelques Rafales, puisque que l’état dirigé par le maréchal Sissi est aujourd’hui « notre » troisième client.

Mais il fut un temps où la France était vue d’un regard plein de chaleur et de respect. Retour sur plus d’un siècle de francophilie passionné, brutalement dissipée, sur la terre des pharaons.

Ces liens commencent pourtant mal lorsqu’un général corse débarque à Alexandrie pour défendre en 1798 le sultan de Constantinople face aux velléités indépendantistes d’un mamelouk, albanais de sang et débonnaire d’esprit.

Sans rentrer dans les détails, éviter Jaffa et Aboukir contre nos vieux « ennemis » Britanniques. La conquête n’est pas que militaire. Elle est « humaine » dans sa globalité.

Le futur empereur de Saint Hélène emmène avec lui des savants (dont le mathématicien Monge et bien d’autres), des peintres, ses lettrés. Le Franc-comtois Gérôme l’immortalisa à la vue des pyramides.

Comme Alexandre avant lui, Napoléon, fils de la Révolution, voit dans chaque conquête, la découverte de civilisations exceptionnelles.

Mais la France va rester sur place. Durablement.

Tel un Bernadotte pour le trône de Suède, la France révolutionnaire puis bonapartiste a su faire émerger des tréfonds de son âme des talents venus du peuple que le monde nous envie, nous prend. Mehemet Ali, le père fondateur de l’Egypte moderne, confie la formation de son armée à un officier de renseignement de la Grande Armée, Joseph Sève. Ce Lyonnais, aux racines beaujolaises est un vétéran de Trafalgar et des campagnes d’Italie. Resté en Egypte, il se converti à l’islam et devient célèbre sous le nom de Soliman Pacha. C’est lui qui va moderniser l’armée égyptienne en la dotant d’une artillerie et d’officiers dignes de ce nom. Généralissime des armées d’Egypte, devenu Pacha, il est promu grand officier de la Légion d’Honneur par Louis-Philippe. Le roi Farouk, , dont nous reparlerons, dernier roi du pays, n’est autre que… son arrière-arrière-petit-fils.

Au niveau financier, le pays a besoin de deniers pour aménager le pays jusqu’au Soudan. Devant une Grande-Bretagne désireuse de défendre la route des Indes en accaparant une Egypte, la France fait figure de modèle. Malgré des réticences au début, le projet du diplomate Ferdinand de Lesseps de construire un canal pour rejoindre la mer Méditerranée et l’océan Indien. Ce tracé va profondément changer l’histoire de la région. 40 000 actionnaires français donnent 200 millions de francs. Le chantier dure dix ans de 1859 à 1869. Une emprise française que va bientôt contester les Brittaniques, nouveau maître du pays, qui rachètent les dettes de l’État égyptien.

Qu’importe ! L’obélisque de Louxor, place de la Concorde ,offert en 1836 marque l’amitié entre nos deux pays.

L’égyptologie en France a un succès fou. Il n’est pas chauvain de prétendre qu’hormis Howard Carter, la France a eu avec Champollion, Pierre Montet ou Christiane Desroches-Noblecourt parmi les plus grands Egyptologues ? Qu’outre des spécialistes de l’antiquité, Louis Massignon, l’un des plus éminents islamologues du Xxème siècle a longtemps étudié au Caire tout comme de plus « jeunes » chercheurs à la réputation mondiale à l’instar de Gilles Kepel ou Henri Laurens.

Dans la France de Balzac, Hugo, Flaubert, dans cette France de 1848, la culture est centrale. La IIIème République crée des écoles françaises, laiques comme catholiques sur le territoire égyptien. Le savoir devient une arme diplomatique. Les droits de l’homme par la salle de classe.

Comme au Maroc, pour les Juifs, l’école permet aux Chrétiens d’Egypte, commerçants des villes pour la plupart de s’émanciper du pouvoir sunnite et de prendre leur place dans la modernisation de leur pays. Beaucoup aiment à dire que leur présence est antérieur à l’Islam. Qu’ils soient coptes au Caire ou Grecs orthodoxes à Alexandrie, ils suivent des cours dans les missions laiques ou catholiques avant de continuer entre Paris ou Le Caire leur formation académique. Comme la poète Andrée Chédid la famille Boutros Ghali par exemple, qui donne un Premier ministre dans les années 1910 puis un Secrétaire générale de l’O.N.U…. le tout sous de signe de la francophonie et de la France de 1848. De plus, l’ennemi commun, l’anglais, est un nouvel argument à ce rapprochement. Le Français n’est pas qu’une langue, c’est une pensée.

L’influence de la révolution française, du Printemps des Peuples de 1848 donne de l’espoir aux nationalistes égyptiens. Rousseau, Montesquieu côtoient des auteurs arabes, comme Boutros al-Bousthani, Jamal Al-Din ou encore le syrien Al-Kawakibi. La « Nahda » (“L’ essor », le « renaissance ») est en marche.

Est-ce pour rien que des Arabes venus de Syrie, du Liban ou d’Egypte créent en 1913 un Congrès national arabe ?

Les guerres mondiales ne changent rien. Malgré la boucherie de 14-18 et 1940, l’influence française est axée sur le Levant pendant que les Britanniques à Lausanne et à Sèvres tentent de garder leur main-mise sur la région.

Seul petit bémol peut-être durant la Seconde guerre mondiale, c’est d’Alexandrie que les Barberot, Patou et autres D’Estiennes d’Orves quittent la Marine si Vichyste pour devenir des Héros de la France Libre, pouvant s’appuyer au départ sur la grosse communauté française des années 40 pour se cacher et rallier De Gaulle, dans une région Pétainistes et Gaullistes se livrent une guerre d’information sans répit.

Dans les années 50, on sauve les meubles, la France souhaite conserver sa place dans ce pays malgré l’effondrement de 1940 et une décolonisation qui sent la fin d’une histoire. Pour garder nos intérêts tant économiques que culturelles, on envoit nos diplomates les plus chevronnés : Couve de Murville devient ambassadeur au Caire en 1955. L’Egypte de son Roi Farouk, « le Lyonnais en exagérant », est toujours aussi francophile… mais pas pour longtemps.

1956 c’est la rupture. Pas tranquille. Brutale. Un séisme. Tragique. Presque anormale même. Le Prince Farouk, hier roi pieux et aimé de son peuple. A l’instar, des émirs de la Péninsule arabique, au discours ultra-conservateur à la maison, mais consumériste et libertaire à Marbella, le Roi Farouk passe de plus en plus de temps en France. Pas pour des séminaires au Collège de France, mais dans les plus plus belles cylindrés, avec les plus belles femmes. Mais ce faste irrite profondément une population égyptienne essentiellement composée de faméliques fellahs profondément croyants. Dans un espace géographique de plus en plus épris de discours nationaliste, l’attitude jugée trop conciliante du Roi envers des Britanniques, détenant encore bon nombre de rouages économiques du pays, n’arrange pas les choses. En 1954, des Officiers Libres, menés par les militaires Neguib, Nasser, Sadate prennent le pouvoir. Deux ans plus tard, énième coup d’éclat, Nasser, le plus charismatique de ces révolutionnaires prend la relève face au vieillissant Neguib.

Porte-parole d’un monde non-aligné, chantre du nationalisme arabe anti-impérialisme, le discours du militaire au sourire charmeur et à la carrure sportive va immédiatement effrayé ces adversaire dans la région : Israel, la France, le Royaume-Uni… Du côté de Guy Mollet et de son ministre Christian Pineau, on suspecte-à raison- Le Caire d’armer le F.L.N.

Devant le refus des Américains, nouvelle puissance centrale dans la région, de financer un barrage à Assouan, le général Nasser décide de nationaliser le Canal de Suez. Les Français et les Britanniques, à l’aide des Israeliens, répliquent par l’envoi de parachutiste : c’est « l’Opération Mousquetaire ». Les deux nouvelles puissances mondiales, Américains et Soviétiques, mécontents d’avoir été écarter du projet, décident de faire payer à ces Européens cette attitude arrogante et dépassée. A l’O.N.U., la coalition fait un flop monumental. Mais pour les Français le coup est plus profond encore. « Le sens de l’histoire » pour reprendre le génie hégélien. La débâcle est inique. L’Egypte et la Syrie, les deux pays baassistes de la région coupent les liens avec la France. Près de 150 années d’amitiés sont balayés après cette catastrophe diplomatique. Cette crise a un impact important pour les intérêts français et marque d’une profonde francophilie de la part d’une certaine bourgeoisie notamment chez les Chrétiens. On ferme les deux principaux lycées de la mission catholique française. On ferme également les instituts de droit et d’archéologie. Nasser fait expulser 300 instituteurs. L’impact n’est pas que culturel mais également économique : les avoirs français sont bloqués, on passe de 12,5 à 3 milliards de Francs. Les livraisons de coton-centrales pour notre industrie-passent, elles, de 15 milliards à 2 milliards… on ferme le ban.

Le Français reste pourtant, une langue éprise. Les liens du coeur ont beau avoir été affectés, il reste toujours un certain amour, une certaine nostalgie… comme les vieux flirts de jeunesse.

Aujourd’hui près de 150 000 Egyptiens vivent en France, un chiffre relativement important si on se réfère à une communauté non-issue de notre empire coloniale, et non employable dans les secteurs demandant une main d’oeuvre importante. Beaucoup sont des Chrétiens fuyant l’islamisme violent et purificateur de la Confrérie des Frères… autant d’ambassadeurs sur place.

Alors que l’économie a nettement dépassé la culture comme lien diplomatique avec la mondialisation, quelques Rafales permettent de remplir les caisses de l’État tout en renforçant l’assurance de nos « Coqs » à l’Elysée depuis Jacques Chirac jusqu’à Emmanuel Macron. Mais c’est trop… 1956, la fin des colonialismes, l’activité américaine dans la région et une vie intellectuelle française loin de l’hégémonie du XIXème siècle ont fait le reste… pour combien de temps ? Nul ne le sait…

A moins d’une « Nahda » française … qui vivra verra !


Le Maghreb et les migrants: un pacte qui arrive à temps…

Le 19 décembre 2018, le Pacte de Marrakech a été signé par l’assemblée générale des Nations Unies. 159 pays sur 193 ont validé ce texte si…passionné. Aujourd’hui, on compte 258 millions de personnes en mobilité ou de migrants soit 3,4 % de la population mondiale. Et ce pacte a une résonance particulière dans les pays du Maghreb. Le racisme monte…

En Europe, les polémiques concernant les migrants ne désenflent pas. En Europe de l’ouest comme de l’est, des mouvements populistes surfent sur cette délicate problématique pour arriver au pouvoir comme en Italie ou en Hongrie. De l’autre côté, les « dits » progressistes méprisent l’exténuation des classes populaires qui doivent cohabiter avec ces populations dont ils subissent les problèmes sans partager la même culture… loin de ceux qui prônent une absence totale de frontières.

Du point de vue du Maghreb, la majorité des pays d’Afrique du Nord a signé cet accord. Seule l’Algérie jugeant le texte flou sur certains aspects, s’est abstenue. Le Maroc, la Tunisie, la Libye et dans une moindre mesure l’Egypte sont devenus des interfaces inévitables pour des centaines de milliers de migrants originaire d’Afrique subsaharienne rêvant de rejoindre une Europe idéalisée via les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, ou l’île italienne de Lampedusa. Ces pays sont au coeur d’un problème qui va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années à venir.

Or les gouvernements des pays d’Afrique sont acculés à leur tout par la grogne grandissante de leurs administrés refusant de côtoyer ces populations indésirables.

Cette réaction lève le voile sur le racisme endémique des sociétés maghrébines contre les populations noires, même de religion musulmane. Un sentiment, loin d’être nouveau et qui a longtemps été esquivé, jusqu’en France dans les rapport entre les différentes communautés.

Pendant très longtemps, une partie de la gauche française, formée au tiers-mondisme initié par Franz Fanon à partir d’un universalisme abstrait où seul le « Blanc »-petit de préférence-pouvait être suspecté de racisme comme dans « Dupont-Lajoie » a été très influente dans la presse et le monde universitaire. De l’autre côté, une partie de la droite, nostalgique de l’épopée coloniale, rejeta dans un même bain, Africains du nord comme de l’ouest, sans se soucier des différentes cultures de chacun, pris en étau dans des cases imperméables tels qu’ « émigré » ou « musulman », si facile à agiter en période de campagne électorale.

Mais la réalité est toute autre…

Au Maghreb, plusieurs faits divers ont fait ressurgir la xénophobie et le racisme de populations ayant perdu tout rapport à l’altérité depuis la fin du colonialisme. Les Noirs y sont couramment appelés kahlouch (nègre) et  régulièrement accusés d’être porteurs de multiples fléaux et maladies, ils font l’objet d’une sorte de rage collective et xénophobe. Un problème pourtant est très généralement sous-évalué ou occulté.

Depuis une quinzaine d’années, pourtant, de graves incidents se sont multipliés contre les populations noires en Afrique du Nord. Du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie. On ne compte plus les ratonnades policières, les lynchages, humiliations et autres faits divers consternants.

Au Maroc, l’état a été visé plusieurs fois par des plaintes émanants d’associations des droits de l’homme. Près du port de Tanger, des migrants essentiellement ivoiriens, ont constitué une jungle comme à Calais. A de nombreuses reprises, l’armée et la gendarmerie sont intervenues manu-militari pour les faire partir. Résultats : violence physique, mutilations et actes de tortures, affaires brûlées rythment la vie de ces clandestins, coupés des populations.

Dans le quartier de Boukhalef à Tanger, des Noirs africains sans papier ont été attaqués à la machette par des civils le 29 août 2014 ; un homme a été égorgé, 14 personnes ont été gravement blessées. Le magazine Maroc Hebdo a publié sans complexe un dossier intitulé « Le péril noir » dévoilant ainsi une réalité qui n’a jamais cessé de faire des ravages dans les pratiques et les mœurs des pays arabes.

En Libye, la chute de Kadhafy a littéralement lâché les fauves. Dans un premier temps, les soldats tchadiens, garde rapproché de l’ancien dictateur ont été lynchés par la foule. Puis ce fut autour, des réfugiés soudanais du Darfour. L’historien Jean-Paul Fhima relate que « Des témoignages et rapports de Human Rights Watch font état de centaines de civils tués ou torturés en raison de leur couleur de peau.

Une enquête d’Amnesty international fait état d’une situation très préoccupante dans ce pays dès novembre 2012. Les nombreux témoignages y relatent, sur plusieurs mois, des conditions de vie particulièrement odieuses pour les immigrés emprisonnés dans des hangars insalubres : « L’ONG indique avoir rencontré 2700 détenus au total. Parmi eux, figuraient des femmes enceintes, des femmes avec des enfants en bas âge, ainsi que des enfants non accompagnés détenus avec des adultes qu’ils ne connaissaient pas » (JOL Press, 15 novembre 2012).

Cette vision de l’homme noir est intimement liée aux traites négrières effectuées par les pays arabes. Les enfants étaient particulièrement recherchés. Les convois caravaniers traversaient les déserts depuis la Méditerranée vers la mer Rouge et l’océan Indien, en direction du Sud et de l’Est. 15 à 17 millions de Noirs africains ont ainsi été concernés par ce trafic selon les dernières estimations des spécialistes dont l’économiste sénégalais Tidiane N’Diaye, et son essai à succès « le génocide voilé ». Ces « Africains » se retrouvaient dans les marchés d’esclaves du Caire, Bagdad, Tombouctou, Istanbul, La Mecque. Beaucoup des enfants mourraient de castration expliquant le faible métissage dans les pays d’Afrique du nord. Mais les contacts avec les pays du Maghreb ont bien existés, puisque les villes de Sijilmassa, Ghardaia ont été des villes caravanières pendant des siècles. Au XVII ème siècle, le sultan du Maroc Mulay Ismail organisa son armée uniquement avec des soldats noirs achetés sur les marchés du Soudan, Dejenné ou Tombouctoure.L’Algérie et la Tunisie n’ont d’ailleurs aboli l’esclavage qu’en 1846. L’Arabie Saoudite en 1960, la Mauritanie en… 1980. Un nombre très importants d’intellectuels majeurs de l’islam comme le grand historien Ibn Khaldun ont justifié ces activités. Selon lui « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche de l’animal ». L’islam n’a jamais été suffisament claire sur une activité que l’on retrouve encore aujourd’hui en Mauritanie… sans compter le traitement reçu par les travailleurs du sous-continent indien au Qatar, à Dubai etc..

En 2016, près de 20 000 migrants de l’Afrique subsaharienne de 17 nationalités différentes ont été refoulés d’Algérie par vagues successives, souvent pour des raisons insensées

Et la « chasse à l’homme noir » continue.

Dans ces pays, l’opinion publique n’est bien sur pas unanime et des associations se battent pour un meilleur respect de l’autre. En 2016, une campagne contre le racisme « Ni Oussi Ni Azzi , Baraka et Yezzi »(Ni esclave, ni négros ça suffit) s’est répandu dans tout le Maghreb. Mais les problèmes politiques, la crise économique, la peur de l’islamisme et un aveuglement général sur ces questions empêchent les consciences de s’élever face à ce fléau.

Car cela ne suffit pas… la récente polémique concernant Khadidja Benhamou une « Miss Algérie 2019 » un peu trop noire au goût de certains (les mêmes qui crient au racisme au moindre problème) montre que le problème n’est pas réglé.

Les inconscients collectifs sont parfois trop forts face à la raison, la morale. La démographie africaine étant très forte, les migrations devraient s’accélerer devant l’incompréhension de tout quidam déjà englué dans ses propres problèmes, tout aussi légitimes.

Si « l’espoir des hommes est leur raison de vivre comme de mourir » comme le pensait André Malraux, gageons que le temps et les bonnes volontés (car il y en a) ne seront pas de trop pour construire des sociétés plus justes et plus raisonnables. Dans l’intérêt de tous.

Islam et islamisme au Makhzen

24 et 28 ans. C’est l’âge qu’avaient Louisa Versterager et Maren Ueland. Elles étaient jeunes, belles, pleines de vie et ouvertes sur ce monde à la fois sublime et cruel. Venues de Norvêge, ces deux sportives de l’extrême, habituées aux marches en altitude ont perdu tragiquement la vie, lâchement égorgées. Une décapitée. Leurs corps ont été trouvés à Imlil, un site touristique proche de Marrakech, le long d’un chemin menant au sommet enneigé de Toukbal. Cette région, réputée pour son tourisme, accueillait chaque année des milliers de randonneurs essentiellement venus d’Europe du nord ou du Royaume-Uni. Les quatre hommes suspectés du meurtre sont des islamistes. Selon Rabat, ils auraient prêté allégeance à l’État Islamique dans une vidéo.

Pourtant le royaume chérifien est resté longtemps moins touché par les groupes islamistes que les autres pays d’Afrique du nord.

Ces voisins, plus ou moins lointains d’ailleurs, ont subi plus profondément la montée de l’islamisme radical. L’Algérie en a payé un lourd prix entre 1991 et 2001 avec 120 000 morts. L’Egypte qui a vu naître sur son sol en 1928 le parti islamiste des « Frères musulmans » s’est fait assassinée un Président, Sadate en 1981. Après le Printemps arabe, c’est « le Frère » Morsi qui est arrivé au pouvoir pour quelques mois. L’activité de ce mouvement reste encore très présente au pays des Pharaons comme il est en Tunisie ou en Libye.

Le Maroc reste un cas différent. Historiquement, l’opposition vient de la gauche et de l’entourage royal.

Les partis socialistes et communistes se sont longtemps opposés au roi, viscéralement anticommuniste. Et ils en ont souvent payé le prix fort.

Le leader historique de la gauche marocaine Medhy Ben Barka en reste le symbole. Figure mondiale du tiers-mondisme, le professeur de mathématique de 45 ans est arrêté devant la brasserie Lip à Saint Germain des Prés par la police française le 29 octobre 1965 … on ne le revit plus. Quelques jours auparavant une rencontre opposant Roger Frey, ministre de l’Intérieur et le colonel Ahmed Dlimi avaient scellé son sort.

Le deuxième opposant fut jusqu’à la fin des années 70, l’armée, qui tenta deux coups d’étatdont l’attentat des aviateurs le 16 août 1972 . L’armée royale fut drastiquement épurée par le roi.

Dans les années 1970, les islamistes de Chabiba Islamiya d’AbdelkrimMoutii ont bien pointé le bout de leur nez. Ils firent parler d’eux avec des attentats sur des leaders de gauche, dont Omar Benjelloun assassiné en 1975. Très implanté dans les campus universitaires, le mouvement fut rapidement démantelé par la police marocaine. C’est la seule structure de ce type depuis l’indépendance.

Le principal obstacle à l’islamisme est Mohammed VI. Descendant par tradition de la dynastie du Prophète Mohammed, le souverain chérifien est avant toute chose le Commandeur des croyants. L’islam marocain est un islam d’état,. Les partis peuvent débattre des questions économiques, sociales voire sociétale mais ne contredisent jamais le courant officiel, l’islam malékite dirigé par le Roi. Ils restent dans les clous.

L’attachement viscéral des marocains à leur souverain est étroitement lié à son rôle religieux, laissant peu de place à un islamisme venu de l’extérieur. Pour autant, l’islam reste particulièrement conservateur au sein de la population où des questions telles que l’apostasie, la chasse au sanglier (présent dans le Rif ou le Moyen-Atlas) ou le port du voile restent sensibles. Mais point question de charia pour autant. Tout ce qui vise à contester le pouvoir du roi est arrêté in-fine.

Deux partis, cependant, se revendiquent d’une orientation religieuse, avec des desseins très différents. Le principal parti n’est autre que le parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Déloppement. Ce mouvement dirigé par le chef du gouvernement, le psychiatre SaâdeddineAl Othmani a été en créé en 1997. Composé, en effet, d’islamistes repentis et de libéraux, cet UDF sauce est assez proche des démocrates-musulmans de Houellbecq et ne se revendiquent pas des dérives fascisantes du FIS algérien ou des « Frères » tunisiens… et le roi veille.

Le mouvement le plus radical est nommé « Justice et Spiritualité créé en 1973 par le Cheikh Abdesslam Wassim. Déjà emprisonné trois ans, cet ancien pédagogue de niveau international est également le leader charismatique d’un mouvement inspiré de la révolution iranienne revendiquant près de 100 000 membres. Non légal mais autorisé, tous ces militants sont étroitement surveillés en atteste le descente de police organisée en 2006 au siège national visant à récupperer le listing de ces membres.

De plus le Maroc est le territoire qui comporte de toute l’Afrique du nord, le plus de Berbéres (environ 45% de la population). Concentrés dans les massifs de l’Atlas et du Rif, ils ont été islamisés tardivement. Ces populations sont très rétives à tout mouvement politique ou religieux originaire de la péninsule arabique qu’ils considèrent comme une énième tentative de colonisation.

Car le Maroc a également eut son lot de larmes et de sang. Les attentats de Casablanca le 16 mai 2004 avec ses 45 morts puis l’attentat de Marakech en 2011 qui fit 17 morts ont été très douloureux. Plusieurs cellules dormantes ont depuis été découvertes au Maroc dans les années 2000. Les inégalités économiques et sociales criantes dans le pays, les immenses bidonvilles de Casablanca et Marrakech et une alphabétisation imparfaite ont créé un vivier important pour les prédicateurs de tout genre.

De plus depuis une dizaine d’années, les binationaux sont devenus un formidable bassin de recrutement pour les djihadistes. La majorité des terroristes à Madrid en 2011, de Paris ou de Bruxelles sont des enfants de ces émigrés marocains venus travailler en Belgique, aux Pays-Bas ou en France dans les années 60. Déscolarisés, parfois passés par la case prison, ils se sont radicalisés dans « leur » pays mais restent à tout moment susceptibles de passer et de contaminer le pays de leur aieux. Le quartier de Moleenbeck, tristement célèbre pour avoir vu grandir les assassins du Bataclan, comporte une très grosse communauté rifaine.

Le roi a donc mis les bouchées doubles. Les années 2000 furent l’objet d’un grand remaniement dans l’appareil judiciaire et policier au sein du royaume.

Aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que les autorités marocaines ont peut-être les services de renseignement les plus performants de tout le monde arabe. Conseillé par les experts américains, israeliens et français, leur alliés de toujours, ils s’appuient sur un réseau d’indicateurs très performant et une communication efficace entre les services intérieurs et extérieurs.

La DGST (direction générale de la surveillance du territoire) et le BCIJ (bureau central d’investigations judiciaires) travaillent à l’intérieur du territoire marocain pour prévenir les menaces terroristes. Ils travaillent avec la DGED (direction générale des études et documentation) sur les ressortissants à l’étranger. Le tout sous l’oeil aiguisé du souverain et de Mostefa Sahel, son conseiller spécial. Les services marocains ont notamment joué un rôle central lors de la traque des tueurs du Bataclan.

Les expatriés sont également devenus un enjeu pour le Makhzen. Le 6 novembre 2005, est créé un Conseil supérieur des Ressortissants marocains à l’étranger. Le but est de faire du lobbying dans les pays d’installation mais également de contrôler des biens illicites entrant sur le territoire marocain comme de surveiller les Marocains d’Europe.

Le Maghreb, nœud entre Nord et Sud, est plus que jamais un enjeu fondamental pour les Occidentaux, autant sur les questions migratoires, comme l’a montré les récents accords de Marrakech, que pour l’antiterrorisme. La gestuelle américaine en faveur d’une réconciliation entre Marocains et Algériens a été très claire à ce sujet.

Or dans ce monde si instable, personne ne peut prétendre endiguer seul des intégrismes sans frontières, ni adresse fixe. Le triste sort de ces Norvégiennes est là pour nous tenir d’avertissement. Regarder le monde avec chaleur, mais les yeux ouverts.

Sans aveuglement.

Saint-Augustin au Club des Pins.

Ce 8 décembre 2018 est une date importante dans le débat intereligieux. Pour la première fois de l’histoire, des Chrétiens seront béatifiés en terre musulmane. La basilique Santa Cruz d’Oran va voir s’élever au rang de « bienheureux  » 19 religieux catholiques assassinés durant la « décennie noire » dont les tristement célèbres moines de Tibhirine.

Car le christianisme en Algérie c’est une longue histoire…

On sait peu de choses de l’introduction du christianisme à Carthage comme dans les villes côtières d’Afrique du nord. Plusieurs saints se disputent l’évangélisation tels que Pierre, Simon le Cananéen ou Marc. Cependant l’existence de communautés juives à Volubilis, Carthage ou Oea laisse envisager comme l’écrivait l’historien André Mandouze, la présence de communautés chrétiennes dans ces villes, bien avant les campagnes de conversions organisées par les envoyés de Rome.

Le christianisme s’implante en fonction de la romanisation comme toujours. La conversion de Constantin fait le reste. Mais le christianisme est essentiellement concentré sur les côtes, loin des territoires montagneux ou semi désertiques du sud. De cette époque de cette région l’un des plus grands penseurs chrétiens tous siècles confondus, l’un des quatre Père de l’Eglise (avec Grégoire, Jérôme et Ambroise) le fils d’un décurion romain et d’une berbère convertie, femme illégitime…Augustin d’Hippone (actuelle Annaba).

Un universalisme en remplaçant un autre, les invasions arabes et l’islamisation de la région ne laissent pas de place à un christianisme qui s’est peu appuyé sur le monachisme comme ses cousins coptes pour maintenir une emprise sur les populations berbères. Hormis quelques communautés au nord de l’actuelle Tunisie, on ne retrouve plus aucune trace d’un christianisme maghrébin de type allogène au XIVème siècle.

Bien entendu, c’est la conquête française qui marque le retour du christianisme en terre algérienne (l’état-nation n’existant pas rappelons-le en 1830). En 1838, le diocèse d’Alger se crée et le consistoire protestant en 1839. Ordre est donné au départ de ne pas des populations que l’on ne veut pas « brusquer ». Quelques conversions vont s’effectuer, soit de manière insidieuse, soit par attrait, mais elles sont rares, essentiellement concentrées en Kabylie. En réalité, la religion cristallise les communautés. La culture fataliste et mystique des « indigènes »- le mektoub- et leur absence de vision politique à moyen terme, va enfermer ces populations essentiellement rurales dans un triptyque identitaire insoluble: « langue orale, sexe et religion » comme le décrit l’historien Daniel Rivet.

De l’autre côté, on observe chez les populations européennes une rechristianisation de la part d’individus parfois très éloignés de la religion dans leur région d’origine. Hobereaux du sud-ouest, communards de 1870, optants d’Alsace-Moselle en Kabylie puis plus tard Levantins, Catalans, Suisses romands, Napolitains ou Maltais, toutes ces populations sont confrontées comme tout pionnier à un quotidien de dure labeur dans un environnement qu’ils jugent hostiles. Le retour vers le Christ est vécu comme un marqueur identitaire fort. On recherche moins, il est vrai, l’aventure spirituelle. Un catholicisme « ultramontain » et « ultramondain » que l’on aperçoit tous les dimanches à l’heure où bourgeoisie et petit peuple sortent ensemble des magnifiques Notre Dame d’Afrique ou Santa Cruz d’Oran. Religion nationale en trompe d’œil pour un monde qui jusqu’en 1960 n’a rien d’uniforme. Lire les témoignage de l’écrivain et résistant  » pied-noir » Claude Roy, de son passage de séminariste à militaire, c’est comprendre toute une société à travers ses institutions. Certains prêtres jouent également un rôle politique de première. L’abbé Lambert est le maire emblématique d’Oran: pro-franquiste dans une ville essentiellement composée d’Espagnols puis vichysto-résistant.

Arrive la guerre d’Algérie. Elle déchire les Chrétiens comme l’ensemble des Français. Avec peut-être plus d’intensité. Les chrétiens progressistes nommés vulgairement « cathos de gauches » sont les piliers de l’anticolonialisme. Bien sur on retrouve des trotskistes, des communistes et des républicains sincères mais aucun groupe n’a eu la même intensité dés le début que ce courant philosophique. En 1951, Claude Bourdet écrit « Y’a-t-il une Gestapo française » dans « France Observateur » pour critiquer les interrogatoires musclés de la police algéroise. Qu’ils se nomment André Mandouze ou Henri-Irénée Marrou, Michel Rocard ou Georges Montaron, ils s’engagent en faveur des insurgés algériens à travers « Esprit », « Témoignage chrétien », contre la torture mais aussi plus « physiquement » dans les réseaux Jeanson.

De l’autre côté, une partie de l’Eglise se radicalise. L’anticommunisme et l’esprit de croisade ravivent les « vieux démons » de Vichy à Alger comme à Paris. Les Sidos repointent leur nez pour un « Ordre nouveau ». Le légendaire « Capitaine Conan » de la France Libre , Pierre Château-Jobert, cadre de l’Organisation Armée Secrète termine ses jours à Morlaix, sa ville natale, dans le catholicisme traditionaliste. Saint Nicolas de Chardonnay, point névralgique de la Fraternité Pie X, loue en son sein une plaque à la mémoire des « Soldats de l’Algérie Française ». Tout est dit.

Au sein de la hiérarchie algérienne, le débat est d’une rare violence: d’un côté, les partisans d’un maintien de l’Algérie comme département français. L’Archevêque d’Alger, Léon-Etienne Duval, de son côté, prend fait et cause pour le F.L.N.. Les « Ultras », peu avares de surnom saugrenu (« Bensoussan », « la grande Zohra »), lui affuble celui de « Mohammed Duval ».

Certains officiers de l’armée française illustrent leur foi d’une autre manière. Hubert de Séguin Pazzie et Jacques Paris de Bollardière refusent de torturer en chrétien, en militaire et en Français.

Depuis 1962, les choses ont changé. Dés la conférence de la Soummam, les dirigeants du Front de Libération Nationale ont été clairs sur l’identité de la « nouvelle Algérie »: elle est socialiste et musulmane. « La valise ou le cercueil » emporte aussi « sa » croix: peu de Chrétiens restent sur place. D’ ailleurs, on ne retrouve aucun Juif ou Chrétien dans les divers gouvernements pas même, le dernier maire d’Alger, le libéral Jacques Chevallier resté en Algérie après l’indépendance. Sa fille, l’historienne Corinne Chevallier vit encore sur Alger aujourd’hui…

Nombres de Pères blancs, Jésuites, bonnes sœurs vivent dans la « nouvelle Algérie ». Ils font du social, s’occupent des plus pauvres-en ville comme à la campagne. Ils se s’intègrent au tissu local. Ironie du sort, au moment où Houari Boumédiène, en s’appuyant sur des clercs formés en Egypte, opte pour l’arabisation dans les écoles, l’élite envoie ces enfants dans les écoles catholiques tenues par les Pères Blancs et les Jésuites. L’école des Jésuites d’Alger accueille les enfant d’Hydra comme le petit frère du Président Boumédiène. Actuellement, le président des Anciens élèves de l’école n’est autre que… Said Bouteflika. Hypocrisie quand tu nous tiens.

Les années noires, de 1991 à 2001, sont des années tragiques pour les chrétiens d’Algérie. La majorité des Français, et des chrétiens, rentrent en métropole. Ceux qui acceptent de rester sont la cible de ce fascisme vert. Dans la nuit du 26 au 17 mars, le Groupe islamique armée-branche militaire du Front Islamique du Salut- enlèvent 9 moines cisterciens à Tibhirine dans la région de Médéa. Malgré toutes les tentatives faites par Paris-via son maître-espion Philippe Rondot- et le Vatican, ces hommes qui jusque là avaient soigné des combattants du GIA comme ils soignaient les populations locales avec lesquels ils vivaient en harmonie, sont exécutés. Cette tragédie a beaucoup marqué les Français et les Chrétiens en général. Les moines sont enterrés à Tibhrine selon les vœux des responsables locaux. Le 1er août 1996, c’est autour de l’évêque d’Oran Pierre Claverie, originaire de Bab-el-Oued, d’être assassiné lors d’un attentat.

Aujourd’hui les catholiques seraient 45 000. Essentiellement, des fonctionnaires étrangers plus quelques familles européennes installées de longue date. Depuis les années 2000-2010, les rapports sont ambigus entre le christianisme et l’état musulman. La béatification de 9 décembre est plus qu’un symbole, tant les relations « Eglise catholique et Algérie » sont crispés. Les VISAS pour les prêtres catholiques sont complexes à obtenir. La géopolitique locale et le poids de l’islamisme dans la région sont une première raison que l’on ne peut épargner. En février 2007, les wilayas (préfectures), en application d’une directive venue d’Alger, ont invité les catholiques à quitter le pays en raison de menaces d’Al-Qaida au Maghreb. Mais les raisons sont plus larges que cela. Face à un pouvoir hégémonique, toute contestation qui plus est « menée » par une religion minoritaire apparaît pour le gouvernement comme une tentative ouverte de déstabilisation. En janvier 2008, Pierre Wallez, un prêtre, est condamné à un an de prison avec sursis pour y avoir célébré une messe de Noël avec des migrants subsahariens. Mais le cas des catholiques apparaît presque comme un épiphénomène tant les rapports apparaissent compliqués et tendu avec d’autres courants religieux.

Car, aujourd’hui le renouveau du christianisme n’est plus dans le catholicisme vieillissant. Depuis une quinzaine d’années, les églises évangéliques pullulent en Kabylie. Une région qui pose énormément de problèmes à Alger depuis l’indépendance. Berbérophone, autonomiste voir plus… Une région que la colonisation française a toujours regardé d’un autre œil, en surjouant la dichotomie « arabe-berbère ». Une région qui s’est révoltée a de nombreuses reprises comme en 2001 avec son « Printemps berbère ». Alors quand la région de Tizi-Ouzou, et à un degré moindre de Bejaia et d’Oran, voit ces conversions à l’évangélisme augmenter, le pouvoir voit rouge. Ils seraient aujourd’hui entre 50 et 100 000 fidèles aujourd’hui répartis en une dizaines de chapelles. La religion musulmane interdisant l’apostasie, sentiment qui s’est décuplé avec l’influence de la salafiya, ces transferts de religion sont très mal vus par la population. Le gouvernement a radicalisé son discours et fait multiplier les arrestations. Un directeur et un enseignant accusés d’avoir utilisé une salle de classe pour faire de l’évangélisation ont même été radiés de l’Éducation nationale. Mais les mesures ont aussi touché l’Église catholique, dont la  présence discrète n’avait jamais posé problème. Une paranoïa s’est installée au niveau de l’Etat.

Le fonctionnement bien particulier de ces évangélistes n’arrangent rien. Pratiquant, comme les franc-maçons le culte du secret, ces nouveaux croyants ne laissent guère  transparaître leur appartenance à telle ou telle église. Les messes se font dans des villas privées à l’abri des regards. Ces églises apparaissent à la fin des années 80 parallèlement aux intégristes islamiques. Des prédicateurs français mais surtout américains commencent à arpenter le pays mais également le monde entier tant le phénomène touche des contrées aussi différentes que le Brésil, l’Afrique de l’ouest ou la Chine. Sponsorisées par des fonds américains, les églises évangélistes créent une véritable angoisse. Plus profonde que sur une simple question spirituelle.  Car ces églises aiment communiquer, se montrer. Elle sont clairement prosélytes. Il existe plusieurs chaînes de télévision et radios chrétiennes évangéliques. Comme Al-Hayat, diffusée par satellite et qui émet depuis Chypre. Ou bien encore Radio kabyle, une station de Trans World Radio (TWR), une organisation évangélique basée aux États-Unis qui a pour objectif de « faire connaître le Christ au monde grâce aux médias de masse celle d’une éventuelle balkanisation de l’Algérie comme en Irak, non plus via une intervention militaire mais par des églises américaines téléguidées par la C.I.A. De manière plus sournoise, en appuyant sur le point sensible du pays: la Kabylie. Diviser pour mieux régner. Face à un phénomène qu’il a du mal à gérer, l’état réprime. Le 16 mai, Nourdine un habitant de Tiaret, près d’Oran a été condamné à verser 10 000 dinars à l’état. Soit cinq fois le salaire de base mensuel en Algérie. Son méfait? Avoir été arrêté lors d’un barrage routier, non pas avec 3 kg de drogue dans sa voiture mais trois… bibles!

Comme la France, les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Empire ottoman l’ont connu en leur temps, les périodes de crise politique comme économique sont propices à la suspicion et à l’instrumentalisation. Le christianisme, présent depuis la colonisation, mais ultra-minoritaire dans un pays où l’islam est religion d’état, n’a pas bonne presse bien qu’il soit toléré. Mais l’apparition de ces évangélistes, prosélytes dans une région instable, cachée une bannière étoilée plus ou moins claire, créé des amalgames qui n’arrangent pas les choses dans un pays si fragile comme nous l’avons vu  dans nos derniers billets.

Alors future situation à la syrienne ? Pas d’emballements mais attention l’histoire n’est jamais écrite d’avance. Beaucoup de pays se pensant stable sont tombés dans les ténèbres quelque soit la porte empruntée.

Mais « Madame d’Afrique » trône toujours au dessus de Saint-Eugène sous le regard plein de bienveillant et routinier des Algérois.

Pour combien de temps ?

Pas de printemps pour « les Gilets jaunes » ?

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En 2011 et 2012, nos regards se sont tournés vers les pays d’Afrique du Nord et du Maghreb (Tunisie, Egypte, Libye…) où des révoltes populaires firent tomber des régimes au pouvoir depuis parfois plus de cinquante ans. L’Algérie s’était déjà embrasée en 1988 avec des émeutes urbaines. Le président Bendjedid avait calmé le jeu en démocratisant la constitution… puis ce fut le FIS, la guerre civile et aujourd’hui une démocratie paralysée.

Corruption, chômage, absence de démocratie et régime repressif… la place Tahrir au Caire devint à plusieurs reprises le symbole de la Liberté dans tout le monde arabe où des milliers de personnes affrontèrent l’armée, avec souvent l’appui des Occidentaux.

Tahrir était devenue « Une place de la Bastille» orientale. Sidi Bouzid le symbole d’un martyr. La Syrie connaît de son coté un printemps sans fin et personne ne sait aujourd’hui quand est-ce que les oiseaux pourront recommencer à chanter. Ni quel air…

De notre côté les « Gilets jaunes » battent le pavé. On peut penser que ces deux séries n’ont rien á voir mais se battre pour plus de justice est un combat universel, et ce, quelque soit le versant de la Méditerranée.

Bien entendu, la France d’Emmanuel Macron n’est pas l’Egypte de Moubarak ou la Tunisie de Ben Ali. Il n’y a pas 25 % de chomeurs comme en Tunisie. Ni un milion d’enfants mendiant comme dans les rues du Caire.

Les violences policières, les fumigènes, les coups de matraque, qui sont lamentables, de notre police républicaine-à bout de souffle elle aussi- ne peut être comparer avec la terrible Mukhabarat, la police spéciale égyptienne.

Seulement dans un contexte européen de pays développés, cet « automne » français a des côtés bien printaniers.

« Notre » France est également un pays à bout depuis de trop longues décennies.

Les Français demeurent les plus imposés d’Europe. Les retraites sont de plus en plus faibles. Le chômage l’un des plus hauts des pays développés. Et l’abstention est, depuis très longtemps le premier parti de France, dans un pays qui vota un « Blum » en 36 quand ses voisins viraient au « brun ».

Pour quel(s) résultats ces sacrifices? La fermeture de nombreux services publics dans les campagnes (bureaux de postes…) une école à deux vitesses et le sentiment d’être de moins en moins compris voir méprisé par nos gouvernants. Provoquer « les gaulois réfractaires », c’est oublier notre inconscient révolutionnaire. Erreur de débutant sans profondeur historique. Le dépucelage politique à la barricade. Comment se gargariser d’un régime qui envoie au pouvoir un homme élu avec près de 60 % d’abstention ?

Alors quand une énième taxe sur le gazoil est apparue, l’annonce a fait l’objet d’une véritable bombe. Dans un pays, ou des millions de personnes en province sont obligées de conduire pour travailler, faire ses courses et tout simplement « vivre », quelle mouche a piquer le gouvernement ?

Les travaux du géographe Christophe Guilluy ont bien montré sous Nicolas Sarkozy a quel point les zones périurbaines recouvraient à la fois l’emploi du secteur secondaire mais aussi les couches plus fragilisées, loin des studios de Canal+ ou de BFM.

A l’instar des Printemps arabes, c’est de « Facebook » qu’est venu le cri de ralliement. Comme en Egypte et dans une moindre mesure en Tunisie, les partis d’opposition et les syndicats n’ont joué qu’ un rôle très secondaire dans la structuration du mouvement.

Alors « Automne Français » ? Elargie à l’Europe, la comparaison n’est pas absurde. Ce n’est pas dans les « si » consensuelles contrées de Scandinavie ou d’Allemagne qu’un tel évènement se produirait. Et lorsque les mineurs britanniques se mirent en grève, les classes moyennes ne bougèrent pas d’une oreille et votèrent de nouveau pour la dame de Fer. Seule, l’Italie de Grillo et Saviani peuvent éventuellement ravire la comparaison dans le rejet des élites traditionnelles… et « encore » puisque tout s’est effectué de manière organisée par le vote.

A Paris comme en province, on trouve de tout: des jeunes salariés, des retraités, des petits fonctionnaires, des petits patrons… De la même manière qu’au Caire et à Tunis, les marchands des souks côtoyaient des dockers, des jeunes chômeurs, ces fameux « piliers de murs »… un peuple dans toute sa diversité sociale uni et fier. La « Marseillaise » autour du Soldat inconnu en fut le plus beau symbole.

Excepté l’éternel parasitage des groupuscules d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, les slogans sont totalement sociales et égalitaires. Pacifique pour le noyau dur. Aucun appel au meurtre, ni discours antirépublicains. Bien au contraire… un appel « drapeau tricolore » en main pour plus d’égalité et de fraternité comme en 36 !

C’est ce qui nous différencie de nos «voisins arabes». Le poids du « fascisme » dans les foules. Qu’il soit brun ou vert. Ce que tout le monde savait en dehors des naïfs et des cyniques dans la presse française. Les groupuscules islamistes « tendance » Frères musulmans avaient noyauté l’opposition. L’entrisme, cette pratique pensée par l’intellectuel le plus influent du mouvement fondé à Ismaila en 1928, l’économiste Sayyid Qubt, pendu en 1966 par le régime de Nasser. Une méthode qui porta ses fruits avec la prise du pouvoir par Morsi en Egypte.

Quid de nos leaders d’opinions ? Le fameux paradoxe français pour plagier l’historien israelien Simon Epstein: «Révolutionnaire à Tunis, Réactionnaire à Paris ».

On aurait espéré naivement, que la presse et les intellectuels ayant soutenu avec le plus de vigueur les « Printemps arabes » auraient sauté le pas en France avec le même romantisme révolutionnaire. Faire corps avec son peuple. Après tout, le Printemps des peuples de 1848 était né en Hexagone avant de rejoindre l’Italie, la Pologne… ! Et bien pas du tout !

Pour un Emmanuel Todd, auteur d’ «Allah n’y est pour rien» prophétisant les Révolutions arabes, retrouvant son « patriotisme » avec les Gilets jaunes, combien de Bernard-Henri Lévy et de Romain Goupil pourfendant ces « Beaufs conservateurs » en « Gilet jaune », de cette « France rance » ? L’éternel héraut de l’idéologie française n’hésite pas dans un tweet à accuser les Gilets jaunes de casser le contrat social en France. La presse de gauche n’y a pas été de main morte elle non plus. Une révolte populaire noyauté d’islamistes oui, une révolte civique attaqué par des nervis incontrôlables, non. Allez comprendre…

Toutes ces « bonnes âmes » ont pourtant un lourd passif: qui se souvient de Romain Goupil soutenant Bush lors de sa croisade irakienne ou de l’atomisation de la Libye « façon puzzle » grâce au lobbying de Bernard Henri Lévy auprès du président Sarkozy ? Deux interventions contre la tyrannie et pour la Liberté bien sur.

Le désordre chez les autres, l’ordre à la maison… tel semble être le leimotiv idéologique de ces petits « Gustave Hervé », hier trotskiste ou maoïste aujourd’hui néo-conservateur.

Heureusement pour les Gilets jaunes, ce que l’on accepterait pas d’un plombier ou d’un facteur, c’est que ces petits marquis se sont toujours trompés.

L’automne sera-t-il un beau « printemps » vers une France fidèle à ses valeurs… réponse dés cet hiver ! Avec pleins d’espoir : « Inch’allah » !

Algérie-Maroc, “les frères pétards”

DIA-M6-Boutef« Algérie-Maroc… Je t’aime…moi non plus ! » On dirait un tube de Serge Gainsbourg mais en berbère. Ou en Arabe selon les points de vue. Mais on sent la triste farce aliméntée d’une pointe de chauvinisme électorale.

Le 6 novembre, à l’occasion du 43e anniversaire de la Marche verte, le roi Mohammed VI a proposé aux autorités algériennes, dans son discours à la nation, de relancer les relations bilatérales en créant un «mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation» destiné à permettre de régler les différends entre les deux pays. Des termes très « techno » signifiant : « et si on discutait au lieu de se faire la tête ? ». Le parti au pouvoir, les « démocrate-musulmans » du Parti pour la Justice et du Développement a enchaîné le pas afin de régulariser la situation : « «de chercher des solutions dans le but de normaliser les relations bilatérales et dépasser tous les différents qui empêchent l’évolution de la coopération entre les deux pays», a indiqué Saâdeddine El Othmani le secrétariat général dudit parti. Les autorités ont donc ouvert le dialogue avec l’Algérie en pleine période électorale puisque des élections présidentielles vont avoir lieu en mars 2019. à Alger La réponse des autorités algéroises a été tardive et sans appel : « Non ».

Si des milliers d’Algériens, d’Alger à Annaba en passant par Constantine, vont se baigner sur les plages tunisiennes, il n’en ait pas de même sur le front occidental. Seule la contrebande, le fameux trabendo, fonctionne encore notamment en matière d’essence… le reste est surveillé par l’armée.

Cela fait 24 ans que les frontières sont fermées entre ces deux pays du Maghreb occidentale.

La dernière rencontre entre les deux autorités datent de 2005. Après un attentat à Marrakech, Rabat accusa Alger, soutien du Sahara occidentale (dont nous allons reparler)… et le débat fut clos.

Car la date du 6 novembre n’a pas été choisi au hasard par les Marocains.

Le 6 novembre 1975, Hassan II lance un appel à la population marocaine pour marcher sur le Sahara occidentale, alors colonie espagnole au nom de l’appartenance de ce territoire au Maroc. 350 000 Marocains drapeaux à la main firent le déplacement. Une « Marche verte » qui n’a pas plu à Houari Boumédiène et son clan. Un acte leur rappelant étrangement l’impérialisme européen du siècle passé et la volonté d’hégémonie chérifienne dans la région.

Le 21 mai 2018, les Marocains remirent une pièce dans le contentieux en critiquant ouvertement l’appui algérien au Front polisario, le mouvement indépendantiste du (nouveau nom du Sahara occidentale).

Or ce ne serait pas la première fois que l’Algérie soutient des groupes suspectés de terrorisme ou de séparatisme par des pays étrangers puisqu’elle avait hébergé et entraîné les Irlandais de l’I.R.A. et les Basques de l’E.T.A.

En 1976, c’est le départ de l’Espagne…immédiatement le Polisario proclame une République arabe sarahouie démocratique (RASD) et réclame un référendum d’autodétermination. En contrôlant 80 % du territoire de l’ancienne colonie, Rabat considère cette région comme partie intégrante de son territoire et propose comme solution de “compromis” une autonomie sous sa souveraineté. Mais Alger ne veut pas en entendre parler et décide de soutenir les indépendantistes sahraouis.

Seulement à travers ce conflit c’est un peu le « Mythe des deux Maghrebs » qui se joue… une mythologie chargée de stabiliser des pouvoirs en quête permanente de légitimité. D’un côté le Royaume Chérifien, véritable monarchie absolue au Maghreb. Dés l’indépendance en 1956 il revendique la Mauritanie (ancienne possession selon eux…) En 1963, il veulent une partie du Sahara algérien (d’où un premier contentieux avec l’Algérie lors de la guerre des sables), puis récemment ils tentent de prendre possession des Iles Persil, possession ibérique. Le Royaume Chérifien se rêve avec beaucoup d’orgueil en descendant des Almohades et Almoravides. On revendique des terres au nom d’un passé glorieux et mythifié. Un Royaume conquérant. Impérial.

De l’autre côté, on rivalise avec autant de morgue. L’Algérie se rêve encore en « Mecque de la Révolution ». Du temps des « Pieds rouges » ces coopérants français, bulgares ou cubains présents dans les écoles et les hopitaux. Du temps également où le Che se pavanait dans la Casbah cigare au bec, où lorsque le Festival panafricain accueillait en 1969 les Black Panthers, et autres leaders tiers-mondiste…. c’était le bon vieux temps. Dans la lignée de Ben Bella ou Boumédiène, l’ancien ministre des affaires étrangères Bouteflika souhaite rester le dernier des non-alignés, le dernier à ne pas reconnaître Israel-grand ami du Maroc, le dernier à soutenir les Palestiniens, les Sahraouis… tous les Damnés de la terre.

Comme si l’Algérie avait repris de la France, tout ce qu’elle lui reproche en temps normal : la bureaucratie (VISA…) et une certaine arrogance diplomatique…

A l’heure où les deux états apparaîssent comme des hauts lieux du clanisme, du népotisme et de corruption, les mythologies ont la vie dure. Comme des cache-sexe. Arrivés au pouvoir à la même période, Mohammed VI et Bouteflika ne semblent pas enclin à démarrer l’aventure, « Maghreb United ».

Or la pression viendra-t-elle de l’extérieur ?

La diplomatie européenne est trop faible pour parler d’un seul nom et les Algériens ne veulent pas voir les Français s’impliquer sur ce dossier. Les Russes n’ont aucun intérêt dans la région déjà empêtré en Syrie. Il reste l’Oncle Sam.

David Hale, le sous-secrétaire aux affaires étrangère américain a d’ailleurs fait un communiqué le 15 novembre demandant aux frères ennemis de se réconcilier afin de lutter ensemble sur des dossiers aussi sensibles que « le trafic de drogue, l’émigration illégale, le terrorisme… ». Les Américains sont un acteur remuant sur le dossier du Sahara occidentale. Horst Kohler, l’émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, a rencontré mardi 25 septembre David HALE, sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques afin de discuter de la question sahraouie quand l’ONU tente de relancer les négociations entre Rabat et le Front Polisario.

Cette position américaine fait écho à la déclaration de Washington en avril qui espérait relancer les pourparlers d’ici le mois d’octobre 2018, félicitant les efforts de médiation menés par KÖHLER et la MINURSO (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) en vue de l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans cette région4.

Cette rencontre précède également la remise du rapport du Secrétaire Général de l’ONU concernant le Sahara occidental au Conseil de Sécurité. La présentation a été au mois d’octobre et vient relancer le processus de paix au Sahara occidental, dans l’impasse depuis 2012, date à laquelle le Maroc et le Front Polisario se sont rencontrés pour la dernière fois aux Etats-Unis.

Car les Américains ont toujours eu œil attentif sur l’Afrique du Nord.

Qui se souvient que le premier conflit à l’extérieur du continent américain fut la guerre de Tripoli entre 1801 et 1805 où la marine américaine s’opposa aux Etats barbaresques coupable de piraterie et de razzia sur les bateaux marchands… des Etats composés du Sultanat indépendant du Maroc, des régences d’Alger, de Tripoli et de Tunis, provinces en «théorie » ottomane…

Les Américains mirent pied définitivement dans la région le 8 novembre 1942 lors du débarquement anglo-américain en s’appuyant sur des diplomates efficaces comme le consul Murphy à Oran(du temps où les services spéciaux de l’OSS distribuaient des tracts en arabe aux “Indigènes” pour appeler à la révolte contre l’occupant français…en 1942, en pleine occupation allemande.). Depuis les Américains ont toujours gardé un œil sur l’Algérie chez les universitaires comme chez les diplomates. Le Maroc est un allié de longue date des Américains notamment en matière d’antiterrorisme. Les Américains avaient d’ailleurs soutenu le Maroc contre l’Algérie et ses alliés soviétiques et cubain durant la « guerre des sables ». C’était la Guerre froide dans le chaud Sahara. La très efficace Direction Générale de la Sureté Nationale, peut-être la plus efficace du monde arabe, a reçu une formation appuyée de la part de la CIA. La vieille alliance Maroc-Etats-Unis-Israel est toujours sur pied…du côté Algériens, la troisième voie tant rêvée est sans issue… même la Chine a d’autres chats à fouetter….

Dans cette Méditerranée si agitée,  tout le monde auraient intérêt à éteindre des braises incandescentes depuis beaucoup trop de temps… il y a tant de feux ardents ailleurs…

L’opposition en Algérie: combien de division(s) ?

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Dans le précédent billet, nous nous sommes attelés à déchiffrer l’identité du premier candidat déclaré aux élections : le président sortant, Abdelaziz Bouteflika. Quelle était son histoire ? Son parcours ? Ses réseau et sa légitimité pour pouvoir briguer une 5ème mandature digne des « Républiques bananières » ? Un homme donc incontournable, inévitable malgré son âge pour un bilan mitigé certes mais un bilan tout de même.

Mais qu’en est-il de l’opposition ? Et d’abord existe-t-elle ? Dés l’indépendance, le Front Libération Nationale fut le seul parti autorisé. Tous les mouvements de contestation (socialistes, Kabyles, communistes, Républicains modérés…) furent éradiqués en utilisant tous les moyens possibles : tortures, arrestations, exils forcés, meurtres etc.

Bachir Hadj Ali, le leader du Parti Communiste Algérien eut le malheur d’être arrété et torturé à deux reprises : par la France coloniale puis l’Algérie de Boumédiène…

En 1989, la nouvelle constitution accorde la vie à d’autres partis… résultat : le Front Islamique du Salut, mené par Ali Belhadj et Abbassi Madani, arrive en tête des municipales de 1990 … en prenant notamment Alger la Blanche devenue bien noire…

On connaît la suite l’Armée arrête le processus électorale de 1991 et s’ensuit onze et longues années de guerre…

Depuis l’opposition végète. Stagne. Capitule en rase campagne et engrange les « Palestro électoraux ». Quelques mairies, peut-être un tiers des députés en moyenne mais comme relève c’est bien peu. La personnalité de Bouteflika mais aussi le manque de leader, tant au niveau intellectuel que politique, l’émiettement de l’électorat et la peur d’une énième aventure tel le FIS… tout cela explique la situation actuelle. Et le pétrole arrose les assiettes à défaut comme dans ce genre d’économie de créer des emplois (qui ne leur sont pas destinés comme nous l’avons vu auparavant). Une dose de chauvinisme antimarocain ou antifrançais lorsque cela va très mal… mais on est loin d’ « un seul héros le peuple » immortalisé par René Vautier.

Mais pourtant les opposants existent certains plus légitimes que d’autres…panorama d’une opposition multiple et variée ;

Le Front des Forces Socialistes apparaît comme l’opposant historique depuis 1989.

Créé le 29 septembre 1963, le parti est une des émanations de la résistance algérienne au colonialisme français. Membre de la Seconde internationale, son créateur n’est autre que « l’intellectuel des neuf chefs historiques » de l’Insurrection de 1954, le Kabyle Hocine Ait-Ahmed. Opposé à Ben Bella, c’est la version « girondine » de la révolution de 1962 : social-démocrate, décentralisatrice et viscéralement attachée à la démocratie, aux libertés publiques et au caractère multiculturelle de l’Algérie. Composé en majorité de Kabyles, région qui donna un nombre très important de combattants pendant la guerre d’indépendance, le parti est un défenseur déterminé de la culture berbère. Ait-Ahmed n’hésite pas quelques années plus tard à regretter le départ des Européens et à défendre l’existence de l’État d’Israel !…preuve de la très grande hétérogénéité idéologique du F.L.N. masqué par la prise en main des Ben Bellistes dés la fin de la guerre ! Qu’importe à l’image de ces leaders, Ait-Ahmed et Krim Belkacem, les militants sont pendant une vingtaine d’années pourchassés (exil, emprisonnement, assassinat…) avant d’être autorisés à rentrer à la fin des années 80 pour subir peu de temps après les foudres des islamistes… Depuis les années 2000, le parti tente de survivre. En dehors de quelques foyers électoraux comme Tizi Ouzou ou la région algéroise, le parti qui possède 14 députés n’apparaît pas en mesure de contester le parti majoritaire, faute de leader charismatique et d’assise sur tout le territoire…sans compter les divisions internes !

Une pale copie de son homologue français…

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Les centristes du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie du député d’Alger Mohcine Belabas et les libéraux de Talaie El Houriat le magistrat Ali Benfils, ancien chef du gouvernement, semblent trop isolés pour incarner une alternative crédible.

Les islamistes gardent un électorat plus ou moins volage mais capable de se mobiliser. La crise à la frontière tunisienne, le groupe AQMI au Mali et les nombreux Algériens en Syrie mobilisent les plus jeunes et les actifs de leur militant. De plus, la concorde de 2001 n’a pas vacciné tous les électeurs notamment les plus radicaux et les éternels déçus de 1962. Mais les islamistes ne peuvent jouer sur l’effet de surprise de 90 et ont vacciné beaucoup d’Algériens parmi les plus populaires. Le quasi lynchage par des passant d’un islamiste qui tentait de détruire la statut d’une femme nue près de Sétif montre que les Algériens ne veulent pas revivre une seconde décennie noire. Dans les faits, les partis islamistes, dont celui d’Abderrazak Makri, sont trop divisés pour parvenir à s’entendre sur une stratégie en commun. Les rumeurs d’un noyautage par ces derniers dans l’appareil de l’état frisent, cependant, le fantasme d’une société en manque de repères.

Enfin, Le mouvement « Citoyenneté-Démocratie » plus communément appelé « MOUWATANA » est le petit nouveau. Né en juin 2018, c’est pour beaucoup d’Algériens un sérieux outsider et un peu d’air frais dans ce désert de corruption et de népotisme. C’est officiellement le seul mouvement politique à dénoncer ouvertement un 5ème mandat. Il s’appuie sur une multitude d’associations, de syndicats et de partis unis contre le régime de Bouteflika dont le parti « Jil Jadid » (le « Nouvelle génération») du vétérinaire Soufiane Djilali, déjà opposé au 4ème mandat !

Un nombre important de manifestations à éclater dans les villes d’Algérie comme à l’étranger.

Les valeurs réclamées: la démocratie, le progressisme, la laicité. Ce sont en majorité des jeunes trentenaires et quadras surdiplômés fortement influencés par les Printemps arabes mais également par les différents mouvements européens nés dans les 2010 à l’instar, de Podemos ou des Insoumis. Le problème pour le moment : une tête d’affiche peu charismatique et un manque cruel d’impact chez les couches populaires et dans l’électorat plus âgé.

Mais Bouteflika a des cartes en main. Djamel Ould Abbès, le secrétaire général du FLN et l’ensemble du parti (parti il est vrai peu enclin à la démocratie interne) apportent un soutien clair et sans faille au président qu’il considère « comme un maestro. La centrale syndicale UGTA ou les patrons du FCE d’Ali Haddad également. L’ensemble de l’establishment part derrière son « champion ».

Il faut dire que le ménage a été fait : démission du premier ministre Abdelmajid Tebboune à l’été 2017) et l’été 2018 après la découverte de 700 kilos au large d’Oran plusieurshauts responsables militaires sont démis de leur fonction pour corruption…

Alors Abdelaziz : Jeu-Set et Match ?

Abdelaziz V l’ultime épreuve

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La nouvelle n’est pas officielle, ni surprenante, mais fait déjà beaucoup sourire à l’étranger, Abdelaziz Bouteflika postule à 81 ans à sa propre succession pour les élections de 2019.

Cet homme assis dans un fauteuil-roulant après un A.V.C. est absent physiquement de toutes les manifestations populaires et politiques depuis des mois. Remplacé par une photo. Ce dinosaure de la politique, enfin, que certaines mauvaises langues pensent mort, devient à ce jour le seul candidat et le favori en Algérie pour des élections au combien cruciales…

Comment, l’un des pays les plus jeunes du pourtour méditerranéen (27 ans de moyenne d’âge en 2014) peut-il encore laisser son destin à un octogénaire dont l’existence même est remplie de mystère ?

Ce malaise ne vient pas de nulle part…retour en « UBER » sur quarante années de démocratie si fragile dans ce pays qui vit naître saint-Augustin, l’Emir Abdelkader, Albert Camus…

« L’Homme d’Oujda », réputé pour son amour débordant des jolies femmes, est un homme de la guerre d’Indépendance. C’est en grande partie ce conflit qui a fait l’homme politique qu’il est et qu’il reste. Un habile stratège et un séducteur patenté armé d’ un cynisme aiguisé.

Né en 1937 à Oujda au Maroc d’une famille de Tlemcen, Abdelaziz est éduqué au nationalisme au sein des scouts musulmans, véritable vivier de futurs moudjahidines (« combattants » en arabe). En 1956, le jeune homme intègre « l’Armée des Frontières » basée au Maroc. Contrairement à Si Azzedine et d’autres, il ne connaît pas l’épreuve du feu mais va progressivement grimper les échelons de l’appareil clandestin à travers un clan destiné à jouer un rôle central à la fois durant la guerre mais surtout sous l’Algérie indépendante : le Clan d’Oujda. Centré autour de deux hommes, le colonel Boumédiene-futur président-et du colonel Boussouf, sorte de « Béria local », ce groupe fortement politisé et armé va progressivement mettre la main sur l’appareil du Front de Libération Nationale puis sur l’Algérie à partir de 1965. Bouteflika devient rapidement le secrétaire de Houari Boumédiene. Il supervise à la fin de la guerre les troupes basées au sud du pays, à la frontière malienne.

Proche de Houari Boumédiene, il est partie prenante du coup d’état contre Ben Bella le 19 juin 1965. Habile apparatchik, il devient sous Boumédiene un ministre des affaires étrangères particulièrement soucieux de faire de l’Algérie, le chantre du Tiers-monde. Il ouvre des négociations avec la France en faveur de l’émigration économique en signant l’accord du 27 décembre 1968 relatif à “la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et leurs famille”. Il voyage énormément et se fait un solide carnet d’adresse.

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Lorsque son mentor meurt, Bouteflika connaît un période plus trouble. Pourtant ministre d’État sous Chadli Bendjedid, il est accusé d’extorsion de fonds et doit s’exiler de 1981 à 1987 où il se lance dans des affaires fructueuses.

De retour au pays, il va, en bon spécialiste, comploter, ferrailler en interne et réussir à gravir pas à pas les sommets de l’appareil du F.LN. qui occupent avec la compagnie pétrolière SONATRACH et l’efficace Direction du Renseignement et de la Surveillance tout le pouvoir. Durant la guerre civile, (près de 100 000 morts et un million de déplacés en onze ans!), il s’oppose à la ligne dure portée par le président Zeroual et choisit une solution plus modérée et plus conciliante avec les islamistes.

Ancien du Clan d’Oujda mais aussi ministre de Boumédiene, il a pour lui la légitimité historique pour incarner en cette période de guerre civile à la fois l’unité de l’état tout assurant un discours de paix civile.

Après les élections « libres » de 1991, la campagne de 1999 est d’une importance cruciale pour le pays. Opposé au socialiste Ait-Ahmed-l’un des « Neufs chefs historiques du FLN », au libéral Mouloud Hamrouche et à l’islamiste Abdellah Djaballah, « l’Indépendant »Bouteflika gagne l’élection dés le 1er tour avec 73,5 % de votants. La réalité est moins lisse puisque les autres candidats se sont retirés du scrutin reprochant le manque de transparence et les fraudes lors du vote. Mais qu’importe, conforté par le Président Zéroual, seul garant de la stabilité des institutions, Bouteflika est élu Président de la République le 20 avril 1999 pour un mandat de 2 ans puis 5 .

Toutes les élections se suivent et sont identiques: des opposants inėxistants, un président surpuissant aidé par une armée et une entreprise d’état et des scores de « démocratie populaire » en sa faveur » : 85 % en 2004, 90,2 % en 2009 et 81 % en 2014.

La messe (à peu près …) est dite!

Mais Bouteflika reste l’homme de la réconciliation nationale. Il crée des aides financières pour les familles des victimes de l’islamisme, il libère les militaires emprisonnés après des exactions contre des membres du F.I.S. … malgré certaines critiques émanant d’associations des droits de l’homme, ces mesures sont appréciées par une population désireuse une bonne fois pour toute, de tourner la page.

Au niveau économique, la flambée des prix du pétrole permet au pouvoir d’enchaîner les grands chantiers : métro d’Alger, amélioration des voies de communication, construction d’une grande Mosquée… le grand problème reste que ces grands travaux sont sous-traités à des entreprises étrangères ne créant que très peu d’emplois auprès des jeunes. Les Chinois sont devenus depuis 2011 le premier partenaire économique du pays devant la France… mais la Chine vient avec ses ouvriers célibataires, sa logistique et ne se mélange que très peu avec la population locale. Une xénophobie commence sérieusement à éclore dans un pays ayant rompu tout contact avec l’altérité depuis l’exil des Pieds-Noirs… en 1962. (Paradoxe 1)

Cette période est également une ère de scandales financiers où une caste mêlant hommes d’état, militaires et nouveaux riches vont se partager un pactole alors qu’une grande partie des Algériens est confronté au chômage et à la pauvreté… les affaire Khalifa et SONATRACH eurent par exemple une raisonnance particulière dans l’opinion…

Culturellement, l’Algérie de Bouteflika est une Algérie souffrant de schizophrénie. Berbérophone ? Arabophone ? Francophone (la langue de l’ancien occupant) ? Socialiste ? Islamique ?… ou tout à la fois ?

Tiraillé depuis sa naissance, entre une frange « occidentaliste et francophile » et une tendance « national-islamiste » dont les têtes pensantes étaient formées à Kairouan ou au Caire, loin de la Sorbonne. Ce pays a plus de mal qu’il n’y paraît avec son identité culturelle. La guerre civile a forcé Bouteflika à donner des garanties aux conservateurs. Dans la ligne droite de la politique d’arabisation de « Bendjedid », Bouteflika a fait fermé en 2006 , 42 établissements francophones tout en mettant ses frères et enfants dans des établissements privés tenus par… des prêtres français.

Le Printemps noir des Kabyles en 2001 a également obligé le gouvernement à offrir des garanties linguistiques et culturelles à ces irréductibles montagnards à la fois « humiliés » culturellement mais pourtant si présents au sein des armées ou de la police. Paradoxe (2)

Au niveau diplomatique, l’Algérie de Bouteflika reste dans la ligne « tiers-mondiste » de Ben Bella et Boumédiene. Soutien déterminé des Palestiniens, l’Algérie a toujours ses frontières fermées à l’ouest avec son voisin marocain. Elle s’est également rapprochée des Américains notamment sur les questions de sécurité bien qu’historiquement très attaché à son armurier russe.

Avec la France, c’est une autre danse… l’ancienne puissance coloniale garde des intérêts économiques importants en Algérie même si la Chine l’a dépassé et que les Italiens arrivent à grands pas. Au niveau politique, les liens entre l’ancien lieutenant des Chasseurs d’Afrique Jacques Chirac et « Abdelkader El Mali » ont globalement été bons. Bouteflika a toujours eu un rapport conflictuel avec la France fait de mépris et d’admiration. Ancien moudjahidine, il a très souvent surjoué les contentieux historiques en période de crise tout en se faisant soigner aux hôpitaux de Grenoble et du Val-de-Grâce… Paradoxe (3)

Porté par sa politique au Proche-Orient (Palestine, refus de la guerre en Irak…), le Président français a jouit en Algérie d’une sympathie qui ne sait jamais affaibli… l’extrême inverse de son successeur Nicolas Sarkozy. Entre son atlantisme assumé, le projet de loi sur « le rôle positive de la colonisation » et ses discours sur l’identité national (quand près de 3 millions d’Algériens et de Franco-Algériens vivent en France) ont porté un coup terrible aux rapports entre les pays. L’arrivée de François Hollande (ancien stagiaire à l’ambassade d’Alger) que continue son ancien conseiller Emmanuel Macron a adoucit les rapports entre les deux pays entre reconnaissance de certains crimes coloniaux et opérations militaires au Mali… une situation qui s’explique par la fin dans les deux pays, de générations au pouvoir ayant combattu durant la guerre d’Algérie.

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Dans un monde « arabo-musulman » qui a connu les « printemps arabes », l’Algérie est une exception. Seule pays se revendiquant du socialisme, il est également le seul à avoir obtenu son indépendance après une guerre brutale et le premier a avoir subi l’islamisme avec les années noires. Ces deux périodes sont déterminantes si on veut comprendre l’âme de ce pays.

Mais le pays a changé. Il est jeune (27 ans de moyenne d’âge en 2014), connaît un des chômages les plus lourds d’Afrique (avec 17 % en 2014) et son pétrole n’est pas éternel. La majorité des forces vives du pays ne pensent qu’au fameux « VISA » pour la France ou pour l’Amérique du Nord et des manifestations ont commencé à éclater les cinq dernières années. Les procès contre des militaires tombent comme des flocons de neige  sur les sommets du Djurdjura.

Bouteflika, malgré les railleries et le caractère surnaturel de sa candidature, est toujours un symbole. Usé certes mais existant. Il est à la fois le dernier représentant des « Résistants de 1962 », avec ses travers et ses espoirs mais aussi l’homme de l’unité en 1999.

Pour finir, le fait qu’un homme de 81 ans reste au pouvoir montre également l’inertie de cette société qui n’a pas su réellement relever le tournant démocratique de la fin des années 1990. La corruption, les pleurs et le sang peuvent expliquer beaucoup de choses mais pas tout non plus…Si les années noires ont calmé la population de toute dérive islamiste, on ne voit pour le moment aucune alternative crédible…les jeunes ont paradoxalement déserté les engagements militants au profit d’autres préocupations que la gestion « politique » de leur pays… un mot comme « survie » semble être devenue la priorité mais sans« se remonter les manches » et prendre son destin collectif en main comment avoir un avenir viable avec un projet collectif ? Afin de résister : être libre, indépendant, fier (sans orgueil)…

Combien de temps cela va-t-il durer… c’est un autre tour de « UBER » pour Tobrouk » qu’il nous faudra…

A bientôt et paix à tous.

“La Gauche, les « Arabes » …

 

Soyons clairs: le mot “Arabe” est un fourre-tout ! Comme le mot “gauche” d’ailleurs ! Des termes utilisés à l’emporte pièce. Le bazar d’une vieille medina où chaque stand à sa propre sauce! Mais il fallait bien désigner en un seul mot toutes les populations du bassin méditerranéen que la France a colonisé. Parlant à l’origine les langues berbères, phéniciennes ou syriaques, toutes ces populations ont subi des métissages divers et variés dans ce croisement culturel permanent nommé Mare Nostrum.

En toute logique, nous ne parlerons pas des habitants de la péninsule arabique dans ce billet mais bien de ces populations arabisées par les conquêtes musulmanes à partir des VIIème et VIIIèmes siècles qui ont croisé la route de notre Hexagone dés le début du XIXème et ce quelques soit le régime (Second Empire, IIIème et IVème république, la parenthèse vichyste….) ou le statut (département, protectorat etc.) des deux acteurs.

Héritière des valeurs universelles de la Révolution française, des combats de l’Affaire Dreyfus voir du marxisme, la gauche a longtemps été vue comme un espoir d’émancipation pour les peuples colonisés et d’origine musulmane… en trompe-l’œil bien souvent. La gauche institutionnelle et de gouvernement. Celle des décideurs, non des experts. Ceux qui tranchent, prennent des décisions pour le grand bonheur ou le malheur des administrés. Dans la réalité, la vraie…pas celle des livres. Car il y en a d’autres de gauche: celle des artistes, des associations, des opposants perpétuels à tout pouvoir… Une partie des intellectuels « progressistes » pour reprendre ce terme, a bien œuvré avec détermination contre le colonialisme durant l’entre-deux-guerre sous l’influence du communisme. Le point d’orgue de cette lutte s’est bien entendu effectué lors de la guerre d’Algérie auprès de ces « dreyfusards » pour reprendre les termes de Pierre Vidal-Naquet (d’une gauche aux multiples reflets et variantes (qu’ils soient chrétiens, communistes, trotskistes ou gaullistes, à lire dans mon premier ouvrage “Trois historiens face à la guerre d’Algérie” préfacé par Benjamin Stora.). Dans les pas de Claude Bourdet, Jerôme Lindon, Frantz Fanon ou Francis Jeanson, nombre d’universitaires, de journaliste, de militants ont combattu, écrit, soutenu ou sont morts (comme le mathématicien communiste Audin) en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

Mais la politique c’est autre chose. “Gouverner c’est choisir” clamait Pierre Mendès-France ou “subir ” (une pensée pour un ancien enseignant de Toulouse, Jean-Michel Eymeri-Douzans).

Beaucoup d’hommes de gauche ont tenté de garder un contact concret et sincère avec les pays du Maghreb et du monde arabe en général après la Seconde guerre mondiale. Certains ont fait des réformes, pris des risques, mis fin aux protectorats marocains et tunisiens avec PMF en 1956. D’autres Alain Savary, Michel Jobert, Jean-Pierre Chevènement ou Arnaud Montebourg ont fait ce qu’ils ont pu … à leur échelle. Mais la gauche de gouvernement (qu’il s’appelle S.F.I.O., P.S., P.R.G. voire P.C.F. de manière indirecte) a globalement déçu. Trahi disent certains. Peut-être trop idéalisé aussi. Toujours est-il que de part et d’autre de la Méditerranée, le message n’est pas toujours bien passé. De l’internationalisme théorique, on leur a reproché un chauvinisme étriqué. Une politique de droite quoi. Ou dans le souvenir fantasmé du gaullisme, de trop soutenir les Américains et Israéliens. Des critiques parfois injustes, parfois fondées pour une politique toujours contestée.

Dés le Front populaire, nombre d’Indigènes ayant servis dans les tranchées espéraient obtenir la citoyenneté française. Le Projet Blum-Violette (du nom du gouverneur d’Algérie) est présenté en décembre 1936. Il prévoyait de donner la citoyenneté française à 25 000 Musulmans… face aux manifestations des Européens d’Algérie et à l’opposition de la droite parlementaire, le projet tombe à l’eau (Clemenceau l’avait réussi mais il fut le seul)… premier fiasco. Pour le reste du Maghreb et du Levant… nous en reparlerons. Courant 1944-1945, le Conseil National de la Résistance (très fortement teinté à gauche) ne mentionne rien non plus sur ces territoires et leurs habitants alors que des milliers de tirailleurs marocains, pieds-noirs, algériens ou tunisiens affrontent les Allemands et le froid dans des Vosges ensanglantés par les combats. Alger, Oran sont affamés. Sétif et Guelma ne vont pas tarder. Deuxième fiasco.

Et puis arrivent les années Mollet en 1956. Le retour de la gauche au pouvoir.

En Egypte, l’ancien professeur d’anglais pacifiste voit en Nasser “un nouvel Hitler” et envoie les parachutistes récupérer un canal de Suez.  Sa grille de lecture issue des années 30 et son fort attachement à Israël font le reste. Suez est un fiasco…Nasser un “héros dans le monde arabe”. La France et son allié anglais la risée de l’Ancien monde.

Au Maroc et en Tunisie, on arrête comme rarement auparavant les opposants et on soutient les colons à l’heure où le globe se libère de la domination européenne… mais c’est rien à côté de l’Algérie! Guy Mollet et son entourage (Max Lejeune, Christian Pinault, Marcel Naegelen…) vont opérer la politique la plus dure et la plus répressive des événements comme on dit à l’époque… refusant d’écouter des hommes comme Ferhat Abbas ou Jacques Chevallier appelant au dialogue, les Socialistes au pouvoir font arrêter Ben Bella, couvrent la torture, truquent les élections notamment à Oran, multiplient les arrestations arbitraires et cerise sur le gâteau: envoient près d’un million de jeunes conscrits français dans le djebel… la fracture est définitive. Le Parti Communiste Français de son côté a effectué un virage à 180° en passant d’un Algéristan à la soviétique à l’Algérie algérienne mais il en a l’habitude! La S.F.I.O. de Jaurès ne s’en relèvera pas… et le lien avec les intellectuels et la Méditerranée, non plus…

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Le Président du Conseil, Guy Mollet, serre la main du Président de l’Assemblée algérienne Salah Abd el Kader le 08 février 1956, lors de sa visite à Alger. © AFP / INTERCONTINENTALE

Le prestige du général de Gaulle dans ces pays méditerranéens est dans les années 50-60 très fort, la gauche en reconstruction avec ses clubs, Mai 68 et tutti quanti… L’Orient paraît loin. Avec Giscard d’Estaing et son U.D.F. “très Algérie française” (Merci l’OAS d’Hubert Bassot et de Claude Dumont pour la campagne de 1974) on est encore plus loin du royaume arabe de Napoléon III. Bonapartiste contre Orléaniste même en Orient.

Mais les années Mitterrand n’ont rien à voir “Mollet”. Moins d’idéologie plus de cynisme. Mais est-ce mieux ? Lorsque l’ancien ministre de l’Intérieur de Mendès-France (qui collectionne le triste record du plus grands nombres d’Algériens guillotinés avant de devenir en France le Président de l’abolition de la peine de mort!)  arrive au pouvoir la gauche semble avoir changer…. Le P.S.U. des Porteurs de valises est actif mais peu  nombreux, la nouvelle génération des Sabras (sans Chatila) loin de 1962. La gauche est très fortement attachée à Israël (Mais n’est-elle pas née en partie avec l’Affaire Dreyfus et les luttes contre l’antisémitisme des années 30 ?). Tonton a pourtant reconnu en 1972 l’Organisation de Libération de la Palestine et Yasser Arafat. En Afrique, le fameux “pré-carré”, Foccard et les années noirs du gaullisme ont été remplacé par Guy Penne, docteur et “maçon”. Pour nos anciennes le Maghreb-Mashrek, la realpolitik va primer. Le talent de Claude Cheysson au Quai d’Orsay (le conseiller diplomatique de Mendès-France en 1956) et le cynisme de Mitterrand se heurtent à la réalité du monde. François Mitterrand devient le Président français le plus interventionniste au Moyen-Orient. En 1982, les Français interviennent au Liban encerclé par Israël et récupèrent via le “maître-espion” Rondot le chrétien Aoun, chef des phalanges chrétiennes en douce… à la barbe, si je puis dire, des autre Levantins. Après l’attaque du Drakkar en 1983 par les services iraniens (où 58 parachutistes français sont morts), Jean-Pierre Filiu rappelle dans un article concernant “la Politique de Mitterrand au Moyen-Orient” cette interview donnée au journal “Libération” où le Président déclare clairement:« Je ne peux pas signer — je m’y refuserai — la disparition de la France de la surface du globe en dehors de son pré carré ”. Les choses sont claires. Passons sur le cynisme absolu concernant les régimes en Perse et en Mésopotamie en matière de commerces d’arme (la cause du “Drakkar”)… François Mitterrand engage les troupes françaises avec les Américains lors de la guerre du Golfe contre l’Irak. Cassure à gauche avec son ministre des Armées Jean-Pierre Chevénement, les communistes et les pays du Maghreb. Grosse crise avec le monde arabe, la France est incomprise.

Machiavélique, comme jamais, Mitterrand a également jouer le jeu très dangereux des islamistes. En 1979, il soutient l’ancien exilé d’île-de-France l’Ayatollah Khomeiny contre le Shah. Lors des années noires à Alger, il reçoit l’islamiste algérien Belhadj à l’Elysée par la porte de secours en pleine période de guerre civile en Algérie… Seuls les vieux “Gaullistes” comme Pasqua font les yeux doux à Bouteflika et sa bande. Décidément “Gaulliste-FLN” même combat ? Les démocrates algériens reprocheront longtemps au pouvoir socialiste un manque de soutien clair à leur égard. Enfin bref… “Tonton à Tobrouk” aura été un demi-succès dans les salles, relançant l’éternel débat, Mitterrand était-il de gauche et ceux même dans son rapport à l’Orient ?

Mais depuis, on continue dans le brouillard. On va d’incompréhension en incompréhension. De ces députés socialistes qui applaudirent les frappes sur Tripoli élaborées par ce couple si grotesque qu’ont été dans cette affaire Nicolas Sarkozy et Bernard Henri Lévy. Certes François Hollande, qui effectua son stage d’énarque à Alger, a relancé les relations avec Bouteflika. Mais des mauvaises langues pensent même que Jospin président la France en 2003 serait intervenu avec Bush en Irak… Politique fiction quand tu nous tiens…

Le tableau peut paraître noir (gris foncé) et personne ne sait ce que les opposants à ces différents gouvernements auraient fait à leur place. Bien sur, il y eut des divisions, des cassures, des ruptures… mais la gauche au pouvoir a très largement incompris ces régions, aux combien diverses mais pourtant si proches… que d’actes manqués, que d’incompréhensions, que de déçus des deux côtés de la mer Méditerranée.

 

Un contre-exemple mérite quand même d’être cité et connu: car au milieu d’un désert de mirage, il y a parfois le visage d’un espoir qui se dessine: Pierre Viénot.

Ce jeune lycéen, originaire de Picardie, s’engage volontairement  comme artilleur dans la Somme où il est blessé deux fois. Par des rencontres après la guerre, il intègre le Cabinet du Maréchal Lyautey, Régent tout-puissant du protectorat marocain. A côté du vieil homme qui le considère comme un fils, il va apprendre loin des livres, toute la diversité de ce royaume millénaire. Il apprends à composer avec les différentes tribus berbères, les Arabes et à maintenir l’influence de la France sans pour autant casser les traditions locales. Monarchiste invétéré, opposant au colonialisme jacobin des Galliéni (dont il fut un proche) ou de Sérail, Lyautey va s’avérer un diplomate particulièrement fin et le rénovateur absolu de l’état marocain, le fameux Makhzen. Une leçon pour Pierre Viénot. Après l’échec du Bureau Franco-Allemand, où plein d’idéalisme, il pensait assurer une paix pérenne entre les deux voisins, il devient député des Ardennes. Spécialiste des Affaires étrangères à l’Assemblée, ces avis sur l’Europe et l’avenir des colonies sont particulièrement écoutés dans la Chambre. Quand arrive “le Front Populaire”, cet homme appartenant au micro-parti “Parti républicain-socialiste” est nommé sous-secrétaire aux Protectorats du Maghreb et aux Mandats du Proche-Orient. Des leçons de Lyautey, il a compris à se concerter avec les acteurs locaux, à ne pas les mépriser. Il prend un jeune germaniste comme directeur de cabinet Pierre Bertaux et le brillant orientaliste, membre de la SFIO, Charles-André Jullien. Il multiplie les voyages au Levant et parvient à négocier  à l’automne 1936, les traités accordant l’indépendance au Liban et à la Syrie. Ces traités ne sont pas ratifiés, en raison de l’hostilité du Sénat, mais ils servent de base pour l’indépendance effective de ces pays, à la fin de la Seconde guerre mondiale. Entre l’échec de “Blum-Violette”, la non-intervention en Espagne en faveur des Républicains et le début des divisions à gauche sur l’Allemagne, l’action de Viénot est un miracle. Laic certe. Au Maghreb, sa politique vise à renforcer le droit des indigènes provoquant la fureur des colons. Son discours à la radio tunisienne du 1er mars 1937 visant à renforcer les droits des Tunisiens lui vaut d’être considéré par les plus influents colons comme « l’Antéchrist » Charles-André Jullien (“L’Afrique du Nord en marche”). De cette période va naître une amitié profonde et durable avec le leader du “Néo-Destour”, un certain Habib Bourguiba…

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Monsieur “Monde Arabe” sous Léon Blum, il est également le seul dirigeant du Front Populaire fait “Compagnon de la Libération”.

Et puis il y a la chute du Front populaire, la guerre, l’aventure du Massilia, l’arrestation à Rabat puis le procès de Clermont-Ferrand avec Mendès-France et bien d’autres… son évasion, la création du mouvement “Libération-Nord”  dont il est un des leaders. Une seconde fois incarcéré, il s’évade et rejoint Londres où il va devenir jusqu’à sa mort l’Ambassadeur spécial de la France Libre auprès des Anglais. Il va s’efforcer -au prix de d’une santé fragilisée par les affres de la Grande guerre – à maintenir une France totalement indépendante à la Libération. Une France administrée par le Gouvernement provisoire de la République Française et non par les troupes anglo-américaines, le fameux plan AMGOT (Allied Military Government of Ocupied Territories). Il accompagne le Général de Gaulle à Bayeux durant l’été 1944. Mais succombe d’une crise cardiaque quelques semaines après le 20 juillet 1944.

Viénot et d’autres incarnent de manière plus minoritaire une gauche de gouvernement qui a su concilier le difficile compromis entre un patriotisme intransigeant et un universalisme sans compromission… un équilibre en réalité si périlleux mais tant souhaité, tombant si souvent dans l’eau de l’Al Cawthar ou Styx…selon les points de vue.

Fès vend son mellah !

 

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La Maison de Maimonide…une caverne d’Ali Baba chargée de mémoire…paradoxe locale. Photographie personnelle.

Si un jour, vous passez à Fès, capitale spirituelle du Royaume chérifien… oubliez la chaleur estivale étouffante de cette cité construite entre Rif et Moyen-Atlas…loin de la mer. Humez plutôt ce vent frais de cultures brassées en 1500 ans d’histoire.

Fondée par le grand Moulay Idriss 1er en 789, la cité a accompagné l’existence du Maroc ,de la dynastie des Mérinides jusqu’au Traité de Fès de 1912 qui instaura le protectorat français. Forteresse arabe au milieu de massifs berbères, c’est une autre communauté qui attire notre attention dans ce billet: la communauté juive de Fès.

Prenez Bab Guissa, une porte monumentale du XIIème siècle au nord-est. Longez la mosquée du même-nom et sa medersa (école coranique)datées toutes deux du XVème siècle. Traversez la plus grande médina du Maghreb. Entre les stands de fruits et légumes de la plaine fertile du Saiss, au milieu des robes-les plus belles du Maghreb vous dira-t-on, des teintureries où des hommes de tout âge travaillent de manière harassante jusqu’à point d’heure, entre deux “bouibouis” où des fassis refont le monde autour d’un thé à la menthe,..  bref dans ce souk (pour le reste achetez “le Guide du Routard”)… il y a la maison de Maimonide.

Maimonide (1138-1204), Moise de son doux nom, est très certainement le plus grand réformateur du judaisme au Moyen-âge. Originaire de Cordoue, il fuit avec ses parents l’intolérante dynastie des Almohades pour se réfugier comme beaucoup de ses compères vers le Maroc et plus particulièrement à Fès la spirituelle. C’est dans cette bicoque, typique d’un mellah (le quartier juif) que ce médecin, astrologue se fit le représentant de la pensée scolastique (ce courant philosophique qui prédomine entre le XIème et le XVème siècle et dont il fut, comme Averroès pour l’Islam ou Saint Thomas chez les chrétien, l’une des figures de cette “doctrine” mêlant Saintes écritures et philosophie aristotélicienne). “L’Aigle de synagogue”, spécialiste éminent du Talmud, reste le plus bel exemple de la tradition judéo-andalouse. Ses travaux firent “débat” jusqu’à la fin du XIXème au sein de la communauté juive. Et c’est dans ce lieu justement qu’il écrivit ses ouvrages les plus importants.

Mais si aujourd’hui “la maison” symbolise l’histoire juive de Fès et du Maroc, c’est surtout car le salon principal regorge de pièces religieuses issue de la grande synagogue de Fès,  d’écoles juives locales, de particuliers…! Chandelier, mezouzah, banc avec noms des fidèles, Torah… Des pièces de plus de 500 ans d’histoires oubliés de tous. Avec le départ des Juifs de Fès, c’est l’ensemble des objets religieux qui sont restés sur place. Rien n’a été amenés… tout est figé dans le temps et dans le sol…faute d’acheteurs ! Car ni l’état d’Israel (où les “Marocains” et leur descendants restent la deuxième communauté avec 800 000 personnes après les “Russes”), ni les nombreuses associations juives de France, de Navarre et du monde ne se sont intéressées à ce trésor! Sans le dévouement d’un Sarcellois de 73 ans originaire de Fès, où serait ce patrimoine, qui dépasse l’histoire religieuse ou communautaire pour rentrer dans le patrimoine historique de l’humanité ? Comment qualifier un monde où passé, mémoire, transmission se sont évaporés dans les nimbes de l’instantané ?

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Torah à vendre…

Gardé par un vieux musulman, comme la majorité des sites juifs du pays, l’autre gardien-celui de la mémoire- tente par tous les moyens de trouver une issue. Une “une” du journal “le Monde” datée du vendredi 27 mai 2003 est placardé près de la porte d’entrée. Le désarroi a poussé cet homme à investir le célèbre Hôtel Drouot à Paris. On vendait par exemple “une imposante fontaine-et son bassin-ornée de zéligs, des carreaux de céramiques fassis, se caractérise par des inscriptions en hébreux (3500 et 5000 euros)” et livrable à domicile en plus!

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Article du monde daté du 27 mai 2003 relatant une vente aux enchère à l’Hôtel Drouot de pièces issues de la maison de Maimonide.

Pour comprendre, l’importance de ces “objets” peu communs, retour sur 2000 ans d’histoire juive au Maroc comme à Fès.

Descendants des “tobashims” (ces tribus berbères judaisée au temps de l’Afrique du nord romaine) ou des “megorashims” (exilés de force d’Espagne ou du Portugal après la Reconquista), les Juifs ont avec le Maroc une histoire ardente, pleine de passions. La majorité  était artisan, boutiquiers voire paysan pour ceux de l’Atlas. Ils occupaient des métiers dévalorisés par l’islam: savetier, forgeron etc…  ces dhimmis-sujets de seconde zone- eurent également au sein des grandes dynasties- mérinides, almohades, almoravides leurs représentants, leurs élites: riches commerçants, influents lettrés voire médecins à la Cour des différents califes ou sultans…

En réalité de haut en bas, les musulmans ne peuvent se passer de leur juif. Comme l’explique très l’historien Denis Rivet “Les juifs ne sont ni dans la société maghrébine, ni en dehors, mais un entre deux: ni peuple hôte dans la cité, ni peuple paria victime de la dhimmitude (dhimmi: le terme coranique pour désigner le “protégé” ). Avec les musulmans, ils vivent dans un état de voisinage et d’exclusion, de complémentarité et de concurrence, de proximité et de différenciation.”

 

C’est avec le protectorat français que les choses vont s’accélérer. L’arrivée d’une nouvelle économie”industrieuse” détruit les petits métiers et met beaucoup de juifs dans la misère. La crise de 1929 amplifie le phénomène. Mais à l’instar de leur coreligionaire de France ou d’Algérie, les valeurs républicaines deviennent leur horizon. Bénéficiant des écoles françaises ouvertes à Fès ou Casablanca (où des structures intracommunautaires de l’Alliance israelite universelle), bon nombre de Juifs vont profiter de cette ouverture pour faire de brillantes études et s’élever socialement dans “leur” royaume ou parfois à l’étranger et notamment en France. Le sionisme apparut dans les années 20 sur place ne les intéresse peu… Mohammed V les protège durant la Seconde guerre mondiale, selon la tradition… mais très vite les événements du Proche-orient vont avoir un impact sur le sort des Juifs du Maroc. Des pogroms, il y en a eu, et notamment avant le protectorat. A Casablanca et à Fès, justement, le mellah s’est enflammé à de nombreuses reprises n’en déplaisent à certains… En 1033, déjà les zénètes avaient massacré des Juifs dans la ville. Plus proche de nous, pendant deux jours, du 17 au 19 avril, les 12 000 habitants de la mellah fuient, poursuivis par les habitants car suspectés d’être trop proches des autorités coloniales un mois après la signature du Traité…46 Juifs meurent. La mellah est enflammée et nombre d’ouvrages sont détruites…

Après 1948, et la naissance de l’Etat juif, les tensions réapparaissent. Et les mauvais souvenirs reviennent. Pourtant nombre de Juifs jouent un rôle de premier ordre dans la lutte indépendantistes. Au sein du principal parti, l’Istiqal (“Indépendance” créé en 1943) le leader, le professeur de mathématique Medhi Ben Barka côtoie des militants juifs désireux eux-aussi de défendre leur “patrie”. Mais c’est au sein du Parti communiste marocain que leur présence se fait le plus remarquée avec notamment deux Fassis Simon Lévy et Albert Fasson qui en furent les dirigeants. Mais après la mort de Mohammed V, les choses changent. Si nombre de juifs incorporent les administrations du Makhzen, les manifestations antijuives s’accélèrent et c’est une histoire de près de deux millénaires qui s’achèvent progressivement. On estime qu’entre 1950 et 1960, 250 000 marocains auraient fuit vers Israël. Les autres vers la France et Sarcelles, Villeurbanne, Marseille…de plus en plus de jeunes-les derniers-vont faire leur études à Paris, New-York, Montréal ou Tel-Aviv…très loin de la maison de Maimonide !

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Simon Lévy (1934-2011, immense figure la gauche marocaine…dans une synagogue fassie. DR.

A Fès, ils étaient 16 000 en 1950 et ne sont plus qu’une centaine de retraités aujourd’hui…eux représentaient sous le protectorat 10% de la ville.

Sauver les meubles (dans les deux sens du terme) chargés d’histoire, de mémoire c’est sauvegarder toute la beauté et la diversité d’une terre qui chaque jour périclite (l’auteur de ce billet n’étant ni Juif, ni marocain doit-je préciser) … d’une civilisation qui attend avec impatience une lueur d’espoir et un peu d’humanité… dans ce monde de brute.