Tunisie: la victoire des outsiders

Les milliers d’Algériens, qui chaque année partent sur les côtes tuniennes profiter des complexes touristiques, peuvent être envieux. Non pas des espaces bétonnés de La Goulette ou d’Hammamet…mais de découvrir à quelques pas de chez eux, en plein Maghreb, une vie démocratique certes imparfaite comme tout système humain mais vivante, pleine d’espoir…loin de la morosité algérienne et de ces élites aveugles et corrompues pour beaucoup.

Le 15 septembre dernier, 7 millions d’électeurs ont été appelés à élire leur Président de la République. Symbole unique de cette semaine folle d’espoir pour nombre de Tunisiens n’ayant connu jusqu’en 2011 que la dictature, Ben Ali mourait en exil quelques jours plus tard en Arabie Saoudite. A croire que toutes les planètes semblaient s’aligner du côté de Tunis.

26 candidats étaient alignés sur la ligne de départ représentant toutes les opinions et sensibilités du pays : des islamistes à l’extrême gauche en passant par les socialistes et les candidats les plus loufoques. Il y’en avait pour tous les goûts.

Si ces élections donnaient au préalable d’une démocratie vivante et pleine d’espoir, la réalité en Tunisie est d’un acabit.

Certes, le pays est celui du Printemps arabe qui a tenu le plus ses promesses en ce qui concerne le respect des droits civiques et des libertés publiques. Mais mettre un bulletin dans l’urne ne nourrit pas toujours son homme et la crise économique ajoutée à des erreurs de casting ont profondément affecté le moral de nombreux citoyens tunisiens. Le pays connaît une crise de confiance profonde envers ces élites en place depuis 2014. L’économie n’a pas redémarré. Dépassant dans les années 2010 l’Afrique du Sud comme premier atelier africain en matière de textile, le pays est pourtant en crise économique. La révolution n’a pas eu l’impact escompté sur les finances du pays et les mesures prises par les gouvernements respectifs furent des fiascos totaux. Depuis 2016, le chômage est toujours à 15% touchant plus particulièrement les femmes en milieu rural. Mais le problème est plus ample : fer de lance de la révolution de 2011, les étudiants sont les premiers touchés par le manque d’emploi et en particulier les « surdiplômés ». Ces grosses têtes, parfois bien faites, sont les premiers frustrés par le système en place. Et ils n’ont pas hésité à s’en plaindre sur les réseaux sociaux. Près d’un tiers des étudiants sortant de l’université ne trouvent pas leur place sur le marché de l’emploi. La faute en partie à un système éducatif peu adapté au marché tunisien et à une fuite des cerveaux toujours aussi présente.

C’est dans un contexte de rejet des élites traditionnelles que s’est déroulé ce scrutin.

Le rejet des nouvelles élites post-révolution est total sans pour autant tomber dans une quelconque nostalgie du Benalisme.

La campagne a d’ailleurs été calme et beaucoup plus respectueuse que nombre d’élections occidentales : pas de bourrage d’urnes, aucune fraude avérée, un réseau internet intact, des militants sincères et peu agressifs…

Il faut « sortir les sortants » semble pourtant avoir été le slogan adopté par celles et ceux qui se sont aventurés dans urnes. Mais l’abstention a été faible. La participation a été de 49% selon des chiffres encore provisoires de l’Isie, un taux faible en regard des 64% enregistrés lors du premier tour de la présidentielle de 2014.

Les « Frères » tunisiens d’Ennahdah pensaient clairement être en tête du scrutin. Moncef Marzouki, proche du mouvement et président en 2011, avait en 2014 atteint le second tour en perdant face à l’actuel président, l’ancien diplomate destourien Béji Caid Essebsi.

En tentant d’effacer leur image de parti islamiste pour apparaître tel le Parti de la Justice et du Développement marocain en bon démocrate-musulman, Ennahdha pensait attirer vers eux les classes moyennes et les plus diplômés : erreur de stratégie puisque Abdlelfattah Mourou a terminé troisième avec 12,9 % des scrutins. Le visage abattu du président du parti Ghannouchi à l’annonce des résultats était révélateur de cette claque.

Le duel va opposer le 6 octobre prochain deux candidats « hors système », deux électrons libres de la politique à l’image de leur pays : l’universitaire Kais Saied arrivé en tête avec 18,8 % sans parti, ni moyen de communication au magnat de la presse Nabil Karoui arrivé second avec 15,4 %.

Comme rien ait jamais simple en politique, ce véritable self-made-man, patron d’une importante chaîne de télévision… est en détention provisoire pour fraude fiscale.

Un peu léger vu le climat déjà constaté quelques lignes auparavant dans le pays.

Surtout que le major de l’élection a déjoué tous les sondages en parvenant en tête du 1er tour sans appareil, ni militant. Ce juriste longiligne au visage d’ascète remplit beaucoup de critères ayant favorisé cette ascencion fulgurante. Parfait connaisseur de la constitution, il a promis de réformer le pays en décentralisant la république tunisienne en s’appuyant davantage sur les cantons. Décentraliser pour rendre le pouvoir au peuple. Universitaire reconnu, fin lettré, il a fait campagne en arabe littéraire, avec beaucoup de pégagogie pour expliquer son programme. Surtout « Rococop » pour sa voix monocorde, il est l’anti-thèse du tribun de la plèbe. Et ce sont paradoxalement ces qualités qui ont permis de faire des émules chez les étudiants et la classe moyenne éduquée, lassés des fausses promesses des hommes politiques nés d’une Révolution où l’art de communiquer a pris le pas sur le réel. Musulman particulièrement pieux, sans être suspecté d’une quelconque collusion avec les intégristes, il fut à de nombreuses reprises évasif sur l’application de la charia dans la société tunisienne, reste favorable à la peine de mort et très claire sur son opposition à l’homosexualité en Tunisie « amenée selon lui par les Étrangers ».

Des déclarations qui lui ont apporté sur un plateau la voix des musulmans pratiquants et des plus vieux, peu tentés par une aventure Ennahdah.

Mais ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot. Grand spécialiste de l’entrisme, ils ont déjà montré à de nombreuses reprises leur capacité au sein de l’Assemblée à influencer les votes. Dés l’annonce des résultats, ils ont clairement appelé à voter pour le « révolutionnaire-conservateur » Kais Saied. C’est en grande partie ces électeurs qui pourraient faire l’élection si l’abstention devait rester intact.

Car on voit mal la gauche si désunie, qu’elle soit socialiste, trotskiste ou laïque soutenir le charismatique mais si clivant Nabil Karoui dont la situation personnelle est en elle-même inique.

Mais en politique comme avec les Hommes, rien n’est jamais joué d’avance.

La suite le 6 octobre.

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