Algérie, le « virus » de la politique

En réalité, seul le Coranavirus semble avoir eu la peau, pour le moment de l’Hirak. Vendredi, pour la première fois depuis plus d’un an, la mobilisation n’aura pas lieu, afin d’éviter les risques. L’Asie, l’Europe, le Mexique tous semblaient avoir été touchés par ce désastre sanitaire. L’Afrique, par cette triste fatalité de l’histoire contemporaine, n’y échappe pas. Si on retourne au temporel, les raisons d’un énième rassemblement n’ont pas changé. Encore moins l’élection présidentielle. Au contraire, elle a consolidé ce mouvement civique et pacifique. L’ancien premier ministre Abdelmadjid Tebboune, âgé de 74 ans a bel et bien été élu au premier tour le 12 décembre 2019 avec 58,12 % des votes. Les opposants peuvent bien crier au scandale démocratique puisqu’ils ne se sont pas déplacés, mais force est de constater que leurs cris de colère, justifiés ou non, n’a pas eu l’écho contesté. 10 % de votants semblait être une mascarade selon eux, puisqu’ils n’avaient pas été voter comme pour prétendre que derrière leurs pas, c’était l’Algérie entière qui manifestait. Or c’est bel et bien 40 % des citoyens algériens qui se sont déplacés. Dans un pays où 20 millions d’habitants ont un compte Facebook sur 40 millions de personnes, le selfie avec un mégaphone et un drapeau comme pour un match des Fennecs n’est pas suffisant pour renverser un régime. Le virtuel n’est pas le réel.

Aujourd’hui de plus en plus d’ouvrages sortent sur l’Hirak, par d’éminent spécialiste du pays comme Benjamin Stora. Les travaux reposant sur des données scientifiques, sont souvent tournés en sa faveur, afin d’étudier ce mouvement, comprendre cette jeunesse et dézinguer l’Etat FLN et sa mythologie nationale. Ce récit, que nous connaissons également chez nous, fait encore consensus dans une grande partie du pays. Et comme la remise en question, où l’orgueil mal placé, sont une tradition locale, ni le pouvoir, ni l’opposition ne semble rebattre ses cartes afin de gagner durablement la partie. Où faire gagner l’intérêt du plus grand nombre.

Ce que n’ont pas compris les partisans pacifiques de l’Hirak c’est que leur pays reste un territoire rural, marqué encore par la guerre civile. La population est attachée à son armée populaire dont les soldats sont leurs fils et petits-fils et non des étudiants en sciences humaines. Pasolini n’aurait pas dit mieux.

Le pouvoir n’est pas parfait vu des douars. On connaît le népotisme, les fraudes, le chômage des neveux partis en ville. On ne parle même pas de la corruption. Mais lorsque l’on voit le bazar en Libye, au Mali ou plus loin en Syrie, on préfère toujours ce régime autoritaire à un régime libéral dans lesquels pourraient se fourvoyer les islamistes ou un parti potiche, sous-fifre des Français voir des Israeliens selon le niveau de paranoia.

Tebboune n’est pas l’homme providentiel. Pour personne. Mais on attend qu’il rassure. Il reste le Préfet, qui ne sciera jamais la branche qui l’a mise en place, à savoir l’Etat-parti FLN. Mais tel le Wali, tel un maire de bled, il sait dire oui à tout le monde. Il « entend » et « comprend » l’Hirak, il salue « les femmes » en tête des cortèges mais il ne change pas les structures du pouvoir pour autant. Un nombre important de journalistes reste en prison. Les flics usent toujours de la matraque.

Ne disposant plus de minorités ethniques sous la main, il a mis une dose plus forte de sociétale en augmentant le nombre de femmes au gouvernement, afin de passer pour un homme d’ouverture et de progrès. Le fameux « Je vous ai compris » avec un appareil auditif déréglé.

L’opposition partisane tente de se rassembler dans son auberge algéroise nommé « Plate-forme politique de l’alternative démocratique » mais aucun Ben Barka local n’a le charisme pour devenir le leader demain. Ni le Michel Debré pour écrire une vraie constitution digne de ce nom. Beaucoup de cris et une terrible cacophonie.

Mais personne n’est dupe, Tebboune n’a pas élu pour faire la révolution mais pour consolider le pouvoir, éviter une fragmentation de la nation. La Kabylie, d’habitude si bruyante est restée au diapason. L’heure est grave dans la région et ce n’est plus le moment d’entendre les jérémiades de ces mômes devant la Grande Poste. D’autant que cette situation repousse les investisseurs. Le cours du pétrole s’effondre, et ce pays né sur des mines d’or (pétrole, gaz, céréales, vergers…) devient progressivement un terrain miné. Les vraies réformes se font attendre, cela devient urgent… L’économie reste beaucoup trop dépendante du pétrole et les revenus sont estimés à 20 milliards cette année contre 34 milliards habituellement. Les réformes visant à diversifier des pans entiers de l’économie sont impératives.

Pour couronner le tout le plus grand pays d’Afrique est « mal entouré ». Ce qui renforce sa paranoïa. Et Tebboune doit encore et encore être très clair pour rassurer sa population. Il tente de se montrer conciliant mais ferme au niveau international. Il a critiqué la position turque en Libye et a calmé le jeu avec l’Ethiopie. Addis Abeba a exclu son ambassadeur après des heurts contre une Egypte prétendument alliée d’Ager. (Sur la question des eaux du Nil, notre Uber reviendra dans quelques semaines… promis). Le Mali est toujours au même point, la Tunisie peut toujours s’enflammer.

Enfin tout ne tient qu’à un fil.

L’Egypte d’al-Sissi: entretien avec Tewfik Aclimandos

« Un Uber pour Tobrouk » vous présente à toutes et à tous ses vœux de bonheur pour cette année 2020 avec l’espoir toujours aussi grandissant de voir un monde toujours plus juste et en paix… bien que cette nouvelle année ne semble pas débuter sous les meilleurs auspices que ce soit en Iran, en Syrie, en Libye…

Je remercie dans un premier temps tous les lecteurs qui m’ont été fidèles cette première année pour mon blog et qui me soutiennent dans un travail que je souhaite le plus clair, le plus concis et le plus pédagogique possible. En historien, en politiste, en citoyen.

J’ouvre cette année avec un nouveau format que je ferai régulièrement avec des entretiens, principalement avec des intellectuels et des observateurs des pays concernés.

Nous parlons aujourd’hui souvent à tord et à travers des problèmes liés à Iran, en Algérie et à la Libye ; ces problématiques je les avais bien entendu abordées l’année dernière et sur lesquels nous reviendrons, mais j’ai décidé d’ouvrir l’année 2020 avec un pays fondamental dans la région par la richesse de sa culture plurimillénaire comme par sa position stratégique, l’Egypte du Maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Cet enfant du Caire, officier de l’infanterie mécanisée passé par le renseignement militaire, est arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat le 3 juillet 2013 avant de démissionner en 2014 pour se représenter la même année. Réélu en 2018, le nouveau Président apparaît parfois comme un nouveau Moubarak ou un nouveau Sadate selon les observateurs, avisés ou non.

Fer de lance des Printemps arabes de 2011, pays le plus peuplé du monde dit arabo-musulman, l’Egypte veutredevenir un acteur incontournable dans une région toujours aussi mouvementée.

J’ai donc posé quelques questions à l’intellectuel égyptien Tewfik Aclimandos, chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Égypte.

Les années 2000 ont été une période particulièrement meurtrière pour la communauté copte, où de nombreux attentats ont touché une communauté ancestrale dans le pays. Quel rapport entretient, aujourd’hui, le nouveau pouvoir avec les Chrétiens en Egypte qui représentent 6 % de la population ? Les actes de violence semblent s’être apaisés mais le maréchal al-Sissi est-il clairement soutenu par la communauté ?

Les rapports du Président avec la communauté copte sont excellents, et il est incontestable qu’il est le chef d’Etat le mieux disposé à l’égard de cette communauté que l’Egypte ait jamais eu. Après, la communauté est souvent indignée par le fait que la police ne les protège pas dans un ou deux gouvernorats où les incidents sont nombreux. Certains pensent que ladite police, ou que l’appareil d’Etat, sont des salafistes masqués, mais l’accusation est injuste.

Bien sûr, au sein de la communauté, vous n’aurez pas une unanimité totale sur l’appui au Président, beaucoup (des jeunes révolutionnaires, ou au contraire certains hommes d’affaires), lui en veulent pour une raison ou une autre, mais l’écrasante majorité l’appuie. La communauté est, avec les femmes de plus de 40 ans, sa clientèle la plus fidèle.

-Les changements politiques ont souvent des impacts forts, parfois négatifs sur les économies des pays concernés. On a vu par exemple que le chômage des jeunes diplômés en Tunisie avait eu un impact déterminant durant les dernières élections présidentielles. Des grèves et des manifestations sont apparues dernièrement dans le paysage politique. Quelle est réellement la situation économique dans le pays ? Que pensez-vous des réformes entreprises dans le pays par le pouvoir exécutif ?

Les grèves et les manifestations qui ont été relayées par certains médias occidentaux n’apparaissent pas aussi importantes que cela, la preuve étant le peu de vidéos défilant sur les réseaux sociaux dont nous avons vu l’importance en 2011. Sur l’économie, oui, on peut dire que l’économie égyptienne va mieux que le pouvoir d’achat des égyptiens. Mais, à sa décharge, al-Sissi a du adopter en catastrophe un plan de restructuration qui aurait dû être mis en route quarante ans avant. Il faut voir l’ampleur du défi ou du problème: l’Egypte a entre 2 et 2,5 millions d’habitants en plus chaque année, et doit donc, pour les vingt prochaines années créer, au minimum, entre un et deux millions de nouveaux emplois par an. Donc elle a besoin de nouveaux investissements en permanence, et ces derniers ne seront pas au rendez vous si les finances de l’État ne sont pas en ordre, condition nécessaire mais insuffisante.

On peut critiquer les politiques économiques et on ne se prive pas de le faire, mais on omet de montrer le revers positif de chaque mesure. On peut par exemple trouver que ce régime s’appuie trop sur le BTP, mais il faut dire aussi que celui-ci crée des centaines de milliers d’emplois pour les plus pauvres. On peut estimer que la dette monte beaucoup trop vite, mais il faut ajouter qu’elle reste encore à des niveaux raisonnables et qu’en tout cas cette augmentation illustre ce que je disais, le régime s’attaque à tous les dossiers.

– L’Egypte souhaite garder une influence dans la région comme l’atteste son officieux soutien aux troupes du Maréchal Haftar en Libye mais quelles sont aujourd’hui ses relations avec Israël et les États-Unis ? Quels sont également ses rapports avec la Russie, nouvel acteur fort en Méditerranée orientale ?

L’Egypte veut avoir de bonnes relations avec tout le monde, mais pas à n’importe quel prix, bien sûr. Nous ne sommes pas dans une posture agressive. Evidemment, les Etats-Unis restent un partenaire clé. Mais ils sont imprévisibles et nous n’avons pas oublié les sanctions adoptées, au pire moment, par le président Obama, qui ont fait mal. D’où une diversification des partenariats. Les relations avec Israël sont très bonnes, puisque les deux pays sont confrontés à des défis communs (Turquie, Hamas). Les relations avec les Russes sont bonnes, même s’il y a des arrières-pensées et de mauvais souvenirs de part et d’autre. En ce qui concerne les relations entre l’Egypte et Libye, je dirai que l’Egypte a intérêt à ce que l’Est du pays soit « sûr », et qu’il y ait une solution politique. Elle n’est pas contre le principe d’une intégration des islamistes, mais estime que ces derniers sont trop gourmands.

– Beaucoup d’observateurs occidentaux font un parallèle, peut-être osé et caricatural, entre les présidences d’Housni Moubarak et le Maréchal al-Sissi, deux militaires, il est vrai d’un régime autoritaire et libéral au plan économique. Que pensez-vous de cette comparaison ?

Sissi et Moubarak sont très différents, et si je peux comprendre qu’on préfère l’un ou l’autre, les comparer n’a aucun sens. Pour faire court, Moubarak était dans une approche « gestion des équilibres », Sissi dans une approche de « refondation de la société », de « restructuration ». Moubarak évitait certains problèmes, soit pour laisser du temps au temps, soit parce que le sujet était « dangereusement clivant », soit parce que cela ne l’intéressait pas. Al-Sissi s’attaque aux problèmes et va au coeur de l’affaire (ce qui ne veut pas dire nécessairement que son approche soit la bonne, mais elle a le mérite d’exister), Moubarak était en mode « qui n’est pas explicitement contre moi est avec moi » et n’avait pas de conceptions claires du futur du pays, ce qui veut dire qu’il avait tendance à laisser la société suivre son cours. Al Sissi a une vue très précise de ses ennemis, de ce qu’il veut pour le pays, etc. Sur les coptes, al Sissi est philo-copte, Moubarak se contentait de ne pas être anti copte. Moubarak avait plus de patience pour le débat public, et tolérait la corruption voire pis. Sissi est moins patient.

Leur seul point commun est dans leur intention d’incarner une « certaine idée de l’Egypte » et une grande prudence dans la gestion de la politique étrangère. Mais même sur ce dossier, il y a des différences: al Sissi et ses hommes ont plus d’orgueil et sont plus conscients de la « grandeur » de l’Egypte.

De plus, al-Sissi gère une situation où la question de la révolution est omniprésente, même si elle est souterraine.

Un grand merci Tewfik pour ces éclaircissements.

Bonne lecture à tous et à bientôt.

Algérie: le cul entre deux chaises

Un manifestant à Alger, le 20 septembre, lors d’un vendredi du hirak algérien © Toufik Doudou/PPAgency/SIPA Numéro de reportage: 00924779_000012

Entre sursaut démocratique et déclin, l’Algérie est un pays où le système continue d’être contesté chaque vendredi. Des élections seront organisées en décembre.


« Sahla démission ». Le message est clair et expéditif. La contestation continue encore et encore… dans le pays qui a vu naître El Ouafi, Mimoun, Boulmerka et Morcelli, l’endurance semble un don. Mais le Graal espéré est loin d’être gagné d’avance. Trente-trois vendredis de suite, des dizaines de milliers d’Algériens défilent encore et encore pour un changement de régime et une démocratie nouvelle. Toute la caste est visée. L’exemple de leur voisin tunisien donne un étrange mélange de frustration et d’espoir qui n’entérine pas l’orgueil populaire. Et malgré la décision du chef de l’Etat-major d’interdire l’accès à la capitale aux Algériens des autres wilayas, Alger a été le théâtre de l’une des plus imposantes manifestations depuis le début de l’Hirak.Ouverture dans 0Sponsorisé par L’ Assurance MaladieMal de dos ?Gardez le mouvement grâce à vos activités quotidiennes pour muscler votre dosEn savoir +

Le système en place joue la montre

D’après les slogans brandis par les manifestants dans tout le pays, les Algériens refusent l’organisation d’élections avant un changement complet des symboles de l’ancien système.

Après deux reports, la date du scrutin présidentiel est officiellement fixée au 12 décembre par le chef de l’État par intérim Abdelkader Bensalah. Mais cela ne suffit pas aux habitants de ce pays qui demande un grand coup de balais à la tête des institutions. Le ton s’est également durci au sein de l’appareil d’état. Le général Sahla1, le chef d’état-major, continue d’imaginer l’Algérie comme une caserne géante : augmentation des arrestations arbitraires, interdiction des drapeaux kabyles dans les manifestations, visite constante auprès des effectifs militaires dans chacune des wilayas… On est loin de l’angélisme de certains commentateurs qui pensaient l’Hirak comme une révolution de velours. Chassé le naturel il revient au galop. Certes nous ne sommes pas dans la Kabylie des années 60, en 88 à Alger ou durant les années noires… mais l’art du compromis ne semble pas être une tradition algérienne et chacun des deux camps semble jouer la montre.

Les hauts-gradés et les officiers capables de régénérer le pays se font rares, sont vieux et n’ont plus la légitimité de leurs aînés. Ils n’ont aucune vision collective et ne peuvent plus jouer le coup de l’islamisme. L’armée actuelle n’est plus issue de l’armée des frontières des années 60 qui combattaient pour un clan les opposants kabyles ou les socialistes. Encore moins celle des années noires affrontant le Front Islamique du Salut. Ce n’est également pas une armée ethnique à la alaouite en Syrie défendant une vision tribaliste de la société. C’est l’Algérie jacobine avec son armée nationale composée de jeunes conscrits dont les mères, les sœurs, les pères représentent l’Hirak. Le pouvoir peut beugler, grogner, aboyer mais rien n’y fait les Algériens lui tiennent tête pacifiquement mais fermement.

Une élection irréelle

Garantir des élections est une chose. Balayer le pouvoir en place et changer de constitution en est une autre. Et l’opposition est ferme sur ce point. Si ferme que l’Autorité nationale indépendante des élections a annoncé il y a deux semaines que 10  postulants à la candidature avaient retiré les formulaires de souscription.

Le président du parti politique d’opposition « Talaie El Hourriyat », Ali Benflis a retiré les formulaires de candidatures. Il a été suivi. De l’autre côté de la barricade, Abdelkader Bengrina, l’ancien ministre du Tourisme, candidat du parti au pouvoir et du système a annoncé à son tour, samedi dernier, sa candidature. Il est même le premier à faire part de sa participation candidat au scrutin. « Je ne vois aucun candidat potentiel à ce scrutin organisé par les symboles du système! » s’exclame la jeune et talentueuse journaliste Amira Boudjemah, symbole de ce pays plein de ressources mais bloqué par les conservatismes et le népotisme…

Mais refuser le réel, refuser de manière mendésiste à participer à ce scrutin, c’est aussi fuir le combat. Car si la rue est si forte pourquoi ne pas soutenir un candidat d’union nationale susceptible de battre sur son propre terrain l’Algérie du passé pour incarner durablement celle de demain ? La politique de la chaise vide ne peut que conforter le crochet tendu par le pouvoir, et continuer en janvier 2020 la morose routine d’un déclin collectif permanent.

L’Hirak ne craque pas, le pouvoir non plus. Mais l’Algérie va-t-elle craquer ? Le pays né et consolidé sur un mythe est face à son destin. Aux âmes de bonne volonté d’être lucides sur le chemin collectif à suivre pour démonter ces légendes usurpées et tenter de continuer une histoire. Qui sait, peut-être un jour avec un grand « H ».

Jacques Chirac, une certaine vision de la France

Jacques Chirac et Rafic Hariri le 25 avril 2003.PATRICK KOVARIK / AFP

Il m’apparaissait difficile après l’annonce de la mort de l’ancien président de la République Jacques Chirac de ne pas revenir sur un pan essentiel de ses deux mandats, à savoir sa politique étrangère et en particulier dans les régions du Maghreb-Mashrek. Certes ses prédecesseurs, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterand avaient pris des décisions politiques parfois très importantes dans ces régions, mais aucun Président n’aura eu une politique aussi volontariste que lui dans ces régions souvent si stratégiques pour la France, en nouant parfois des liens amicaux d’une grande intensité avec certains de ses dirigeants.

L’homme avait pourtant combattu comme beaucoup de Français nés dans les années 30 en Algérie.

Pourtant exempté de service comme tout élève de l’Ecole Nationale d’Administration, il s’était porté volontaire pour intervenir dans le djebel face aux combattants du Front de Libération Nationale. Sous-lieutenant du 11ème et 6ème régiment des Chasseurs d’Afrique, régiment composés de jeunes Nordistes d’origine polonaise pour la plupart, il avait lutté dans la région de Tlemcen pendant 18 ans, de 1956 à 1957, recevant la croix de guerre et une blessure au visage. C’est cette guerre qui l’avait, selon ses propres mots, fait basculer de position « Algérie française » au gaullisme avec le retour du général en 1958.

Dès son arrivée à l’Elysée, Jacques Chirac a voulu affirmer un retour de la France dans le « monde arabe » et au Maghreb, engagement qui se voulait dégagé de la tutelle américaine.

Un discours à l’Université du Caire le 8 avril 1996 donne toute le ton de ce qu’il allait être une des volontés les profondes du chef de l’état :

« Je souhaite aujourd’hui, dans ce haut lieu de la culture arabe, vous présenter ma vision des des relations entre la France, l’Europe, le Monde arabe et la Méditerranée. La politique arabe de la France doit être une dimension de sa politique étrangère. Je souhaite lui donner un élan nouveau, dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle. « Tous nous commande disait-il dès 1958, de reparaître au Caire, à Damas, à Ammam et dans toutes les capitales de la région. Comme nous sommes restés à Beyrouth : en ami et en coopérant. »

Comment ne pas penser à Jacques Chirac, et au choix si courageux de ne pas suivre la croisade organisée par l’Amérique de George W. Bush en Irak, guerre mensongère sans l’aval de l’Organisation des Nations Unies, qui a totalement déstabilisé la région ? Je ne m’étais senti aussi fier de mon pays que lors du discours de Dominique de Villepin à New-York pour prévenir des dangers d’une telle intervention. Un discours historique applaudi par l’ensemble de l’Assemblée nationale, une première dans l’histoire de l’institution. Et les fait ont malheureusement donné raison à l’avertissement de la France. Cette décision ne venait pas du ministre des Affaires étrangères de l’époque, athlantiste notoire élevé à Washington, fils d’un député antigaulliste mais bel et bien du président Chirac. De ce dernier, on peut tout dire : ses multiples trahisons et coups bas, les affaires judiciaires dont il parvint comme tant d’autres à échapper, sa politique intérieur d’une médiocrité absolue mais nul de pourra lui reprocher d’avoir défendu l’indépendance de la France au niveau diplomatique, alliant patriotisme et universalisme.

Cet homme si souvent caricaturé de « Français moyen » avec son goût pour les bières Corona et la tête de veau, était pourtant un être d’une grande culture et un passionné des autres civilisations comme le montre physiquement la création du musée au Quai Branly. « Le seul homme a lire du Ronsard sous un livre de cul » pour reprendre la citation de Marie-François Garraud, son ancienne collaboratrice et maîtresse.

Bien sûr, sa politique étrangère ne fut pas uniquement marquée par des considérations philosophiques, les intérêts économiques entre la France et ces états furent d’une rare importance notamment en Irak. Les ventes d’armes et le financement occultent de certaines campagnes électorales restent la face noire de cette période. Mais ce goût des autres, quasi instinctif, s’était manifesté aux yeux du monde lors d’une altercation avec un militaire israelien. Alors qu’il tentait de serrer la main à un vieux marchand palestinien, il n’avait pas hésité à s’en prendre directement dans un anglais « très français » au soldat qui avait refusé brutalement ce contact. Il avait récidivé le lendemain dans une église copte, refusant de rentrer dans le batiment avec un homme armé.

Toutes ces images avaient fait le tour du monde et redoré le blason de la France dans le « monde arabe ». Une France gaullienne et souverraine était de retour.

En Algérie, Jacques Chirac avait su réchauffer les liens si passionnels et si passionnés. Ces deux visites en 2001, à Bab-el-Oued après les inondations puis en 2003, s’étaient accompagnés de bains de foule inimaginables en France. Cette même année, l’opération « Djazair » inaugura une année de l’Algérie en France et de la France en Algérie, avec près de 300 manifestations culturelles de part et d’autres de la Méditerranée.

Jacques Chirac avait également créé des liens humains très forts avec des dirigeants « arabes ».

Rafik Hariri en premier lieu. Dans un pays, où les arabes sunnites étaient animés d’un fort sentiment antifrançais, la francophilie des Hariri avait dans un premier temps facilité les contacts entre les deux hommes. Une véritable amitié était née. Le président libanais logea dans son hôtel particulier parisien l’ancien président après son départ de l’Elysée en 2007. Hariri était l’oeil de Paris dans la région. Un véritable conseiller spécial sur place. Pas un jour sans qu’un coup de téléphone ne soit passé entre les deux hommes d’état en exercice. En 2002, Jacques Chirac avait personellement veillé sur la conférence de « Paris II » où le président libanais avait trouvé auprès de donateurs les quelques milliards de dollars permettant de sortir son pays de la faillite. L’assassinat de Rafik Hariri fut vécu comme un véritable drame personnel.

Paradoxalement cette amitié ne fut jamais l’objet de contentieux avec Damas. Jacques Chirac, critique sur la tentative d’hégémonie syrienne sur le Liban avait toujours entretenu des liens plus que cordiaux avec les Assad se montrant très critique sur les tentatives de déstabilisation israelo-américaine dans la région.

Longtemps, il fut repproché à la diplomatie française et par une certaine gauche, de ne pas se soucier du statut démocratique de ces états et de soutenir certains dictateurs. Les héritiers de Jules Ferry, dont beaucoup tel Dominique Strauss-Kahn avaient ouvertement critiqué l’arrogance française sur le dossier irakien en 2001, représentaient un espace politique où la conception des droits de l’homme associée très souvent à un atlantisme passionnel, primait sur la realpolitik gaullo-chiraquienne. S’entourant d’éminents spécialistes du monde arabe, du maître espion Philippe Rondot aux diplomates Bernars Bajolet ou Yves Aubin de la Messuzière, Jacques Chirac aura été dans les moments de tension au Maghreb face à la menace islamique un partenaire fidèle, quitte à fermer les yeux sur des pratiques policières souvent en porte-à-faux avec les conventions internationales. Il n’était pas question pour l’ancien président de cesser les échanges avec ces pays, et ce quelque soit le régime en place.

Les liens avec Ben Ali et l’Elysée furent par exemple très intenses. Cette proximité sera notamment reprochée au clan chiraquien après la Révolution de 2011 et notamment à Michèle Alliot-Marie qui bénéficia pendant longtemps d’appartement luxueux dans l’ancienne Carthage. Et vice-versa… Durant ces deux mandats, un nombre important de contrats commerciaux furent signés entre les deux pays, notamment dans l’industrie textile qui fut plus que profitable à l’économie tunisienne.

La proximité entre la famille royale marocaine et le Président français a toujours également également très forte. Durant de la crise de 2002 opposant le Maroc et l’Espagne, à propos de l’îlot Persil, le président français fut le seul dirigeant européen à soutenir ouvertement le roi du Maroc quant les autres dirigeants européens avaient joué la carte de la solidarité communautaire. Le Maroc était pourtant l’agresseur. Idem, sur le dossier du Sahara occidentale, où la France soutint systématiquement le Maroc, malgré les plaintes incessantes de l’Algérie.

Les réactions pleines d’affection à Alger, Rabat ou Beyrouth après la mort jeudi de l’ancien président ont montré l’étendue des liens unissant l’ancien Président avec ces pays. Tout ne fut pas parfait, mais les positions de plus en plus néo-conservatrices de ses successeurs, avec pour summum la présidence de Nicolas Sarkozy, ont profondément modifié l’influence française dans ces régions.

Jacques Chirac reste un héritier direct d’une tradition gaullo-bonapartiste aux accents pro-arabes très affirmés, Napoléon Bonaparte comme son neveu avaient rêvé d’un empire puis d’un royaume arabe détaché des tutelles de l’époque.

L’ancien président mort à 89 ans reste le dernier dirigeant à avoir incarné une certaine idée de la France àl’étranger et de l’échange entre les cultures. Le musée du Quai Branly comme le refus de s’engager dans une croisade en Irak restent les actes les plus pertinents et les plus symboliques de son rapport au monde et à la vision universaliste d’une France sûre d’elle-même et de ses principes.

On en est loin aujourd’hui…

Tunisie: la victoire des outsiders

Les milliers d’Algériens, qui chaque année partent sur les côtes tuniennes profiter des complexes touristiques, peuvent être envieux. Non pas des espaces bétonnés de La Goulette ou d’Hammamet…mais de découvrir à quelques pas de chez eux, en plein Maghreb, une vie démocratique certes imparfaite comme tout système humain mais vivante, pleine d’espoir…loin de la morosité algérienne et de ces élites aveugles et corrompues pour beaucoup.

Le 15 septembre dernier, 7 millions d’électeurs ont été appelés à élire leur Président de la République. Symbole unique de cette semaine folle d’espoir pour nombre de Tunisiens n’ayant connu jusqu’en 2011 que la dictature, Ben Ali mourait en exil quelques jours plus tard en Arabie Saoudite. A croire que toutes les planètes semblaient s’aligner du côté de Tunis.

26 candidats étaient alignés sur la ligne de départ représentant toutes les opinions et sensibilités du pays : des islamistes à l’extrême gauche en passant par les socialistes et les candidats les plus loufoques. Il y’en avait pour tous les goûts.

Si ces élections donnaient au préalable d’une démocratie vivante et pleine d’espoir, la réalité en Tunisie est d’un acabit.

Certes, le pays est celui du Printemps arabe qui a tenu le plus ses promesses en ce qui concerne le respect des droits civiques et des libertés publiques. Mais mettre un bulletin dans l’urne ne nourrit pas toujours son homme et la crise économique ajoutée à des erreurs de casting ont profondément affecté le moral de nombreux citoyens tunisiens. Le pays connaît une crise de confiance profonde envers ces élites en place depuis 2014. L’économie n’a pas redémarré. Dépassant dans les années 2010 l’Afrique du Sud comme premier atelier africain en matière de textile, le pays est pourtant en crise économique. La révolution n’a pas eu l’impact escompté sur les finances du pays et les mesures prises par les gouvernements respectifs furent des fiascos totaux. Depuis 2016, le chômage est toujours à 15% touchant plus particulièrement les femmes en milieu rural. Mais le problème est plus ample : fer de lance de la révolution de 2011, les étudiants sont les premiers touchés par le manque d’emploi et en particulier les « surdiplômés ». Ces grosses têtes, parfois bien faites, sont les premiers frustrés par le système en place. Et ils n’ont pas hésité à s’en plaindre sur les réseaux sociaux. Près d’un tiers des étudiants sortant de l’université ne trouvent pas leur place sur le marché de l’emploi. La faute en partie à un système éducatif peu adapté au marché tunisien et à une fuite des cerveaux toujours aussi présente.

C’est dans un contexte de rejet des élites traditionnelles que s’est déroulé ce scrutin.

Le rejet des nouvelles élites post-révolution est total sans pour autant tomber dans une quelconque nostalgie du Benalisme.

La campagne a d’ailleurs été calme et beaucoup plus respectueuse que nombre d’élections occidentales : pas de bourrage d’urnes, aucune fraude avérée, un réseau internet intact, des militants sincères et peu agressifs…

Il faut « sortir les sortants » semble pourtant avoir été le slogan adopté par celles et ceux qui se sont aventurés dans urnes. Mais l’abstention a été faible. La participation a été de 49% selon des chiffres encore provisoires de l’Isie, un taux faible en regard des 64% enregistrés lors du premier tour de la présidentielle de 2014.

Les « Frères » tunisiens d’Ennahdah pensaient clairement être en tête du scrutin. Moncef Marzouki, proche du mouvement et président en 2011, avait en 2014 atteint le second tour en perdant face à l’actuel président, l’ancien diplomate destourien Béji Caid Essebsi.

En tentant d’effacer leur image de parti islamiste pour apparaître tel le Parti de la Justice et du Développement marocain en bon démocrate-musulman, Ennahdha pensait attirer vers eux les classes moyennes et les plus diplômés : erreur de stratégie puisque Abdlelfattah Mourou a terminé troisième avec 12,9 % des scrutins. Le visage abattu du président du parti Ghannouchi à l’annonce des résultats était révélateur de cette claque.

Le duel va opposer le 6 octobre prochain deux candidats « hors système », deux électrons libres de la politique à l’image de leur pays : l’universitaire Kais Saied arrivé en tête avec 18,8 % sans parti, ni moyen de communication au magnat de la presse Nabil Karoui arrivé second avec 15,4 %.

Comme rien ait jamais simple en politique, ce véritable self-made-man, patron d’une importante chaîne de télévision… est en détention provisoire pour fraude fiscale.

Un peu léger vu le climat déjà constaté quelques lignes auparavant dans le pays.

Surtout que le major de l’élection a déjoué tous les sondages en parvenant en tête du 1er tour sans appareil, ni militant. Ce juriste longiligne au visage d’ascète remplit beaucoup de critères ayant favorisé cette ascencion fulgurante. Parfait connaisseur de la constitution, il a promis de réformer le pays en décentralisant la république tunisienne en s’appuyant davantage sur les cantons. Décentraliser pour rendre le pouvoir au peuple. Universitaire reconnu, fin lettré, il a fait campagne en arabe littéraire, avec beaucoup de pégagogie pour expliquer son programme. Surtout « Rococop » pour sa voix monocorde, il est l’anti-thèse du tribun de la plèbe. Et ce sont paradoxalement ces qualités qui ont permis de faire des émules chez les étudiants et la classe moyenne éduquée, lassés des fausses promesses des hommes politiques nés d’une Révolution où l’art de communiquer a pris le pas sur le réel. Musulman particulièrement pieux, sans être suspecté d’une quelconque collusion avec les intégristes, il fut à de nombreuses reprises évasif sur l’application de la charia dans la société tunisienne, reste favorable à la peine de mort et très claire sur son opposition à l’homosexualité en Tunisie « amenée selon lui par les Étrangers ».

Des déclarations qui lui ont apporté sur un plateau la voix des musulmans pratiquants et des plus vieux, peu tentés par une aventure Ennahdah.

Mais ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot. Grand spécialiste de l’entrisme, ils ont déjà montré à de nombreuses reprises leur capacité au sein de l’Assemblée à influencer les votes. Dés l’annonce des résultats, ils ont clairement appelé à voter pour le « révolutionnaire-conservateur » Kais Saied. C’est en grande partie ces électeurs qui pourraient faire l’élection si l’abstention devait rester intact.

Car on voit mal la gauche si désunie, qu’elle soit socialiste, trotskiste ou laïque soutenir le charismatique mais si clivant Nabil Karoui dont la situation personnelle est en elle-même inique.

Mais en politique comme avec les Hommes, rien n’est jamais joué d’avance.

La suite le 6 octobre.

Quand l’Egypte parlait « français »

Emmanuel Macron à Abu Simbel, Egypte.
Ludovic Marin, AFP

Loin des « gilets jaunes » ou « des foulards rouges », le président Macron est en Egypte. Journées plus calmes où entre deux visites de Pyramides, le « Marcheur » vend des armes, des Rafales au si contesté président Sissi.

Pourtant longtemps, Egypte et France furent d’une rare proximité où Canal de Suez et poésie faisaient un pont inédit et solide entre nos deux contrées.

« Il y a vingt ans, l’Egypte était une terre française. M. de Lesseps était prophète, et quand on avait dit: «Monsieur le Comte», on avait tout dit. » Ces quelques mots furent écrits le 20 octobre 1894 par le homme dont le nom évoque toute l’aventure du colonialisme français: Lyautey.

Sans avoir été une colonie ou un protectorat de notre pays, le delta du Nil se laissa pendant plus d’un siècle transporter par les méandres d’une France, au rôle important mais souvent méconnu dans la construction de cette nation moderne : l’Egypte.

Aujourd’hui, les relations franco-égyptiennes semblent se limiter à la vente de quelques Rafales, puisque que l’état dirigé par le maréchal Sissi est aujourd’hui « notre » troisième client.

Mais il fut un temps où la France était vue d’un regard plein de chaleur et de respect. Retour sur plus d’un siècle de francophilie passionné, brutalement dissipée, sur la terre des pharaons.

Ces liens commencent pourtant mal lorsqu’un général corse débarque à Alexandrie pour défendre en 1798 le sultan de Constantinople face aux velléités indépendantistes d’un mamelouk, albanais de sang et débonnaire d’esprit.

Sans rentrer dans les détails, éviter Jaffa et Aboukir contre nos vieux « ennemis » Britanniques. La conquête n’est pas que militaire. Elle est « humaine » dans sa globalité.

Le futur empereur de Saint Hélène emmène avec lui des savants (dont le mathématicien Monge et bien d’autres), des peintres, ses lettrés. Le Franc-comtois Gérôme l’immortalisa à la vue des pyramides.

Comme Alexandre avant lui, Napoléon, fils de la Révolution, voit dans chaque conquête, la découverte de civilisations exceptionnelles.

Mais la France va rester sur place. Durablement.

Tel un Bernadotte pour le trône de Suède, la France révolutionnaire puis bonapartiste a su faire émerger des tréfonds de son âme des talents venus du peuple que le monde nous envie, nous prend. Mehemet Ali, le père fondateur de l’Egypte moderne, confie la formation de son armée à un officier de renseignement de la Grande Armée, Joseph Sève. Ce Lyonnais, aux racines beaujolaises est un vétéran de Trafalgar et des campagnes d’Italie. Resté en Egypte, il se converti à l’islam et devient célèbre sous le nom de Soliman Pacha. C’est lui qui va moderniser l’armée égyptienne en la dotant d’une artillerie et d’officiers dignes de ce nom. Généralissime des armées d’Egypte, devenu Pacha, il est promu grand officier de la Légion d’Honneur par Louis-Philippe. Le roi Farouk, , dont nous reparlerons, dernier roi du pays, n’est autre que… son arrière-arrière-petit-fils.

Au niveau financier, le pays a besoin de deniers pour aménager le pays jusqu’au Soudan. Devant une Grande-Bretagne désireuse de défendre la route des Indes en accaparant une Egypte, la France fait figure de modèle. Malgré des réticences au début, le projet du diplomate Ferdinand de Lesseps de construire un canal pour rejoindre la mer Méditerranée et l’océan Indien. Ce tracé va profondément changer l’histoire de la région. 40 000 actionnaires français donnent 200 millions de francs. Le chantier dure dix ans de 1859 à 1869. Une emprise française que va bientôt contester les Brittaniques, nouveau maître du pays, qui rachètent les dettes de l’État égyptien.

Qu’importe ! L’obélisque de Louxor, place de la Concorde ,offert en 1836 marque l’amitié entre nos deux pays.

L’égyptologie en France a un succès fou. Il n’est pas chauvain de prétendre qu’hormis Howard Carter, la France a eu avec Champollion, Pierre Montet ou Christiane Desroches-Noblecourt parmi les plus grands Egyptologues ? Qu’outre des spécialistes de l’antiquité, Louis Massignon, l’un des plus éminents islamologues du Xxème siècle a longtemps étudié au Caire tout comme de plus « jeunes » chercheurs à la réputation mondiale à l’instar de Gilles Kepel ou Henri Laurens.

Dans la France de Balzac, Hugo, Flaubert, dans cette France de 1848, la culture est centrale. La IIIème République crée des écoles françaises, laiques comme catholiques sur le territoire égyptien. Le savoir devient une arme diplomatique. Les droits de l’homme par la salle de classe.

Comme au Maroc, pour les Juifs, l’école permet aux Chrétiens d’Egypte, commerçants des villes pour la plupart de s’émanciper du pouvoir sunnite et de prendre leur place dans la modernisation de leur pays. Beaucoup aiment à dire que leur présence est antérieur à l’Islam. Qu’ils soient coptes au Caire ou Grecs orthodoxes à Alexandrie, ils suivent des cours dans les missions laiques ou catholiques avant de continuer entre Paris ou Le Caire leur formation académique. Comme la poète Andrée Chédid la famille Boutros Ghali par exemple, qui donne un Premier ministre dans les années 1910 puis un Secrétaire générale de l’O.N.U…. le tout sous de signe de la francophonie et de la France de 1848. De plus, l’ennemi commun, l’anglais, est un nouvel argument à ce rapprochement. Le Français n’est pas qu’une langue, c’est une pensée.

L’influence de la révolution française, du Printemps des Peuples de 1848 donne de l’espoir aux nationalistes égyptiens. Rousseau, Montesquieu côtoient des auteurs arabes, comme Boutros al-Bousthani, Jamal Al-Din ou encore le syrien Al-Kawakibi. La « Nahda » (« L’ essor », le « renaissance ») est en marche.

Est-ce pour rien que des Arabes venus de Syrie, du Liban ou d’Egypte créent en 1913 un Congrès national arabe ?

Les guerres mondiales ne changent rien. Malgré la boucherie de 14-18 et 1940, l’influence française est axée sur le Levant pendant que les Britanniques à Lausanne et à Sèvres tentent de garder leur main-mise sur la région.

Seul petit bémol peut-être durant la Seconde guerre mondiale, c’est d’Alexandrie que les Barberot, Patou et autres D’Estiennes d’Orves quittent la Marine si Vichyste pour devenir des Héros de la France Libre, pouvant s’appuyer au départ sur la grosse communauté française des années 40 pour se cacher et rallier De Gaulle, dans une région Pétainistes et Gaullistes se livrent une guerre d’information sans répit.

Dans les années 50, on sauve les meubles, la France souhaite conserver sa place dans ce pays malgré l’effondrement de 1940 et une décolonisation qui sent la fin d’une histoire. Pour garder nos intérêts tant économiques que culturelles, on envoit nos diplomates les plus chevronnés : Couve de Murville devient ambassadeur au Caire en 1955. L’Egypte de son Roi Farouk, « le Lyonnais en exagérant », est toujours aussi francophile… mais pas pour longtemps.

1956 c’est la rupture. Pas tranquille. Brutale. Un séisme. Tragique. Presque anormale même. Le Prince Farouk, hier roi pieux et aimé de son peuple. A l’instar, des émirs de la Péninsule arabique, au discours ultra-conservateur à la maison, mais consumériste et libertaire à Marbella, le Roi Farouk passe de plus en plus de temps en France. Pas pour des séminaires au Collège de France, mais dans les plus plus belles cylindrés, avec les plus belles femmes. Mais ce faste irrite profondément une population égyptienne essentiellement composée de faméliques fellahs profondément croyants. Dans un espace géographique de plus en plus épris de discours nationaliste, l’attitude jugée trop conciliante du Roi envers des Britanniques, détenant encore bon nombre de rouages économiques du pays, n’arrange pas les choses. En 1954, des Officiers Libres, menés par les militaires Neguib, Nasser, Sadate prennent le pouvoir. Deux ans plus tard, énième coup d’éclat, Nasser, le plus charismatique de ces révolutionnaires prend la relève face au vieillissant Neguib.

Porte-parole d’un monde non-aligné, chantre du nationalisme arabe anti-impérialisme, le discours du militaire au sourire charmeur et à la carrure sportive va immédiatement effrayé ces adversaire dans la région : Israel, la France, le Royaume-Uni… Du côté de Guy Mollet et de son ministre Christian Pineau, on suspecte-à raison- Le Caire d’armer le F.L.N.

Devant le refus des Américains, nouvelle puissance centrale dans la région, de financer un barrage à Assouan, le général Nasser décide de nationaliser le Canal de Suez. Les Français et les Britanniques, à l’aide des Israeliens, répliquent par l’envoi de parachutiste : c’est « l’Opération Mousquetaire ». Les deux nouvelles puissances mondiales, Américains et Soviétiques, mécontents d’avoir été écarter du projet, décident de faire payer à ces Européens cette attitude arrogante et dépassée. A l’O.N.U., la coalition fait un flop monumental. Mais pour les Français le coup est plus profond encore. « Le sens de l’histoire » pour reprendre le génie hégélien. La débâcle est inique. L’Egypte et la Syrie, les deux pays baassistes de la région coupent les liens avec la France. Près de 150 années d’amitiés sont balayés après cette catastrophe diplomatique. Cette crise a un impact important pour les intérêts français et marque d’une profonde francophilie de la part d’une certaine bourgeoisie notamment chez les Chrétiens. On ferme les deux principaux lycées de la mission catholique française. On ferme également les instituts de droit et d’archéologie. Nasser fait expulser 300 instituteurs. L’impact n’est pas que culturel mais également économique : les avoirs français sont bloqués, on passe de 12,5 à 3 milliards de Francs. Les livraisons de coton-centrales pour notre industrie-passent, elles, de 15 milliards à 2 milliards… on ferme le ban.

Le Français reste pourtant, une langue éprise. Les liens du coeur ont beau avoir été affectés, il reste toujours un certain amour, une certaine nostalgie… comme les vieux flirts de jeunesse.

Aujourd’hui près de 150 000 Egyptiens vivent en France, un chiffre relativement important si on se réfère à une communauté non-issue de notre empire coloniale, et non employable dans les secteurs demandant une main d’oeuvre importante. Beaucoup sont des Chrétiens fuyant l’islamisme violent et purificateur de la Confrérie des Frères… autant d’ambassadeurs sur place.

Alors que l’économie a nettement dépassé la culture comme lien diplomatique avec la mondialisation, quelques Rafales permettent de remplir les caisses de l’État tout en renforçant l’assurance de nos « Coqs » à l’Elysée depuis Jacques Chirac jusqu’à Emmanuel Macron. Mais c’est trop… 1956, la fin des colonialismes, l’activité américaine dans la région et une vie intellectuelle française loin de l’hégémonie du XIXème siècle ont fait le reste… pour combien de temps ? Nul ne le sait…

A moins d’une « Nahda » française … qui vivra verra !


Pas de printemps pour « les Gilets jaunes » ?

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En 2011 et 2012, nos regards se sont tournés vers les pays d’Afrique du Nord et du Maghreb (Tunisie, Egypte, Libye…) où des révoltes populaires firent tomber des régimes au pouvoir depuis parfois plus de cinquante ans. L’Algérie s’était déjà embrasée en 1988 avec des émeutes urbaines. Le président Bendjedid avait calmé le jeu en démocratisant la constitution… puis ce fut le FIS, la guerre civile et aujourd’hui une démocratie paralysée.

Corruption, chômage, absence de démocratie et régime repressif… la place Tahrir au Caire devint à plusieurs reprises le symbole de la Liberté dans tout le monde arabe où des milliers de personnes affrontèrent l’armée, avec souvent l’appui des Occidentaux.

Tahrir était devenue « Une place de la Bastille» orientale. Sidi Bouzid le symbole d’un martyr. La Syrie connaît de son coté un printemps sans fin et personne ne sait aujourd’hui quand est-ce que les oiseaux pourront recommencer à chanter. Ni quel air…

De notre côté les « Gilets jaunes » battent le pavé. On peut penser que ces deux séries n’ont rien á voir mais se battre pour plus de justice est un combat universel, et ce, quelque soit le versant de la Méditerranée.

Bien entendu, la France d’Emmanuel Macron n’est pas l’Egypte de Moubarak ou la Tunisie de Ben Ali. Il n’y a pas 25 % de chomeurs comme en Tunisie. Ni un milion d’enfants mendiant comme dans les rues du Caire.

Les violences policières, les fumigènes, les coups de matraque, qui sont lamentables, de notre police républicaine-à bout de souffle elle aussi- ne peut être comparer avec la terrible Mukhabarat, la police spéciale égyptienne.

Seulement dans un contexte européen de pays développés, cet « automne » français a des côtés bien printaniers.

« Notre » France est également un pays à bout depuis de trop longues décennies.

Les Français demeurent les plus imposés d’Europe. Les retraites sont de plus en plus faibles. Le chômage l’un des plus hauts des pays développés. Et l’abstention est, depuis très longtemps le premier parti de France, dans un pays qui vota un « Blum » en 36 quand ses voisins viraient au « brun ».

Pour quel(s) résultats ces sacrifices? La fermeture de nombreux services publics dans les campagnes (bureaux de postes…) une école à deux vitesses et le sentiment d’être de moins en moins compris voir méprisé par nos gouvernants. Provoquer « les gaulois réfractaires », c’est oublier notre inconscient révolutionnaire. Erreur de débutant sans profondeur historique. Le dépucelage politique à la barricade. Comment se gargariser d’un régime qui envoie au pouvoir un homme élu avec près de 60 % d’abstention ?

Alors quand une énième taxe sur le gazoil est apparue, l’annonce a fait l’objet d’une véritable bombe. Dans un pays, ou des millions de personnes en province sont obligées de conduire pour travailler, faire ses courses et tout simplement « vivre », quelle mouche a piquer le gouvernement ?

Les travaux du géographe Christophe Guilluy ont bien montré sous Nicolas Sarkozy a quel point les zones périurbaines recouvraient à la fois l’emploi du secteur secondaire mais aussi les couches plus fragilisées, loin des studios de Canal+ ou de BFM.

A l’instar des Printemps arabes, c’est de « Facebook » qu’est venu le cri de ralliement. Comme en Egypte et dans une moindre mesure en Tunisie, les partis d’opposition et les syndicats n’ont joué qu’ un rôle très secondaire dans la structuration du mouvement.

Alors « Automne Français » ? Elargie à l’Europe, la comparaison n’est pas absurde. Ce n’est pas dans les « si » consensuelles contrées de Scandinavie ou d’Allemagne qu’un tel évènement se produirait. Et lorsque les mineurs britanniques se mirent en grève, les classes moyennes ne bougèrent pas d’une oreille et votèrent de nouveau pour la dame de Fer. Seule, l’Italie de Grillo et Saviani peuvent éventuellement ravire la comparaison dans le rejet des élites traditionnelles… et « encore » puisque tout s’est effectué de manière organisée par le vote.

A Paris comme en province, on trouve de tout: des jeunes salariés, des retraités, des petits fonctionnaires, des petits patrons… De la même manière qu’au Caire et à Tunis, les marchands des souks côtoyaient des dockers, des jeunes chômeurs, ces fameux « piliers de murs »… un peuple dans toute sa diversité sociale uni et fier. La « Marseillaise » autour du Soldat inconnu en fut le plus beau symbole.

Excepté l’éternel parasitage des groupuscules d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, les slogans sont totalement sociales et égalitaires. Pacifique pour le noyau dur. Aucun appel au meurtre, ni discours antirépublicains. Bien au contraire… un appel « drapeau tricolore » en main pour plus d’égalité et de fraternité comme en 36 !

C’est ce qui nous différencie de nos «voisins arabes». Le poids du « fascisme » dans les foules. Qu’il soit brun ou vert. Ce que tout le monde savait en dehors des naïfs et des cyniques dans la presse française. Les groupuscules islamistes « tendance » Frères musulmans avaient noyauté l’opposition. L’entrisme, cette pratique pensée par l’intellectuel le plus influent du mouvement fondé à Ismaila en 1928, l’économiste Sayyid Qubt, pendu en 1966 par le régime de Nasser. Une méthode qui porta ses fruits avec la prise du pouvoir par Morsi en Egypte.

Quid de nos leaders d’opinions ? Le fameux paradoxe français pour plagier l’historien israelien Simon Epstein: «Révolutionnaire à Tunis, Réactionnaire à Paris ».

On aurait espéré naivement, que la presse et les intellectuels ayant soutenu avec le plus de vigueur les « Printemps arabes » auraient sauté le pas en France avec le même romantisme révolutionnaire. Faire corps avec son peuple. Après tout, le Printemps des peuples de 1848 était né en Hexagone avant de rejoindre l’Italie, la Pologne… ! Et bien pas du tout !

Pour un Emmanuel Todd, auteur d’ «Allah n’y est pour rien» prophétisant les Révolutions arabes, retrouvant son « patriotisme » avec les Gilets jaunes, combien de Bernard-Henri Lévy et de Romain Goupil pourfendant ces « Beaufs conservateurs » en « Gilet jaune », de cette « France rance » ? L’éternel héraut de l’idéologie française n’hésite pas dans un tweet à accuser les Gilets jaunes de casser le contrat social en France. La presse de gauche n’y a pas été de main morte elle non plus. Une révolte populaire noyauté d’islamistes oui, une révolte civique attaqué par des nervis incontrôlables, non. Allez comprendre…

Toutes ces « bonnes âmes » ont pourtant un lourd passif: qui se souvient de Romain Goupil soutenant Bush lors de sa croisade irakienne ou de l’atomisation de la Libye « façon puzzle » grâce au lobbying de Bernard Henri Lévy auprès du président Sarkozy ? Deux interventions contre la tyrannie et pour la Liberté bien sur.

Le désordre chez les autres, l’ordre à la maison… tel semble être le leimotiv idéologique de ces petits « Gustave Hervé », hier trotskiste ou maoïste aujourd’hui néo-conservateur.

Heureusement pour les Gilets jaunes, ce que l’on accepterait pas d’un plombier ou d’un facteur, c’est que ces petits marquis se sont toujours trompés.

L’automne sera-t-il un beau « printemps » vers une France fidèle à ses valeurs… réponse dés cet hiver ! Avec pleins d’espoir : « Inch’allah » !

Algérie-Maroc, « les frères pétards »

DIA-M6-Boutef« Algérie-Maroc… Je t’aime…moi non plus ! » On dirait un tube de Serge Gainsbourg mais en berbère. Ou en Arabe selon les points de vue. Mais on sent la triste farce aliméntée d’une pointe de chauvinisme électorale.

Le 6 novembre, à l’occasion du 43e anniversaire de la Marche verte, le roi Mohammed VI a proposé aux autorités algériennes, dans son discours à la nation, de relancer les relations bilatérales en créant un «mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation» destiné à permettre de régler les différends entre les deux pays. Des termes très « techno » signifiant : « et si on discutait au lieu de se faire la tête ? ». Le parti au pouvoir, les « démocrate-musulmans » du Parti pour la Justice et du Développement a enchaîné le pas afin de régulariser la situation : « «de chercher des solutions dans le but de normaliser les relations bilatérales et dépasser tous les différents qui empêchent l’évolution de la coopération entre les deux pays», a indiqué Saâdeddine El Othmani le secrétariat général dudit parti. Les autorités ont donc ouvert le dialogue avec l’Algérie en pleine période électorale puisque des élections présidentielles vont avoir lieu en mars 2019. à Alger La réponse des autorités algéroises a été tardive et sans appel : « Non ».

Si des milliers d’Algériens, d’Alger à Annaba en passant par Constantine, vont se baigner sur les plages tunisiennes, il n’en ait pas de même sur le front occidental. Seule la contrebande, le fameux trabendo, fonctionne encore notamment en matière d’essence… le reste est surveillé par l’armée.

Cela fait 24 ans que les frontières sont fermées entre ces deux pays du Maghreb occidentale.

La dernière rencontre entre les deux autorités datent de 2005. Après un attentat à Marrakech, Rabat accusa Alger, soutien du Sahara occidentale (dont nous allons reparler)… et le débat fut clos.

Car la date du 6 novembre n’a pas été choisi au hasard par les Marocains.

Le 6 novembre 1975, Hassan II lance un appel à la population marocaine pour marcher sur le Sahara occidentale, alors colonie espagnole au nom de l’appartenance de ce territoire au Maroc. 350 000 Marocains drapeaux à la main firent le déplacement. Une « Marche verte » qui n’a pas plu à Houari Boumédiène et son clan. Un acte leur rappelant étrangement l’impérialisme européen du siècle passé et la volonté d’hégémonie chérifienne dans la région.

Le 21 mai 2018, les Marocains remirent une pièce dans le contentieux en critiquant ouvertement l’appui algérien au Front polisario, le mouvement indépendantiste du (nouveau nom du Sahara occidentale).

Or ce ne serait pas la première fois que l’Algérie soutient des groupes suspectés de terrorisme ou de séparatisme par des pays étrangers puisqu’elle avait hébergé et entraîné les Irlandais de l’I.R.A. et les Basques de l’E.T.A.

En 1976, c’est le départ de l’Espagne…immédiatement le Polisario proclame une République arabe sarahouie démocratique (RASD) et réclame un référendum d’autodétermination. En contrôlant 80 % du territoire de l’ancienne colonie, Rabat considère cette région comme partie intégrante de son territoire et propose comme solution de « compromis » une autonomie sous sa souveraineté. Mais Alger ne veut pas en entendre parler et décide de soutenir les indépendantistes sahraouis.

Seulement à travers ce conflit c’est un peu le « Mythe des deux Maghrebs » qui se joue… une mythologie chargée de stabiliser des pouvoirs en quête permanente de légitimité. D’un côté le Royaume Chérifien, véritable monarchie absolue au Maghreb. Dés l’indépendance en 1956 il revendique la Mauritanie (ancienne possession selon eux…) En 1963, il veulent une partie du Sahara algérien (d’où un premier contentieux avec l’Algérie lors de la guerre des sables), puis récemment ils tentent de prendre possession des Iles Persil, possession ibérique. Le Royaume Chérifien se rêve avec beaucoup d’orgueil en descendant des Almohades et Almoravides. On revendique des terres au nom d’un passé glorieux et mythifié. Un Royaume conquérant. Impérial.

De l’autre côté, on rivalise avec autant de morgue. L’Algérie se rêve encore en « Mecque de la Révolution ». Du temps des « Pieds rouges » ces coopérants français, bulgares ou cubains présents dans les écoles et les hopitaux. Du temps également où le Che se pavanait dans la Casbah cigare au bec, où lorsque le Festival panafricain accueillait en 1969 les Black Panthers, et autres leaders tiers-mondiste…. c’était le bon vieux temps. Dans la lignée de Ben Bella ou Boumédiène, l’ancien ministre des affaires étrangères Bouteflika souhaite rester le dernier des non-alignés, le dernier à ne pas reconnaître Israel-grand ami du Maroc, le dernier à soutenir les Palestiniens, les Sahraouis… tous les Damnés de la terre.

Comme si l’Algérie avait repris de la France, tout ce qu’elle lui reproche en temps normal : la bureaucratie (VISA…) et une certaine arrogance diplomatique…

A l’heure où les deux états apparaîssent comme des hauts lieux du clanisme, du népotisme et de corruption, les mythologies ont la vie dure. Comme des cache-sexe. Arrivés au pouvoir à la même période, Mohammed VI et Bouteflika ne semblent pas enclin à démarrer l’aventure, « Maghreb United ».

Or la pression viendra-t-elle de l’extérieur ?

La diplomatie européenne est trop faible pour parler d’un seul nom et les Algériens ne veulent pas voir les Français s’impliquer sur ce dossier. Les Russes n’ont aucun intérêt dans la région déjà empêtré en Syrie. Il reste l’Oncle Sam.

David Hale, le sous-secrétaire aux affaires étrangère américain a d’ailleurs fait un communiqué le 15 novembre demandant aux frères ennemis de se réconcilier afin de lutter ensemble sur des dossiers aussi sensibles que « le trafic de drogue, l’émigration illégale, le terrorisme… ». Les Américains sont un acteur remuant sur le dossier du Sahara occidentale. Horst Kohler, l’émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, a rencontré mardi 25 septembre David HALE, sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques afin de discuter de la question sahraouie quand l’ONU tente de relancer les négociations entre Rabat et le Front Polisario.

Cette position américaine fait écho à la déclaration de Washington en avril qui espérait relancer les pourparlers d’ici le mois d’octobre 2018, félicitant les efforts de médiation menés par KÖHLER et la MINURSO (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) en vue de l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans cette région4.

Cette rencontre précède également la remise du rapport du Secrétaire Général de l’ONU concernant le Sahara occidental au Conseil de Sécurité. La présentation a été au mois d’octobre et vient relancer le processus de paix au Sahara occidental, dans l’impasse depuis 2012, date à laquelle le Maroc et le Front Polisario se sont rencontrés pour la dernière fois aux Etats-Unis.

Car les Américains ont toujours eu œil attentif sur l’Afrique du Nord.

Qui se souvient que le premier conflit à l’extérieur du continent américain fut la guerre de Tripoli entre 1801 et 1805 où la marine américaine s’opposa aux Etats barbaresques coupable de piraterie et de razzia sur les bateaux marchands… des Etats composés du Sultanat indépendant du Maroc, des régences d’Alger, de Tripoli et de Tunis, provinces en «théorie » ottomane…

Les Américains mirent pied définitivement dans la région le 8 novembre 1942 lors du débarquement anglo-américain en s’appuyant sur des diplomates efficaces comme le consul Murphy à Oran(du temps où les services spéciaux de l’OSS distribuaient des tracts en arabe aux « Indigènes » pour appeler à la révolte contre l’occupant français…en 1942, en pleine occupation allemande.). Depuis les Américains ont toujours gardé un œil sur l’Algérie chez les universitaires comme chez les diplomates. Le Maroc est un allié de longue date des Américains notamment en matière d’antiterrorisme. Les Américains avaient d’ailleurs soutenu le Maroc contre l’Algérie et ses alliés soviétiques et cubain durant la « guerre des sables ». C’était la Guerre froide dans le chaud Sahara. La très efficace Direction Générale de la Sureté Nationale, peut-être la plus efficace du monde arabe, a reçu une formation appuyée de la part de la CIA. La vieille alliance Maroc-Etats-Unis-Israel est toujours sur pied…du côté Algériens, la troisième voie tant rêvée est sans issue… même la Chine a d’autres chats à fouetter….

Dans cette Méditerranée si agitée,  tout le monde auraient intérêt à éteindre des braises incandescentes depuis beaucoup trop de temps… il y a tant de feux ardents ailleurs…

L’opposition en Algérie: combien de division(s) ?

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Dans le précédent billet, nous nous sommes attelés à déchiffrer l’identité du premier candidat déclaré aux élections : le président sortant, Abdelaziz Bouteflika. Quelle était son histoire ? Son parcours ? Ses réseau et sa légitimité pour pouvoir briguer une 5ème mandature digne des « Républiques bananières » ? Un homme donc incontournable, inévitable malgré son âge pour un bilan mitigé certes mais un bilan tout de même.

Mais qu’en est-il de l’opposition ? Et d’abord existe-t-elle ? Dés l’indépendance, le Front Libération Nationale fut le seul parti autorisé. Tous les mouvements de contestation (socialistes, Kabyles, communistes, Républicains modérés…) furent éradiqués en utilisant tous les moyens possibles : tortures, arrestations, exils forcés, meurtres etc.

Bachir Hadj Ali, le leader du Parti Communiste Algérien eut le malheur d’être arrété et torturé à deux reprises : par la France coloniale puis l’Algérie de Boumédiène…

En 1989, la nouvelle constitution accorde la vie à d’autres partis… résultat : le Front Islamique du Salut, mené par Ali Belhadj et Abbassi Madani, arrive en tête des municipales de 1990 … en prenant notamment Alger la Blanche devenue bien noire…

On connaît la suite l’Armée arrête le processus électorale de 1991 et s’ensuit onze et longues années de guerre…

Depuis l’opposition végète. Stagne. Capitule en rase campagne et engrange les « Palestro électoraux ». Quelques mairies, peut-être un tiers des députés en moyenne mais comme relève c’est bien peu. La personnalité de Bouteflika mais aussi le manque de leader, tant au niveau intellectuel que politique, l’émiettement de l’électorat et la peur d’une énième aventure tel le FIS… tout cela explique la situation actuelle. Et le pétrole arrose les assiettes à défaut comme dans ce genre d’économie de créer des emplois (qui ne leur sont pas destinés comme nous l’avons vu auparavant). Une dose de chauvinisme antimarocain ou antifrançais lorsque cela va très mal… mais on est loin d’ « un seul héros le peuple » immortalisé par René Vautier.

Mais pourtant les opposants existent certains plus légitimes que d’autres…panorama d’une opposition multiple et variée ;

Le Front des Forces Socialistes apparaît comme l’opposant historique depuis 1989.

Créé le 29 septembre 1963, le parti est une des émanations de la résistance algérienne au colonialisme français. Membre de la Seconde internationale, son créateur n’est autre que « l’intellectuel des neuf chefs historiques » de l’Insurrection de 1954, le Kabyle Hocine Ait-Ahmed. Opposé à Ben Bella, c’est la version « girondine » de la révolution de 1962 : social-démocrate, décentralisatrice et viscéralement attachée à la démocratie, aux libertés publiques et au caractère multiculturelle de l’Algérie. Composé en majorité de Kabyles, région qui donna un nombre très important de combattants pendant la guerre d’indépendance, le parti est un défenseur déterminé de la culture berbère. Ait-Ahmed n’hésite pas quelques années plus tard à regretter le départ des Européens et à défendre l’existence de l’État d’Israel !…preuve de la très grande hétérogénéité idéologique du F.L.N. masqué par la prise en main des Ben Bellistes dés la fin de la guerre ! Qu’importe à l’image de ces leaders, Ait-Ahmed et Krim Belkacem, les militants sont pendant une vingtaine d’années pourchassés (exil, emprisonnement, assassinat…) avant d’être autorisés à rentrer à la fin des années 80 pour subir peu de temps après les foudres des islamistes… Depuis les années 2000, le parti tente de survivre. En dehors de quelques foyers électoraux comme Tizi Ouzou ou la région algéroise, le parti qui possède 14 députés n’apparaît pas en mesure de contester le parti majoritaire, faute de leader charismatique et d’assise sur tout le territoire…sans compter les divisions internes !

Une pale copie de son homologue français…

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Les centristes du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie du député d’Alger Mohcine Belabas et les libéraux de Talaie El Houriat le magistrat Ali Benfils, ancien chef du gouvernement, semblent trop isolés pour incarner une alternative crédible.

Les islamistes gardent un électorat plus ou moins volage mais capable de se mobiliser. La crise à la frontière tunisienne, le groupe AQMI au Mali et les nombreux Algériens en Syrie mobilisent les plus jeunes et les actifs de leur militant. De plus, la concorde de 2001 n’a pas vacciné tous les électeurs notamment les plus radicaux et les éternels déçus de 1962. Mais les islamistes ne peuvent jouer sur l’effet de surprise de 90 et ont vacciné beaucoup d’Algériens parmi les plus populaires. Le quasi lynchage par des passant d’un islamiste qui tentait de détruire la statut d’une femme nue près de Sétif montre que les Algériens ne veulent pas revivre une seconde décennie noire. Dans les faits, les partis islamistes, dont celui d’Abderrazak Makri, sont trop divisés pour parvenir à s’entendre sur une stratégie en commun. Les rumeurs d’un noyautage par ces derniers dans l’appareil de l’état frisent, cependant, le fantasme d’une société en manque de repères.

Enfin, Le mouvement « Citoyenneté-Démocratie » plus communément appelé « MOUWATANA » est le petit nouveau. Né en juin 2018, c’est pour beaucoup d’Algériens un sérieux outsider et un peu d’air frais dans ce désert de corruption et de népotisme. C’est officiellement le seul mouvement politique à dénoncer ouvertement un 5ème mandat. Il s’appuie sur une multitude d’associations, de syndicats et de partis unis contre le régime de Bouteflika dont le parti « Jil Jadid » (le « Nouvelle génération») du vétérinaire Soufiane Djilali, déjà opposé au 4ème mandat !

Un nombre important de manifestations à éclater dans les villes d’Algérie comme à l’étranger.

Les valeurs réclamées: la démocratie, le progressisme, la laicité. Ce sont en majorité des jeunes trentenaires et quadras surdiplômés fortement influencés par les Printemps arabes mais également par les différents mouvements européens nés dans les 2010 à l’instar, de Podemos ou des Insoumis. Le problème pour le moment : une tête d’affiche peu charismatique et un manque cruel d’impact chez les couches populaires et dans l’électorat plus âgé.

Mais Bouteflika a des cartes en main. Djamel Ould Abbès, le secrétaire général du FLN et l’ensemble du parti (parti il est vrai peu enclin à la démocratie interne) apportent un soutien clair et sans faille au président qu’il considère « comme un maestro. La centrale syndicale UGTA ou les patrons du FCE d’Ali Haddad également. L’ensemble de l’establishment part derrière son « champion ».

Il faut dire que le ménage a été fait : démission du premier ministre Abdelmajid Tebboune à l’été 2017) et l’été 2018 après la découverte de 700 kilos au large d’Oran plusieurshauts responsables militaires sont démis de leur fonction pour corruption…

Alors Abdelaziz : Jeu-Set et Match ?

Abdelaziz V l’ultime épreuve

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La nouvelle n’est pas officielle, ni surprenante, mais fait déjà beaucoup sourire à l’étranger, Abdelaziz Bouteflika postule à 81 ans à sa propre succession pour les élections de 2019.

Cet homme assis dans un fauteuil-roulant après un A.V.C. est absent physiquement de toutes les manifestations populaires et politiques depuis des mois. Remplacé par une photo. Ce dinosaure de la politique, enfin, que certaines mauvaises langues pensent mort, devient à ce jour le seul candidat et le favori en Algérie pour des élections au combien cruciales…

Comment, l’un des pays les plus jeunes du pourtour méditerranéen (27 ans de moyenne d’âge en 2014) peut-il encore laisser son destin à un octogénaire dont l’existence même est remplie de mystère ?

Ce malaise ne vient pas de nulle part…retour en « UBER » sur quarante années de démocratie si fragile dans ce pays qui vit naître saint-Augustin, l’Emir Abdelkader, Albert Camus…

« L’Homme d’Oujda », réputé pour son amour débordant des jolies femmes, est un homme de la guerre d’Indépendance. C’est en grande partie ce conflit qui a fait l’homme politique qu’il est et qu’il reste. Un habile stratège et un séducteur patenté armé d’ un cynisme aiguisé.

Né en 1937 à Oujda au Maroc d’une famille de Tlemcen, Abdelaziz est éduqué au nationalisme au sein des scouts musulmans, véritable vivier de futurs moudjahidines (« combattants » en arabe). En 1956, le jeune homme intègre « l’Armée des Frontières » basée au Maroc. Contrairement à Si Azzedine et d’autres, il ne connaît pas l’épreuve du feu mais va progressivement grimper les échelons de l’appareil clandestin à travers un clan destiné à jouer un rôle central à la fois durant la guerre mais surtout sous l’Algérie indépendante : le Clan d’Oujda. Centré autour de deux hommes, le colonel Boumédiene-futur président-et du colonel Boussouf, sorte de « Béria local », ce groupe fortement politisé et armé va progressivement mettre la main sur l’appareil du Front de Libération Nationale puis sur l’Algérie à partir de 1965. Bouteflika devient rapidement le secrétaire de Houari Boumédiene. Il supervise à la fin de la guerre les troupes basées au sud du pays, à la frontière malienne.

Proche de Houari Boumédiene, il est partie prenante du coup d’état contre Ben Bella le 19 juin 1965. Habile apparatchik, il devient sous Boumédiene un ministre des affaires étrangères particulièrement soucieux de faire de l’Algérie, le chantre du Tiers-monde. Il ouvre des négociations avec la France en faveur de l’émigration économique en signant l’accord du 27 décembre 1968 relatif à « la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et leurs famille ». Il voyage énormément et se fait un solide carnet d’adresse.

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Lorsque son mentor meurt, Bouteflika connaît un période plus trouble. Pourtant ministre d’État sous Chadli Bendjedid, il est accusé d’extorsion de fonds et doit s’exiler de 1981 à 1987 où il se lance dans des affaires fructueuses.

De retour au pays, il va, en bon spécialiste, comploter, ferrailler en interne et réussir à gravir pas à pas les sommets de l’appareil du F.LN. qui occupent avec la compagnie pétrolière SONATRACH et l’efficace Direction du Renseignement et de la Surveillance tout le pouvoir. Durant la guerre civile, (près de 100 000 morts et un million de déplacés en onze ans!), il s’oppose à la ligne dure portée par le président Zeroual et choisit une solution plus modérée et plus conciliante avec les islamistes.

Ancien du Clan d’Oujda mais aussi ministre de Boumédiene, il a pour lui la légitimité historique pour incarner en cette période de guerre civile à la fois l’unité de l’état tout assurant un discours de paix civile.

Après les élections « libres » de 1991, la campagne de 1999 est d’une importance cruciale pour le pays. Opposé au socialiste Ait-Ahmed-l’un des « Neufs chefs historiques du FLN », au libéral Mouloud Hamrouche et à l’islamiste Abdellah Djaballah, « l’Indépendant »Bouteflika gagne l’élection dés le 1er tour avec 73,5 % de votants. La réalité est moins lisse puisque les autres candidats se sont retirés du scrutin reprochant le manque de transparence et les fraudes lors du vote. Mais qu’importe, conforté par le Président Zéroual, seul garant de la stabilité des institutions, Bouteflika est élu Président de la République le 20 avril 1999 pour un mandat de 2 ans puis 5 .

Toutes les élections se suivent et sont identiques: des opposants inėxistants, un président surpuissant aidé par une armée et une entreprise d’état et des scores de « démocratie populaire » en sa faveur » : 85 % en 2004, 90,2 % en 2009 et 81 % en 2014.

La messe (à peu près …) est dite!

Mais Bouteflika reste l’homme de la réconciliation nationale. Il crée des aides financières pour les familles des victimes de l’islamisme, il libère les militaires emprisonnés après des exactions contre des membres du F.I.S. … malgré certaines critiques émanant d’associations des droits de l’homme, ces mesures sont appréciées par une population désireuse une bonne fois pour toute, de tourner la page.

Au niveau économique, la flambée des prix du pétrole permet au pouvoir d’enchaîner les grands chantiers : métro d’Alger, amélioration des voies de communication, construction d’une grande Mosquée… le grand problème reste que ces grands travaux sont sous-traités à des entreprises étrangères ne créant que très peu d’emplois auprès des jeunes. Les Chinois sont devenus depuis 2011 le premier partenaire économique du pays devant la France… mais la Chine vient avec ses ouvriers célibataires, sa logistique et ne se mélange que très peu avec la population locale. Une xénophobie commence sérieusement à éclore dans un pays ayant rompu tout contact avec l’altérité depuis l’exil des Pieds-Noirs… en 1962. (Paradoxe 1)

Cette période est également une ère de scandales financiers où une caste mêlant hommes d’état, militaires et nouveaux riches vont se partager un pactole alors qu’une grande partie des Algériens est confronté au chômage et à la pauvreté… les affaire Khalifa et SONATRACH eurent par exemple une raisonnance particulière dans l’opinion…

Culturellement, l’Algérie de Bouteflika est une Algérie souffrant de schizophrénie. Berbérophone ? Arabophone ? Francophone (la langue de l’ancien occupant) ? Socialiste ? Islamique ?… ou tout à la fois ?

Tiraillé depuis sa naissance, entre une frange « occidentaliste et francophile » et une tendance « national-islamiste » dont les têtes pensantes étaient formées à Kairouan ou au Caire, loin de la Sorbonne. Ce pays a plus de mal qu’il n’y paraît avec son identité culturelle. La guerre civile a forcé Bouteflika à donner des garanties aux conservateurs. Dans la ligne droite de la politique d’arabisation de « Bendjedid », Bouteflika a fait fermé en 2006 , 42 établissements francophones tout en mettant ses frères et enfants dans des établissements privés tenus par… des prêtres français.

Le Printemps noir des Kabyles en 2001 a également obligé le gouvernement à offrir des garanties linguistiques et culturelles à ces irréductibles montagnards à la fois « humiliés » culturellement mais pourtant si présents au sein des armées ou de la police. Paradoxe (2)

Au niveau diplomatique, l’Algérie de Bouteflika reste dans la ligne « tiers-mondiste » de Ben Bella et Boumédiene. Soutien déterminé des Palestiniens, l’Algérie a toujours ses frontières fermées à l’ouest avec son voisin marocain. Elle s’est également rapprochée des Américains notamment sur les questions de sécurité bien qu’historiquement très attaché à son armurier russe.

Avec la France, c’est une autre danse… l’ancienne puissance coloniale garde des intérêts économiques importants en Algérie même si la Chine l’a dépassé et que les Italiens arrivent à grands pas. Au niveau politique, les liens entre l’ancien lieutenant des Chasseurs d’Afrique Jacques Chirac et « Abdelkader El Mali » ont globalement été bons. Bouteflika a toujours eu un rapport conflictuel avec la France fait de mépris et d’admiration. Ancien moudjahidine, il a très souvent surjoué les contentieux historiques en période de crise tout en se faisant soigner aux hôpitaux de Grenoble et du Val-de-Grâce… Paradoxe (3)

Porté par sa politique au Proche-Orient (Palestine, refus de la guerre en Irak…), le Président français a jouit en Algérie d’une sympathie qui ne sait jamais affaibli… l’extrême inverse de son successeur Nicolas Sarkozy. Entre son atlantisme assumé, le projet de loi sur « le rôle positive de la colonisation » et ses discours sur l’identité national (quand près de 3 millions d’Algériens et de Franco-Algériens vivent en France) ont porté un coup terrible aux rapports entre les pays. L’arrivée de François Hollande (ancien stagiaire à l’ambassade d’Alger) que continue son ancien conseiller Emmanuel Macron a adoucit les rapports entre les deux pays entre reconnaissance de certains crimes coloniaux et opérations militaires au Mali… une situation qui s’explique par la fin dans les deux pays, de générations au pouvoir ayant combattu durant la guerre d’Algérie.

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Dans un monde « arabo-musulman » qui a connu les « printemps arabes », l’Algérie est une exception. Seule pays se revendiquant du socialisme, il est également le seul à avoir obtenu son indépendance après une guerre brutale et le premier a avoir subi l’islamisme avec les années noires. Ces deux périodes sont déterminantes si on veut comprendre l’âme de ce pays.

Mais le pays a changé. Il est jeune (27 ans de moyenne d’âge en 2014), connaît un des chômages les plus lourds d’Afrique (avec 17 % en 2014) et son pétrole n’est pas éternel. La majorité des forces vives du pays ne pensent qu’au fameux « VISA » pour la France ou pour l’Amérique du Nord et des manifestations ont commencé à éclater les cinq dernières années. Les procès contre des militaires tombent comme des flocons de neige  sur les sommets du Djurdjura.

Bouteflika, malgré les railleries et le caractère surnaturel de sa candidature, est toujours un symbole. Usé certes mais existant. Il est à la fois le dernier représentant des « Résistants de 1962 », avec ses travers et ses espoirs mais aussi l’homme de l’unité en 1999.

Pour finir, le fait qu’un homme de 81 ans reste au pouvoir montre également l’inertie de cette société qui n’a pas su réellement relever le tournant démocratique de la fin des années 1990. La corruption, les pleurs et le sang peuvent expliquer beaucoup de choses mais pas tout non plus…Si les années noires ont calmé la population de toute dérive islamiste, on ne voit pour le moment aucune alternative crédible…les jeunes ont paradoxalement déserté les engagements militants au profit d’autres préocupations que la gestion « politique » de leur pays… un mot comme « survie » semble être devenue la priorité mais sans« se remonter les manches » et prendre son destin collectif en main comment avoir un avenir viable avec un projet collectif ? Afin de résister : être libre, indépendant, fier (sans orgueil)…

Combien de temps cela va-t-il durer… c’est un autre tour de « UBER » pour Tobrouk » qu’il nous faudra…

A bientôt et paix à tous.