Algérie: le cul entre deux chaises

Un manifestant à Alger, le 20 septembre, lors d’un vendredi du hirak algérien © Toufik Doudou/PPAgency/SIPA Numéro de reportage: 00924779_000012

Entre sursaut démocratique et déclin, l’Algérie est un pays où le système continue d’être contesté chaque vendredi. Des élections seront organisées en décembre.


« Sahla démission ». Le message est clair et expéditif. La contestation continue encore et encore… dans le pays qui a vu naître El Ouafi, Mimoun, Boulmerka et Morcelli, l’endurance semble un don. Mais le Graal espéré est loin d’être gagné d’avance. Trente-trois vendredis de suite, des dizaines de milliers d’Algériens défilent encore et encore pour un changement de régime et une démocratie nouvelle. Toute la caste est visée. L’exemple de leur voisin tunisien donne un étrange mélange de frustration et d’espoir qui n’entérine pas l’orgueil populaire. Et malgré la décision du chef de l’Etat-major d’interdire l’accès à la capitale aux Algériens des autres wilayas, Alger a été le théâtre de l’une des plus imposantes manifestations depuis le début de l’Hirak.Ouverture dans 0Sponsorisé par L’ Assurance MaladieMal de dos ?Gardez le mouvement grâce à vos activités quotidiennes pour muscler votre dosEn savoir +

Le système en place joue la montre

D’après les slogans brandis par les manifestants dans tout le pays, les Algériens refusent l’organisation d’élections avant un changement complet des symboles de l’ancien système.

Après deux reports, la date du scrutin présidentiel est officiellement fixée au 12 décembre par le chef de l’État par intérim Abdelkader Bensalah. Mais cela ne suffit pas aux habitants de ce pays qui demande un grand coup de balais à la tête des institutions. Le ton s’est également durci au sein de l’appareil d’état. Le général Sahla1, le chef d’état-major, continue d’imaginer l’Algérie comme une caserne géante : augmentation des arrestations arbitraires, interdiction des drapeaux kabyles dans les manifestations, visite constante auprès des effectifs militaires dans chacune des wilayas… On est loin de l’angélisme de certains commentateurs qui pensaient l’Hirak comme une révolution de velours. Chassé le naturel il revient au galop. Certes nous ne sommes pas dans la Kabylie des années 60, en 88 à Alger ou durant les années noires… mais l’art du compromis ne semble pas être une tradition algérienne et chacun des deux camps semble jouer la montre.

Les hauts-gradés et les officiers capables de régénérer le pays se font rares, sont vieux et n’ont plus la légitimité de leurs aînés. Ils n’ont aucune vision collective et ne peuvent plus jouer le coup de l’islamisme. L’armée actuelle n’est plus issue de l’armée des frontières des années 60 qui combattaient pour un clan les opposants kabyles ou les socialistes. Encore moins celle des années noires affrontant le Front Islamique du Salut. Ce n’est également pas une armée ethnique à la alaouite en Syrie défendant une vision tribaliste de la société. C’est l’Algérie jacobine avec son armée nationale composée de jeunes conscrits dont les mères, les sœurs, les pères représentent l’Hirak. Le pouvoir peut beugler, grogner, aboyer mais rien n’y fait les Algériens lui tiennent tête pacifiquement mais fermement.

Une élection irréelle

Garantir des élections est une chose. Balayer le pouvoir en place et changer de constitution en est une autre. Et l’opposition est ferme sur ce point. Si ferme que l’Autorité nationale indépendante des élections a annoncé il y a deux semaines que 10  postulants à la candidature avaient retiré les formulaires de souscription.

Le président du parti politique d’opposition « Talaie El Hourriyat », Ali Benflis a retiré les formulaires de candidatures. Il a été suivi. De l’autre côté de la barricade, Abdelkader Bengrina, l’ancien ministre du Tourisme, candidat du parti au pouvoir et du système a annoncé à son tour, samedi dernier, sa candidature. Il est même le premier à faire part de sa participation candidat au scrutin. « Je ne vois aucun candidat potentiel à ce scrutin organisé par les symboles du système! » s’exclame la jeune et talentueuse journaliste Amira Boudjemah, symbole de ce pays plein de ressources mais bloqué par les conservatismes et le népotisme…

Mais refuser le réel, refuser de manière mendésiste à participer à ce scrutin, c’est aussi fuir le combat. Car si la rue est si forte pourquoi ne pas soutenir un candidat d’union nationale susceptible de battre sur son propre terrain l’Algérie du passé pour incarner durablement celle de demain ? La politique de la chaise vide ne peut que conforter le crochet tendu par le pouvoir, et continuer en janvier 2020 la morose routine d’un déclin collectif permanent.

L’Hirak ne craque pas, le pouvoir non plus. Mais l’Algérie va-t-elle craquer ? Le pays né et consolidé sur un mythe est face à son destin. Aux âmes de bonne volonté d’être lucides sur le chemin collectif à suivre pour démonter ces légendes usurpées et tenter de continuer une histoire. Qui sait, peut-être un jour avec un grand « H ».

Jacques Chirac, une certaine vision de la France

Jacques Chirac et Rafic Hariri le 25 avril 2003.PATRICK KOVARIK / AFP

Il m’apparaissait difficile après l’annonce de la mort de l’ancien président de la République Jacques Chirac de ne pas revenir sur un pan essentiel de ses deux mandats, à savoir sa politique étrangère et en particulier dans les régions du Maghreb-Mashrek. Certes ses prédecesseurs, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterand avaient pris des décisions politiques parfois très importantes dans ces régions, mais aucun Président n’aura eu une politique aussi volontariste que lui dans ces régions souvent si stratégiques pour la France, en nouant parfois des liens amicaux d’une grande intensité avec certains de ses dirigeants.

L’homme avait pourtant combattu comme beaucoup de Français nés dans les années 30 en Algérie.

Pourtant exempté de service comme tout élève de l’Ecole Nationale d’Administration, il s’était porté volontaire pour intervenir dans le djebel face aux combattants du Front de Libération Nationale. Sous-lieutenant du 11ème et 6ème régiment des Chasseurs d’Afrique, régiment composés de jeunes Nordistes d’origine polonaise pour la plupart, il avait lutté dans la région de Tlemcen pendant 18 ans, de 1956 à 1957, recevant la croix de guerre et une blessure au visage. C’est cette guerre qui l’avait, selon ses propres mots, fait basculer de position « Algérie française » au gaullisme avec le retour du général en 1958.

Dès son arrivée à l’Elysée, Jacques Chirac a voulu affirmer un retour de la France dans le « monde arabe » et au Maghreb, engagement qui se voulait dégagé de la tutelle américaine.

Un discours à l’Université du Caire le 8 avril 1996 donne toute le ton de ce qu’il allait être une des volontés les profondes du chef de l’état :

« Je souhaite aujourd’hui, dans ce haut lieu de la culture arabe, vous présenter ma vision des des relations entre la France, l’Europe, le Monde arabe et la Méditerranée. La politique arabe de la France doit être une dimension de sa politique étrangère. Je souhaite lui donner un élan nouveau, dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle. « Tous nous commande disait-il dès 1958, de reparaître au Caire, à Damas, à Ammam et dans toutes les capitales de la région. Comme nous sommes restés à Beyrouth : en ami et en coopérant. »

Comment ne pas penser à Jacques Chirac, et au choix si courageux de ne pas suivre la croisade organisée par l’Amérique de George W. Bush en Irak, guerre mensongère sans l’aval de l’Organisation des Nations Unies, qui a totalement déstabilisé la région ? Je ne m’étais senti aussi fier de mon pays que lors du discours de Dominique de Villepin à New-York pour prévenir des dangers d’une telle intervention. Un discours historique applaudi par l’ensemble de l’Assemblée nationale, une première dans l’histoire de l’institution. Et les fait ont malheureusement donné raison à l’avertissement de la France. Cette décision ne venait pas du ministre des Affaires étrangères de l’époque, athlantiste notoire élevé à Washington, fils d’un député antigaulliste mais bel et bien du président Chirac. De ce dernier, on peut tout dire : ses multiples trahisons et coups bas, les affaires judiciaires dont il parvint comme tant d’autres à échapper, sa politique intérieur d’une médiocrité absolue mais nul de pourra lui reprocher d’avoir défendu l’indépendance de la France au niveau diplomatique, alliant patriotisme et universalisme.

Cet homme si souvent caricaturé de « Français moyen » avec son goût pour les bières Corona et la tête de veau, était pourtant un être d’une grande culture et un passionné des autres civilisations comme le montre physiquement la création du musée au Quai Branly. « Le seul homme a lire du Ronsard sous un livre de cul » pour reprendre la citation de Marie-François Garraud, son ancienne collaboratrice et maîtresse.

Bien sûr, sa politique étrangère ne fut pas uniquement marquée par des considérations philosophiques, les intérêts économiques entre la France et ces états furent d’une rare importance notamment en Irak. Les ventes d’armes et le financement occultent de certaines campagnes électorales restent la face noire de cette période. Mais ce goût des autres, quasi instinctif, s’était manifesté aux yeux du monde lors d’une altercation avec un militaire israelien. Alors qu’il tentait de serrer la main à un vieux marchand palestinien, il n’avait pas hésité à s’en prendre directement dans un anglais « très français » au soldat qui avait refusé brutalement ce contact. Il avait récidivé le lendemain dans une église copte, refusant de rentrer dans le batiment avec un homme armé.

Toutes ces images avaient fait le tour du monde et redoré le blason de la France dans le « monde arabe ». Une France gaullienne et souverraine était de retour.

En Algérie, Jacques Chirac avait su réchauffer les liens si passionnels et si passionnés. Ces deux visites en 2001, à Bab-el-Oued après les inondations puis en 2003, s’étaient accompagnés de bains de foule inimaginables en France. Cette même année, l’opération « Djazair » inaugura une année de l’Algérie en France et de la France en Algérie, avec près de 300 manifestations culturelles de part et d’autres de la Méditerranée.

Jacques Chirac avait également créé des liens humains très forts avec des dirigeants « arabes ».

Rafik Hariri en premier lieu. Dans un pays, où les arabes sunnites étaient animés d’un fort sentiment antifrançais, la francophilie des Hariri avait dans un premier temps facilité les contacts entre les deux hommes. Une véritable amitié était née. Le président libanais logea dans son hôtel particulier parisien l’ancien président après son départ de l’Elysée en 2007. Hariri était l’oeil de Paris dans la région. Un véritable conseiller spécial sur place. Pas un jour sans qu’un coup de téléphone ne soit passé entre les deux hommes d’état en exercice. En 2002, Jacques Chirac avait personellement veillé sur la conférence de « Paris II » où le président libanais avait trouvé auprès de donateurs les quelques milliards de dollars permettant de sortir son pays de la faillite. L’assassinat de Rafik Hariri fut vécu comme un véritable drame personnel.

Paradoxalement cette amitié ne fut jamais l’objet de contentieux avec Damas. Jacques Chirac, critique sur la tentative d’hégémonie syrienne sur le Liban avait toujours entretenu des liens plus que cordiaux avec les Assad se montrant très critique sur les tentatives de déstabilisation israelo-américaine dans la région.

Longtemps, il fut repproché à la diplomatie française et par une certaine gauche, de ne pas se soucier du statut démocratique de ces états et de soutenir certains dictateurs. Les héritiers de Jules Ferry, dont beaucoup tel Dominique Strauss-Kahn avaient ouvertement critiqué l’arrogance française sur le dossier irakien en 2001, représentaient un espace politique où la conception des droits de l’homme associée très souvent à un atlantisme passionnel, primait sur la realpolitik gaullo-chiraquienne. S’entourant d’éminents spécialistes du monde arabe, du maître espion Philippe Rondot aux diplomates Bernars Bajolet ou Yves Aubin de la Messuzière, Jacques Chirac aura été dans les moments de tension au Maghreb face à la menace islamique un partenaire fidèle, quitte à fermer les yeux sur des pratiques policières souvent en porte-à-faux avec les conventions internationales. Il n’était pas question pour l’ancien président de cesser les échanges avec ces pays, et ce quelque soit le régime en place.

Les liens avec Ben Ali et l’Elysée furent par exemple très intenses. Cette proximité sera notamment reprochée au clan chiraquien après la Révolution de 2011 et notamment à Michèle Alliot-Marie qui bénéficia pendant longtemps d’appartement luxueux dans l’ancienne Carthage. Et vice-versa… Durant ces deux mandats, un nombre important de contrats commerciaux furent signés entre les deux pays, notamment dans l’industrie textile qui fut plus que profitable à l’économie tunisienne.

La proximité entre la famille royale marocaine et le Président français a toujours également également très forte. Durant de la crise de 2002 opposant le Maroc et l’Espagne, à propos de l’îlot Persil, le président français fut le seul dirigeant européen à soutenir ouvertement le roi du Maroc quant les autres dirigeants européens avaient joué la carte de la solidarité communautaire. Le Maroc était pourtant l’agresseur. Idem, sur le dossier du Sahara occidentale, où la France soutint systématiquement le Maroc, malgré les plaintes incessantes de l’Algérie.

Les réactions pleines d’affection à Alger, Rabat ou Beyrouth après la mort jeudi de l’ancien président ont montré l’étendue des liens unissant l’ancien Président avec ces pays. Tout ne fut pas parfait, mais les positions de plus en plus néo-conservatrices de ses successeurs, avec pour summum la présidence de Nicolas Sarkozy, ont profondément modifié l’influence française dans ces régions.

Jacques Chirac reste un héritier direct d’une tradition gaullo-bonapartiste aux accents pro-arabes très affirmés, Napoléon Bonaparte comme son neveu avaient rêvé d’un empire puis d’un royaume arabe détaché des tutelles de l’époque.

L’ancien président mort à 89 ans reste le dernier dirigeant à avoir incarné une certaine idée de la France àl’étranger et de l’échange entre les cultures. Le musée du Quai Branly comme le refus de s’engager dans une croisade en Irak restent les actes les plus pertinents et les plus symboliques de son rapport au monde et à la vision universaliste d’une France sûre d’elle-même et de ses principes.

On en est loin aujourd’hui…

Tunisie: la victoire des outsiders

Les milliers d’Algériens, qui chaque année partent sur les côtes tuniennes profiter des complexes touristiques, peuvent être envieux. Non pas des espaces bétonnés de La Goulette ou d’Hammamet…mais de découvrir à quelques pas de chez eux, en plein Maghreb, une vie démocratique certes imparfaite comme tout système humain mais vivante, pleine d’espoir…loin de la morosité algérienne et de ces élites aveugles et corrompues pour beaucoup.

Le 15 septembre dernier, 7 millions d’électeurs ont été appelés à élire leur Président de la République. Symbole unique de cette semaine folle d’espoir pour nombre de Tunisiens n’ayant connu jusqu’en 2011 que la dictature, Ben Ali mourait en exil quelques jours plus tard en Arabie Saoudite. A croire que toutes les planètes semblaient s’aligner du côté de Tunis.

26 candidats étaient alignés sur la ligne de départ représentant toutes les opinions et sensibilités du pays : des islamistes à l’extrême gauche en passant par les socialistes et les candidats les plus loufoques. Il y’en avait pour tous les goûts.

Si ces élections donnaient au préalable d’une démocratie vivante et pleine d’espoir, la réalité en Tunisie est d’un acabit.

Certes, le pays est celui du Printemps arabe qui a tenu le plus ses promesses en ce qui concerne le respect des droits civiques et des libertés publiques. Mais mettre un bulletin dans l’urne ne nourrit pas toujours son homme et la crise économique ajoutée à des erreurs de casting ont profondément affecté le moral de nombreux citoyens tunisiens. Le pays connaît une crise de confiance profonde envers ces élites en place depuis 2014. L’économie n’a pas redémarré. Dépassant dans les années 2010 l’Afrique du Sud comme premier atelier africain en matière de textile, le pays est pourtant en crise économique. La révolution n’a pas eu l’impact escompté sur les finances du pays et les mesures prises par les gouvernements respectifs furent des fiascos totaux. Depuis 2016, le chômage est toujours à 15% touchant plus particulièrement les femmes en milieu rural. Mais le problème est plus ample : fer de lance de la révolution de 2011, les étudiants sont les premiers touchés par le manque d’emploi et en particulier les « surdiplômés ». Ces grosses têtes, parfois bien faites, sont les premiers frustrés par le système en place. Et ils n’ont pas hésité à s’en plaindre sur les réseaux sociaux. Près d’un tiers des étudiants sortant de l’université ne trouvent pas leur place sur le marché de l’emploi. La faute en partie à un système éducatif peu adapté au marché tunisien et à une fuite des cerveaux toujours aussi présente.

C’est dans un contexte de rejet des élites traditionnelles que s’est déroulé ce scrutin.

Le rejet des nouvelles élites post-révolution est total sans pour autant tomber dans une quelconque nostalgie du Benalisme.

La campagne a d’ailleurs été calme et beaucoup plus respectueuse que nombre d’élections occidentales : pas de bourrage d’urnes, aucune fraude avérée, un réseau internet intact, des militants sincères et peu agressifs…

Il faut « sortir les sortants » semble pourtant avoir été le slogan adopté par celles et ceux qui se sont aventurés dans urnes. Mais l’abstention a été faible. La participation a été de 49% selon des chiffres encore provisoires de l’Isie, un taux faible en regard des 64% enregistrés lors du premier tour de la présidentielle de 2014.

Les « Frères » tunisiens d’Ennahdah pensaient clairement être en tête du scrutin. Moncef Marzouki, proche du mouvement et président en 2011, avait en 2014 atteint le second tour en perdant face à l’actuel président, l’ancien diplomate destourien Béji Caid Essebsi.

En tentant d’effacer leur image de parti islamiste pour apparaître tel le Parti de la Justice et du Développement marocain en bon démocrate-musulman, Ennahdha pensait attirer vers eux les classes moyennes et les plus diplômés : erreur de stratégie puisque Abdlelfattah Mourou a terminé troisième avec 12,9 % des scrutins. Le visage abattu du président du parti Ghannouchi à l’annonce des résultats était révélateur de cette claque.

Le duel va opposer le 6 octobre prochain deux candidats « hors système », deux électrons libres de la politique à l’image de leur pays : l’universitaire Kais Saied arrivé en tête avec 18,8 % sans parti, ni moyen de communication au magnat de la presse Nabil Karoui arrivé second avec 15,4 %.

Comme rien ait jamais simple en politique, ce véritable self-made-man, patron d’une importante chaîne de télévision… est en détention provisoire pour fraude fiscale.

Un peu léger vu le climat déjà constaté quelques lignes auparavant dans le pays.

Surtout que le major de l’élection a déjoué tous les sondages en parvenant en tête du 1er tour sans appareil, ni militant. Ce juriste longiligne au visage d’ascète remplit beaucoup de critères ayant favorisé cette ascencion fulgurante. Parfait connaisseur de la constitution, il a promis de réformer le pays en décentralisant la république tunisienne en s’appuyant davantage sur les cantons. Décentraliser pour rendre le pouvoir au peuple. Universitaire reconnu, fin lettré, il a fait campagne en arabe littéraire, avec beaucoup de pégagogie pour expliquer son programme. Surtout « Rococop » pour sa voix monocorde, il est l’anti-thèse du tribun de la plèbe. Et ce sont paradoxalement ces qualités qui ont permis de faire des émules chez les étudiants et la classe moyenne éduquée, lassés des fausses promesses des hommes politiques nés d’une Révolution où l’art de communiquer a pris le pas sur le réel. Musulman particulièrement pieux, sans être suspecté d’une quelconque collusion avec les intégristes, il fut à de nombreuses reprises évasif sur l’application de la charia dans la société tunisienne, reste favorable à la peine de mort et très claire sur son opposition à l’homosexualité en Tunisie « amenée selon lui par les Étrangers ».

Des déclarations qui lui ont apporté sur un plateau la voix des musulmans pratiquants et des plus vieux, peu tentés par une aventure Ennahdah.

Mais ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot. Grand spécialiste de l’entrisme, ils ont déjà montré à de nombreuses reprises leur capacité au sein de l’Assemblée à influencer les votes. Dés l’annonce des résultats, ils ont clairement appelé à voter pour le « révolutionnaire-conservateur » Kais Saied. C’est en grande partie ces électeurs qui pourraient faire l’élection si l’abstention devait rester intact.

Car on voit mal la gauche si désunie, qu’elle soit socialiste, trotskiste ou laïque soutenir le charismatique mais si clivant Nabil Karoui dont la situation personnelle est en elle-même inique.

Mais en politique comme avec les Hommes, rien n’est jamais joué d’avance.

La suite le 6 octobre.

Etats-Unis, Iran: la politique des gros muscles


Etats-Unis, Iran: la politique des gros muscles

Les tensions s’accélèrent entre Washington et Téhéran. Les faucons de la Maison blanche tentent par tous les moyens de maintenir la pression sur le régime iranien, quitte à engager un bras de fer. Donald Trump semble vouloir passer « pour un dur » en politique étrangère, après avoir joué les isolationnistes durant la campagne électorale. Il a ainsi pu rassurer son électorat néo-conservateur, en soutenant une Jérusalem capitale d’Israël ou en reconnaissant la souveraineté de son allié historique sur le Golan.

Plus trumpistes que le Trump

En réalité, dans sa politique au Proche-Orient, le président américain fait davantage preuve de prudence, malgré quelques saillis verbales avant tout électorales. Dans une volonté de rupture avec ces prédécesseurs, conservateurs comme démocrates, il ne protège plus aveuglément les groupes islamistes. Il soutient ainsi également le maréchal Haftar en Libye et le maréchal Sissi en Egypte après avoir proposé d’inscrire les Frères musulmans dans la liste des organisations terroristes, comme le rappelle le chercheur Roland Lombardi.

Donald Trump est avant tout un pragmatique radical, du fait de son passé d’homme d’affaires. En entrant dans un bras de fer avec l’Iran, le président américain n’est pas aussi martial que les images le laissent voir ou entendre. Il compte avant tout redéfinir le rôle des Etats-Unis dans la région, face à un nouvel ennemi très différent des autres Etats de ce coin du Globe et des caricatures que l’on en fait.

Mais ce pragmatisme doit compter avec les vieux démons néo-conservateurs qui hantent encore les couloirs de Washington poussés par des lobbys confessionnels et un complexe militaro-industriel plus que jamais influents. Des hommes comme Mike Pompeo ou John Bolton continuent de faire pression comme hier Dick Cheney. Et ce sont eux qui semblent porter le dossier iranien pour le moment.

Donald « che » Trump

Le 22 avril, la Maison blanche a ouvert les hostilités en supprimant le régime d’exemption permettant à des Etats comme la Chine ou l’Inde de s’y ravitailler en pétrole. Le retour d’une politique d’embargo visant littéralement à asphyxier l’Iran est mise en place. Interdiction à toutes les entreprises étrangères d’acheter du pétrole en Iran.

Alors que la Libye est au bord de l’implosion et que la situation en Syrie n’est pas réglée, les Américains tentent l’ouverture d’un troisième front dans le Golfe. Une technique des « focos » guevarienne à grande échelle avec pour seule précepte révolutionnaire celui de semer « le souk » pour garder la mainmise.

Face au risque d’une riposte iranienne, notamment sur les bases américaines en Irak, le Pentagone a envoyé le porte-avion « Abraham Lincoln », une batterie antimissile sans compter, d’après le New-York Times, le possible envoi de 120 000 hommes dans le Golfe. L’information et la désinformation accompagnent cet élan. Les presses alliées, israéliennes comme saoudiennes, font monter les tensions, en parlant, sans preuve tangible, d’agressions iraniennes ou de supposés alliés qui, tels les houtistes du Yémen, auraient attaqué des pétroliers saoudiens dans le Golfe d’Ormuz, zone stratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite. En réponse, l’Iran a menacé de fermer ce détroit où transite 40 % du pétrole mondial, avec toutes les implications que cela pourrait avoir sur l’économie mondiale.

La non-prolifération de l’Iran

Téhéran avait jusque-là respecté les accords de non-prolifération nucléaire signés à Vienne en 2015. Contrairement à Israël, à l’Inde, au Pakistan ou à la Corée du Nord, l’Iran ne s’était pas lancé dans le nucléaire militaire. De fait, les Américains, soutenus par leurs alliés locaux et sunnites, ont bafoué ces accords. Les autres signataires – l’Union européenne, la Russie et la Chine – ont immédiatement demandé à Khamenei de ne pas répliquer afin d’éviter une escalade potentiellement violente.

Couper les exportations iraniennes, c’est stopper avant toute chose le financement de l’État iranien à destination de la Syrie, du Liban ou de l’Irak. Depuis une vingtaine d’années, l’Iran, lourdement marqué dans sa chair par la guerre contre l’Irak, a soutenu les chiites et leurs alliés au Moyen-Orient. Une méthode digne de la guerre froide que les Américains ont très bien pratiquée au Nicaragua ou en Afghanistan. Le corps des gardiens de la révolution, les pasdarans, ont formé à la guerilla les forces du Hezbollah infligeant, de fait, la première défaite militaire d’Israël dans sa jeune histoire. Même activité en Irak, où la majorité chiite s’était vue très longtemps méprisée par Saddam Hussein puis par les Américains. Idem en Syrie en soutien de l’allié et cousin damascène. Toutes ces victoires avaient dépassé les frontières des héritiers d’Ali pour faire de Nasrallah, d’Ahmadinejad ou de l’alaouite Bachar el-Assad de véritables héros dans tout le monde musulman sunnite. Un terrible affront pour des Saouds, perçus par les masses populaires comme la cinquième colonne américaine. Seul Erdogan commence quelques peu à sortir du bois. Bien que non-arabe… Car depuis l’insurrection syrienne de 2011, la sanglante répression du régime de Bachar Al-Assad indéfectiblement soutenu par le Hezbollah de Hassan Nasrallah ont fait pâlir leur étoile dans le monde arabe.

Tensions partout, conflit nulle part

Face à l’axe russo-syro-iranien, les Américains ont en toute logique soutenu leurs alliés turcs, saoudiens ou qataris contre la formation d’un cercle chiite et anti-Otan dans le monde arabe.

Personne n’a en réalité intérêt à déclencher un conflit. Ni les Russes ni les Chinois ne veulent d’un Iran trop fort dans la région. Chacun a compris le profit qu’il pouvait tirer de la balance des pouvoirs qui s’y est installée et du monde multipolaire tel qu’il s’ouvre. Personne ne veut non plus d’un Iran, tendance empire perse, en Asie centrale.

On a longtemps caricaturé le régime iranien comme un régime théocratique et archaïque porté par des leaders plébéiens soutenus par des foules excitées. C’est oublier que le véritable pouvoir est  tenu par des mollahs fins limiers adeptes du double discours. Des tenants d’une religion certes minoritaires mais aujourd’hui incontournable dans la région. Malgré un Etat stable et un territoire sécurisé, l’Iran sait qu’il n’a pas les moyens de résister à un embargo militaire et que ses alliés russes et chinois ne le suivront pas dans un éventuel conflit violent. Dans une religion chiite où le martyr est sacralisé, la jeunesse iranienne n’a plus les mêmes velléités que les générations précédentes, sacrifiées pendant huit ans face aux soldats de Saddam Hussein. Seulement, Téhéran ne peut pas perdre toute son influence dans la région sur un coup de poker après tant d’années à patienter à un renouveau dans la région.

Dans cette nouvelle partie de dominos, chacun des deux camps va faire face à ces contradictions internes afin de faire émerger un nouveau compromis ou un nouveau conflit central dans la redéfinition des nouveaux impérialismes qui s’annoncent de toute par

Oui, la France joue un trouble jeu en Libye

Si la France soutient officiellement le gouvernement libyen d’union nationale d’El-Sarraj, elle semble, malgré les protestations de l’Elysée, placer des pions dans le camp du maréchal Haftar. Plus globalement, la Libye est (re)devenue le théâtre d’affrontements des intérêts des plus grandes puissances mondiales. 


Des milliers de personnes ont défilé à Tripoli, ce vendredi 3 mai, pour protester contre la présence des troupes de l’Armée nationale libyenne aux portes de la capitale. Mais cette colère populaire a également visé la France et son rôle jugé très ambigu dans les offensives. Paris est accusé par le gouvernement libyen de soutenir financièrement et militairement le chef de l’insurrection, le maréchal Haftar.

Un taxi pour Tripoli

Depuis le 4 avril, ces forces composées de rescapés de l’armée de Kadhafi, de Tchadiens et de tribus de l’est tentent de prendre la ville dirigée par le gouvernement d’union national d’El-Sarraj, seul acteur reconnu par les Nations unies (ONU). Les combats ont encore fait près de 400 morts ces trois dernières semaines. Immédiatement, le chef du Quai d’Orsay, Jean-Yves Le Drian a déclaré que la France n’était pas partisane d’Haftar : Paris travaille pour un cessez-le feu et l’organisation d’élections.

Que la France ne soit pas neutre sur ce dossier n’est pas une nouveauté. C’est sous Nicolas Sarkozy que Kadhafi fut renversé, avec le concours de l’Otan. Plus récemment, les gouvernements de François Hollande et d’Emmanuel Macron avaient tenté des sorties diplomatiques au conflit. Elles ont systématiquement échoué, faute de compromis possible entre les deux belligérants. La dernière en date, en décembre 2018, à Paris. De son côté, El-Sarraj est depuis quelques jours de passage en Europe à la recherche d’alliés : de Milan à Paris en passant par Berlin.

Officiellement, Emmanuel Macron a clairement apporté son soutien à Tripoli. Il reste solidaire de la position européenne en soutenant le gouvernement adoubé par les instances internationales. Et juge « inacceptables et infondées » les critiques affirmant le contraire. Mais dans les faits, Paris semble appuyer les deux camps.

Eviter un nouveau foyer islamiste

Le 17 juillet 2016, un hélicoptère transportant trois sous-officiers de la DGSE s’écrasait à Benghazi, dans la zone d’Haftar… Une scène qui ne fut pas du goût des hommes du Commandement des opérations spéciales français en poste… à Tripoli. Le but étant probablement de placer des pions dans chaque camp. L’arrivée des islamistes dans le sud-est du pays a semble-t-il poussé l’Elysée à soutenir Haftar. La crainte de voir naître un foyer islamiste avec l’arrivée de combattants syriens a forcé la France à agir dans une région où son influence a toujours été forte comme le montre sa présence au Tchad ou au Mali. Car, soyons clairs, si elle soutient Haftar, un militaire à poigne, elle renoue avec la tradition diplomatique gaullienne, dont le dernier représentant fut Jacques Chirac, qui visait à s’allier à des régimes autoritaires contre les Frères musulmans et autres islamistes. Depuis Nicolas Sarkozy, le camp atlantiste a très largement pris le dessus au Quai d’Orsay et dans certains services de l’armée, comme au renseignement militaire. La première intervention en Libye puis les tentatives de soutenir des combattants islamistes en Syrie, toujours pour les droits de l’homme, en attestent. Mais redorer son blason en jouant les équilibristes après le fiasco syrien est un exercice particulièrement sensible, et il n’est pas sûr que la France sorte grandie de cette situation.

Tout le monde aime la Libye

La crise syrienne a redonné des ailes à un grand nombre d’Etats qui, jusque-là, se contentaient de défendre leur pré-carré et leur frontière. Dorénavant, chacun des deux acteurs en présence en Libye a ses propres soutiens, parfois les mêmes.

L’Italie, petite puissance diplomatique, est aujourd’hui le principal appui d’El-Sarraj. L’ancienne puissance coloniale a dirigé Tripoli de 1911 à 1947. Rome avait renoué des contacts avec la Libye sous Berlusconi qui, par l’entremise de Vladimir Poutine, s’était lié d’amitié avec Mouammar Kadhafi. En 2008, un accord avait été signé où l’Italie s’engageait à verser 25 milliards en cinq ans comme compensation à la colonisation. En échange, l’Italie est devenue le premier partenaire économique de la Libye. ENI, la société pétrolière italienne y possède de nombreux puits… Le partenariat s’est étendu par la suite à la lutte contre l’émigration clandestine. L’Italie de Salvini est très présente sur ce dossier. Soucieuse de maintenir une influence dans la région, Rome a envoyé 400 soldats dans la Tripolitaine qu’El-Sarraj et ses hommes ont de plus en plus de mal à tenir. Outre la solution militaire, l’Italie a tenté à Palerme une solution diplomatique qui a totalement avorté. Soucieux de maintenir sa crédibilité diplomatique, Salvini – qui est tant critiqué par les chapelles européennes pour ses prétendus souverainisme et autoritarisme – gère le dossier libyen de très près, quitte à s’accrocher avec son voisin français.

El-Sarraj est soutenu par des Etats très différents. Le tampon « ONU » n’a par exemple jamais empêché les islamistes de soutenir par intérêt les transitions dites démocratiques. Les islamistes sont présents au sud et à l’est du pays, où se mêlent tribalisme et radicalité religieuse, mais également à Tripoli. Les Frères musulmans ont été, depuis les années 50, parmi les premiers opposants aux régimes autoritaires et c’est donc en toute logique qu’ils se sont retrouvés au pouvoir des dites démocraties après les Printemps arabes en Tunisie ou en Egypte. Nombre de ces militants particulièrement bien formés et structurés soutiennent El-Sarraj avec l’espoir de récupérer le pouvoir. C’est dans cette optique que la Turquie soutient militairement et financièrement les forces politiques de tendances islamistes. Soucieux d’apparaître comme un calife tant espéré du monde sunnite, Erdogan a promis d’aider Tripoli contre les troupes d’Haftar. En décembre dernier, des bateaux turcs remplis d’armes avaient été interpellés. Et des drones ont été saisis il y a peu par les hommes d’Haftar à destination de leurs adversaires. Autre aspect important souligné par le géographe Ali Bensaad, la Turquie tente aussi de s’appuyer sur des relais ethniques. La ville de Misrata, à 200 kilomètres à l’est de Tripoli est composée d’un tiers de Kouloughlis, descendants des soldats ottomans du temps de la Régence. Comme souvent, le Qatar apparaît comme le grand argentier de ces opérations visant à installer les islamistes au pouvoir, au même titre que les Emirats arabes unis.

Dans le camp d’en face, le principal soutien reste l’Egypte. Historiquement, la Cyrénaïque, foyer de départ de l’insurrection, est la région la plus arabisée et la plus proche de l’Egypte. Depuis le début, le maréchal Sissi soutient « son petit frère libyen », maréchal également. L’ancien combattant du Kippour et du Tchad, Haftar, correspond également à la logique de pouvoir égyptienne, à savoir un autoritarisme militaire usant de l’anti-islamisme comme stratégie de pouvoir. Le Caire espère bénéficier d’une aide pétrolière et économique à moyen terme. L’Arabie saoudite, afin de contrecarrer l’influence turco-qatari dans la région, aide financièrement.

Les Etats-Unis revoient leur copie

Côté russes et américains, Haftar semble l’emporter. Dans la même logique qu’en Syrie, Moscou a fait de la lutte contre l’islamisme un de ses cheval de bataille. Si elle n’a pas d’intérêt direct comme en Syrie, la Russie tente d’élargir son influence sur tout le pourtour méditerranéen en s’appuyant sur des pouvoirs autoritaires.

Du côté américain, Donald Trump est encore en rupture avec ces prédécesseurs. Il a sensiblement retenu les leçons des échecs américains au Moyen-Orient depuis bientôt 40 ans, la Syrie étant la dernière en date. Le vendredi 19 avril, un communiqué de la Maison blanche a ainsi indiqué qu’un appel téléphonique avait été échangé entre le président américain et le maréchal Haftar. Après avoir longtemps tergiversé entre les deux camps, le sous-secrétaire d’État Mike Pompeo avait même demandé un cessez-le-feu après le début de l’offensive de l’ANL. Désormais le président américain soutient officiellement le coup de force d’Haftar. Un « coup d’Etat » selon l’ONU.

La Libye reste décidément le carrefour de toutes les luttes comme l’avait compris le grand géologue français Conrad Kilian après sa découverte, dans le Fezzan, de gigantesques nappes de pétrole. Découverte qui lui coûta la vie et un injuste oubli. Plus de 70 ans après Tobrouk et Bir Hakeim, les sables libyens, dont les intérêts économiques n’ont sensiblement pas changé, sont encore les témoins d’âpres affrontements entre des belligérants toujours plus nombreux…

Avec Bensalah, Bouteflika est toujours là.

Si le départ d’Abdelaziz Bouteflika a ravi la foule qui manifestait depuis plusieurs semaines, son remplaçant automatique, Abdelkader Bensalah, possède les mêmes caractéristiques que lui. En Algérie, le système est toujours là, tout a changé pour que rien ne change. 


L’acte I s’est enfin terminé. Le 4 avril, la rue a eu raison d’Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis vingt ans.

Depuis des semaines, des manifestations pacifiques s’étaient déployées dans toutes les rues du pays. Drapeaux algériens à la main, des centaines de milliers de personnes ont battu le pavé avec l’espoir de voir partir le président âgé de 82 ans. Hommes, femmes, enfants, jeunes comme vieux, cadres et sans emplois, jamais l’Algérie n’avait connu de tels mouvements de liesses depuis l’Indépendance en 1962. Tous ont occupé les rues avec l’espoir et la détermination de voir ce pays gangrené par le chômage et la corruption se doter d’une démocratie saine et renouvelée.ADVERTISINGOuverture dans 0

Bouteflika, l’arbre qui cachait Bensalah

Alors, lorsque conformément à la Constitution, le président du Sénat Abdelkader Bensalah s’est retrouvé président de la République, c’est un sentiment d’humiliation et de colère qui a frappé la foule. Car Bensalah ressemble à l’ancien président.

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Légèrement plus jeune, 77 ans, c’est un éléphant dans une société où l’âge moyen est de 26 ans, parmi les plus jeunes du continent africain. Bensalah est membre du Rassemblement national démocratique (RND), un parti créé par l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, pour servir d’appoint au Front de libération nationale (FLN), le parti majoritaire. Bien qu’il ne doive rester que 90 jours au pouvoir, Bensalah représente tout ce qu’a combattu la rue pacifiquement mais avec détermination. Le système. Une coalition mêlant monde politique, pétrole et armée. Bouteflika n’était que l’arbre cachant une forêt bien plus vaste à laquelle appartient le nouveau président par intérim, une forêt que la décennie noire n’a fait que densifier dans les années 90.

Bensalah, le « Marocain »

Abdelkader Bensalah a été journaliste dans les années 70, spécialisé notamment sur le Levant. Devenu député de la région de Tlemcen dans la même décennie, il entame une carrière de diplomate en devenant ambassadeur en Arabie saoudite à la fin des années 80, une période où Bouteflika s’est éloigné de la politique. Les deux compères, comme d’autres de cette génération, reviennent aux commandes avec la guerre civile. Bensalah préside entre 1994 et 1997, le Conseil national de transition, l’unique chambre parlementaire après l’interruption du processus électoral de 1991. Puis c’est la voie royale : président de l’Assemblée populaire nationale de 1997 à 2002 puis de la plus haute chambre du pays de 2002 à 2019.

De manière totalement caricaturale, son CV incarne de A à Z la génération Bouteflika qu’a justement rejetée cette révolte pacifique. Immédiatement, de vieilles rumeurs ont éclaté sur le pavé et les réseaux sociaux : Bensalah ne pourrait être président car né Marocain.

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En 2013, lorsque s’était posée la question d’une possible succession d’Abdelaziz Bouteflika, le nom de Bensalah avait déjà surgi. Lakhdar Benkhellaf, leader parlementaire du Front pour la Justice et le Développement (FJD), avait suscité la polémique déclarant qu’Abdelkader Bensalah « avait la nationalité marocaine » avant d’être naturalisé algérien. « La condition pour qu’un responsable occupe le poste de président de la République est de posséder la nationalité algérienne d’origine », avait-il confié à des médias algériens. Une polémique sur fond de chauvinisme étriqué vite battue en brèche par l’intéressé qui était bien né en Algérie à Beni Messahel dans la wilaya de Tlemcen le 24 novembre 1941. Déplorable pour un homme engagé très jeune dans l’Armée de Libération nationale (ALN).

« L’Algérie aux Algériens »

A l’annonce de sa prise de poste, un sentiment d’abattement s’est répandu dans la foule. Ces manifestants pleins d’enthousiasme et de dynamisme se sont sentis trahis : tout ça pour ça. Un sentiment de colère teinté par moment de paranoïa a émergé sur la toile et sur les pancartes : les Occidentaux ne veulent pas d’une démocratie en Algérie. Les rumeurs les plus folles ont pointé leur nez : les responsables seraient à l’étranger. Après l’Irak, la Syrie ou la Libye, les Américains, les Français et consort souhaiteraient le chaos pour mettre la main sur le pétrole et le gaz. « L’Algérie aux Algériens », réclament certains manifestants. Ces réflexes, bien que minoritaires, révèlent une société fragile et friable. La crainte d’assister à un durcissement du régime est une donnée à ne pas négliger. Les relations avec la police se sont quelque peu délitées et l’armée a déjà récupéré les services de renseignement. Une partie de la population parle même de boycotter les scrutins prévus le 4 juillet.

Manifestation contre "l'ingérence étrangère" à Alger. PPAgency/SIPA / 00900151_000007

Manifestation contre « l’ingérence étrangère » à Alger. PPAgency/SIPA / 00900151_000007

Malgré tout, l’espoir reste de mise. « On ne lâchera pas avant l’émergence d’un nouveau système et d’une nouvelle génération de dirigeants au pouvoir ». Oui, mais avec qui ? Diriger un pays ne s’improvise pas et l’absence d’une opposition crédible depuis de nombreuses années n’a rien arrangé. Si les forces vives existent forcément, elles tardent à émerger. Faire une campagne présidentielle demande un minimum de structures partisanes, de fonds, de leaders. Les rares noms comme Rachid Nekkaz ou l’ancien militaire Al Ghediri apparaissent bien trop marginaux pour le moment et les reliquats de l’ancien régime, tels Ali Benfils ou tous ceux qui seraient apparentés au FLN ou au RND, sont exclus d’avance par la population. Et chez les jeunes, rien pour le moment.

Qui veut gouverner l’Algérie ?

En 1962 était sorti des tréfonds du pays des hommes aussi talentueux que Boudiaf ou Ait-Ahmed ; aujourd’hui, la période est à la disette ou tout du moins l’inconnu. Reste l’éternelle menace islamiste. A la fin des années 80, le Front islamique du Salut (FIS) avait bénéficié, outre des mêmes maux qu’aujourd’hui, d’hommes revenus d’Afghanistan et de leaders charismatiques comme Belhadj ou Madani. Aujourd’hui, le seul parti de cette obédience est le mouvement de la Société pour la Paix du docteur Makri, qui peut-être un prétendant dans ce bal où la politique de la chaise libre rend tous les scénarios possibles. Mais est-ce qu’un pays, encore marqué par la décennie noire, le souhaite, vraiment ?

Tout a changé pour que rien ne change. L’immense coup de balai attendu n’a pas encore eu lieu. Les auditions pour l’acte II ont commencé.

Comment l’Occident a soutenu nos ennemis djihadistes en Syrie

© AP Photo / Khalid Mohammed

« Timber Sycamore ». En français, le bois du figuier sycomore, un arbre qui peut servir de combustible, et dont le frottement des branches permet d’allumer un feu. Mais c’est surtout le nom d’une opération, unique dans l’histoire du renseignement par son ampleur et le nombre d’États impliqués. Une guerre de l’ombre menée par la CIA et ses alliés – dont les services secrets français, britanniques, saoudiens, turcs, israéliens et qataris –, qui visait à renverser le régime de Bachar el-Assad en s’appuyant sur des forces liées ou affiliées à al-Qaïda.

C’est de cette campagne secrète – initiée à l’automne 2011 et progressivement stoppée à partir de l’été 2017 –, que traite le premier ouvrage de Maxime Chaix, nommé « La guerre de l’ombre en Syrie : CIA, pétrodollars et djihad », paru aux éditions Erick Bonnier le 14 mars 2019. Journaliste indépendant, l’auteur est le principal traducteur de l’universitaire et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott. Ce dernier est un spécialiste de l’« État profond américain » – c’est-à-dire des relations fusionnelles entre la finance, le monde du pétrole et le complexe militaro-industriel aux Etats-Unis.

L’ouvrage de Maxime Chaix est le fruit de cinq années de recherches, durant lesquelles l’auteur a méticuleusement compilé et analysé l’ensemble de la littérature au sujet de cette opération clandestine, et interviewé certains des plus grands spécialistes de la question (Fabrice Balanche, Joshua Landis, Christopher Davidson, l’ambassadeur Robert S. Ford…).

Ce minutieux travail rompt avec le discours officiel qui s’est imposé en Occident, et qui décrivait Daech comme une émanation directe de Damas – une thèse notamment défendue par l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, en poste à l’époque et très actif dans le dossier syrien. En réalité, l’opposition islamiste qui est en train de perdre la guerre en Syrie a été massivement soutenue par Washington et Riyad, avec le soutien d’une quinzaine d’alliés engagés sur ce théâtre d’opération.

Comme nous le rappelle Maxime Chaix dans son ouvrage, ce mode opératoire n’est pas nouveau. En effet, peu après sa création, la CIA prit pour habitude d’armer des milices afin de renverser des gouvernements parfois démocratiquement élus. Ce fut le cas en 1954 au Guatemala, lorsqu’une faction de seulement 400 hommes soutenus par la CIA réussit à faire tomber le président Jacobo Arbenz, jugé trop proche des Soviétiques. Pas assez surtout des firmes de Wall Street telles que la United Fruit Company, comme le montre l’excellent film de Robert de Niro nommé « Raison d’Etat » – un long métrage qui retrace l’histoire du Renseignement américain de l’OSS à la guerre froide. Même schéma dans les années 1980 avec les fameux « Contras » au Nicaragua ou les « Moudjahidines » en Afghanistan, qui regroupaient en leur sein la future al-Qaïda de Ben Laden. Du mensonge démocratique à l’aggravation cynique de guerres civiles, il n’y a qu’un pas que les services secrets américains et leurs alliés ont franchi en Bosnie, au Kosovo ou encore en Libye.

Comme le montre Maxime Chaix dans son livre, l’opération Timber Sycamore a impliqué une quinzaine de services spéciaux (Arabie saoudite, Israël, France, Grande-Bretagne, Turquie…), dont les états-majors furent installés dans des bases secrètes en Turquie et en Jordanie dès les premiers stades de ce conflit. Démarrant officieusement en octobre 2011, cette campagne devint gigantesque au fil des ans, au point d’atteindre un financement d’un milliard de dollars annuels pour la seule CIA en 2015 – soit 1/15ème de son budget total. Principalement financée par l’Arabie saoudite, déjà sponsor d’opérations clandestines de l’Agence en Amérique centrale et en Afghanistan dans les années 1980, cette guerre de l’ombre en Syrie eut un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute d’Assad pendant l’été 2015.

Contraire au Droit international, cette politique a dramatiquement aggravé le conflit syrien en permettant aux États souhaitant renverser Assad d’armer et de financer clandestinement des dizaines de milliers de mercenaires, dont les éléments les plus efficaces sur le terrain étaient islamistes. Au nom de la raison d’État, les gouvernements concernés ont dissimulé le fait que les milices décrites comme « modérées » à l’époque soutenaient en fait l’effort de guerre de la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Pourtant, de Laurent Fabius à l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, ils sont nombreux en France à nous avoir ressassé l’alibi contestable des « rebelles modérés », alors que les puissances de l’OTAN soutenaient en réalité – principalement par l’intermédiaire de l’Armée Syrienne Libre –, les islamistes du Front al-Nosra et d’autres groupes djihadistes. Petits Kasparov de l’échec diplomatique, ils ont involontairement permis au dictateur Bachar al-Assad de se maintenir au pouvoir grâce à l’appui des Russes, engagés directement dans ce conflit à partir de septembre 2015 pour sauver un gouvernement syrien alors vitalement menacé à Damas et à Lattaquié – le fief ancestral de la dynastie Assad.

Au total, l’on estime que jusqu’à 200 000 rebelles anti-Assad, dont environ 95 000 djihadistes, furent soutenus par la CIA et ses alliés, de manière directe ou non. Comme le démontre Maxime Chaix dans son livre, les armes qui furent injectées en Syrie par les services spéciaux impliqués dans l’opération Timber Sycamore furent principalement produites dans les Balkans, puis introduites via différents canaux depuis la Turquie et la Jordanie. Le tout principalement financé par les pétrodollars saoudiens, mais aussi qataris, koweitiens ou émiratis.

Les intérêts derrière cette intervention étant multiples, elle a donc uni des acteurs très différents – et parfois divisés sur les groupes qu’il fallait soutenir. Comme le souligne Maxime Chaix dans son ouvrage, ce n’est pas au nom du peuple syrien que cette opération fut menée, mais de rivalités géopolitiques structurelles au Moyen-Orient – des antagonismes qui ont motivé cette guerre de l’ombre menée par la CIA, les services spéciaux de Riyad et leurs alliés. Sachant qu’ils possèdent deux bases militaires stratégiques sur les côtes syriennes, cet accès des Russes à la mer Méditerranée agaçait Washington. De plus, les vastes réserves en hydrocarbures dans les eaux territoriales de la Syrie, et la possible transformation de ce pays en un hub pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe ont poussé les Américains et leurs alliés européens à s’impliquer dans ce conflit via la CIA, la DGSE et le MI6.

Enfin, comme le souligne Maxime Chaix, ni Riyad, ni Washington, ni Tel Aviv ne souhaitaient voir s’installer dans la région un « croissant chiite » permettant à l’Iran de soutenir le Hezbollah libanais via l’Irak et la Syrie, sachant qu’ils sont leurs ennemis héréditaires. Pour casser cette nouvelle donne géostratégique, l’Arabie saoudite a fini par réactiver son « vieux réseau djihadiste » pour combattre Assad, un proche allié de l’Iran chiite. Ainsi, dès juillet 2012, le roi Abdallah dépêcha son maître espion, le Prince Bandar, pour copiloter l’opération Timber Sycamore aux côtés de la CIA et de ses alliés. Ancien pilote de chasse, ce fils illégitime d’un membre de la famille royale et d’une servante éthiopienne a été, pendant une trentaine d’années, le pilier de la diplomatie saoudienne aux Etats-Unis. Proche de la famille Bush, cet ancien ambassadeur à Washington de 1983 à 2005 deviendra durant la guerre de Syrie l’un des principaux architectes de l’opération Timber Sycamore, avant d’être écarté du dossier en février 2014 du fait de son indiscipline face à l’administration Obama. Rusé, cultivé, il fut bien longtemps le principal intermédiaire entre les espions américains et saoudiens. Vétéran des intrigues diplomatiques, il offrit à la CIA ce qu’elle ne pouvait apporter directement dans le cadre de la guerre en Syrie : des avions remplis d’armes, de l’argent – beaucoup d’argent –, et le « wasta », qui signifie « influence occulte » en arabe. À l’époque, c’est encore lui qui négocie directement avec les différents alliés de Riyad à Paris, à Ankara, à Tel Aviv… Bien qu’il échouera à obtenir l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie par les puissances de l’OTAN, il est accusé par de nombreuses sources bien informées d’avoir massivement soutenu la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad entre 2012 et 2014.

Utilisant des centaines de références pour appuyer ses arguments, Maxime Chaix nous expose l’ampleur considérable – mais jusqu’à présent méconnue –, de l’implication de la CIA et de ses alliés dans le conflit syrien. Son ouvrage ne défend en aucun cas le régime dictatorial des Assad, que l’auteur critique explicitement dès le début de son livre. Mais il pointe le doigt sur les défaillances de nos gouvernants, et des choix terribles qu’ils ont imposés au peuple syrien en notre nom, mais sans notre consentement – salissant autant nos principes que l’honneur de nos démocraties. En effet, les décisions prises afin d’appuyer une opposition anti-Assad pourtant dominée par des groupes djihadistes ennemis de l’Occident l’ont été sans l’aval du Congrès et des autres parlements concernés. Par conséquent, lorsque les mêmes dirigeants qui ont armé la mouvance islamiste en Syrie nous jouent la carte de l’émotion et du deuil national lorsque cette dernière commet des attentats dans nos démocraties, c’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase de Soisson déjà bien trop rempli…

Le temps ne répare pas tout, mais il peut juger avec beaucoup de sévérité les pires mensonges de nos gouvernants.

La Libye, impasse ou issue ?

Le premier ministre al-Sarraj et le maréchal Haftar
Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar – STRINGER / LIBYAN ARMED FORCES MEDIA OFFICE / AFP

La politique des petits pas. C’est ce qui semble s’instituer en Libye après les accords signés le mercredi 27 février à Abu Dhabi sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, entre les deux principaux acteurs politiques du pays : d’un côté Fayez-al Sarraj, le chef du gouvernement d’union basé à Tripoli, soutenu par l’Organisation des Nations Unies et l’Union européenne, et de l’autre côté le Maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen dirigeant l’Armée de Libération Nationale.

« Les deux parties se sont entendues sur la nécessité de mettre fin à la période de transition à travers des élections générales mais aussi sur les moyens de préserver la stabilité de la Libye et d’unifier ses institutions”, a déclaré la Manul – la Mission d’appui des Nations Unies en Libye » dans un tweet en arabe après une réunion longtemps restée secrète et sans annonce.

Seulement dans les faits rien ne change concrètement puisqu’aucun calendrier électoral n’a pu être mis en place dans un pays en proie au chaos depuis huit longues années.

Fin mai 2018, le président Macron avait déjà réuni à Paris les principaux acteurs du conflit libyen pour planifier des élections générales prévues au départ le 10 décembre 2018. Les deux hommes forts du régime étaient présents.

Mais dés le départ, les analystes du Quai d’Orsay avaient conseillé à l’Elysée de repousser ces échéances : pays fragmenté, guerre entre clans rivaux et économie chancelante empêchaient de fixer une date favorable à de telles échéances.

Ce qui apparaissait comme un coup diplomatique pour le jeune Président français est apparu comme un fiasco.

Car depuis la mort de Kadhafi, le pays s’est transformé en Far-West que beaucoup d’éléments extérieurs aimeraient maitriser : l’Italie, ancienne puissance coloniale qui avait renoué des contacts accrus sous Berlusconi, une Russie qui depuis la Syrie cherche à élargir « son Orient », les Etats-Unis, la France… Depuis la chute du régime, deux entités politiques et des dizaines de milices tribales et islamistes se combattent. La Chine des seigneurs de guerre assise sur un puit de pétrole.

Car ce pays est une mine d’or, noir pour le coup, et l’objet de trop de convoitise. 9ème producteur de l’Organisation des Producteurs et Exportateurs de Pétrole, le sous-sol libyen dispose de la première réserve de toute l’Afrique.

C’est cette richesse naturelle qui avait fait la force du régime de Kadhafi, tour à tour allié et ennemi juré des occidentaux jusqu’à sa mort brutale le 20 octobre 2011

La supercherie sarkoziste visant à apporter la démocratie dans la région n’est plus un secret pour personne mais l’impact est au-delà ce que l’on pourrait imaginer. Et tout cela en notre nom.

Que Kadhafi, le natif de Syrthe n’ait jamais été un enfant de coeur, est loin d’être une surprise

mais sa chute a précipité ce jeune pays, fruit d’une colonisation italienne débutée en 1911 jusqu’en 1947, dans une désorganisation totale. Un état sans nation du début à la fin. L’homme fort de la région, fantasque autant qu’ambitieux, chantre d’un panafricanisme, en réalité lybico-centré, avait heurté l’ensemble des puissances économiques lorsqu’il avait souhaité remplacer le dinar-or comme monnaie de référence, pour son pays.

Le territoire est passé d’un état policier à un territoire anarchique où différents clans rivaux se partagent un des plus vastes territoires africains. Le troisième après l’Algérie et le Soudan.

A Tripoli, la capitale, un gouvernement d’union nationale est dirigé par Hayez-el-Sarraj. Une coalition de plusieurs partis est soutenue par les Occidentaux, de l’Union européenne à l’Organisation des Nations Unies. Cet architecte de formation devenu un homme d’affaire prospère a été reconnu en 2016 comme le représentant du gouvernement légal du pays. Après plusieurs réunions menées par la France, son pouvoir est contesté par ces adversaires.

A l’est, autre son de cloche, un parlement élu démocratiquement est dirigé par l’Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar.

Haftar, l’Officier Libre au sens strict du terme. Mégalomane pour certains. Charismatique pour d’autres. Un Massoud de la Cyrénaique. Un homme qui a combattu sur le terrain, les armes à la mains. Courageusement. De la guerre du Kippour au Tchad en passant par les centres d’entraînements de Langley, c’est un combattant-né, couvert de médailles. Habile. cultivé, sûr de lui. Originaire de la même ville que Khadafi, Syrte, passé par les « Officiers-Libres », il fut dés le début en but face à l’autoritarisme du Guide de la Révolution. Un «Ochoa  arabe » qui a mieux tourné que son homologue cubain. La rumeur à Tripoli fait de lui un homme des Français. Mais c’est un tout autre acteur qui l’appuie en douce.

Haftar et le territoire de la Cyrénaique sont soutenus par l’Egypte de Sissi. La région a toujours été très proche du payy culturellement et économiquement. Les deux hommes ont de plus beaucoup de points communs. Militaire de carrière, ils sont favorables à un pouvoir autoritaire et opposé aux frère musulmans. Depuis plusieurs années, l’armée égyptienne arme et entraîne les hommes du Maréchal. Une vidéo du 19 février, montre une coopération bien plus étroite. A Daerna, à l’est du pays, des soldats égyptiens se battent avec les soldats libyens contre le gouvernement de Tripoli. Cette vidéo a créé beaucoup de polémiques car aucun pays occidental ne veut voir une ingérence africaine dans un pays à la situation déjà si complexe. D’autant que les troupes d’Haftar gagnent du terrain.

Depuis janvier, le Maréchal s’est lancé dans la conquête du Sud du pays, le Fezzan de la colonne Leclerc, vaste territoire désertique où se cachent des groupes islamistes et des groupes rebelles venus du Tchad.

Jusqu’à se rapprocher progressicement des champs de pétrole. Or, les gouvernants de Benghazi et de Tripoli négligent une région longtemps marginalisée, dénuée d’infrastructures routières ou de services. La brigade de Misrata, alliée d’al-Sarraj, protectrice de la région, a été jusqu’à fermer les puits de pétrole pour protester contre le manque de moyens techniques. Or, Haftar et ses hommes sont parvenus à rallier les tribus locales. Il s’est emparé, sans heurts, de Sebha, chef-lieu de la région ainsi que d’Al-Charara, un des principaux puits de pétrole.

Le Maréchal se rêve en pacificateur, en nouveau « Rais ». Il veut apparaître aux yeux des Occidentaux, du Tchad et de l’Egypte comme le seul homme capable d’asseoir l’autorité de l’état en Libye.

Aujourd’hui le pays, plus que les élections ou le pétrole, inquiète les pays occidentaux pour deux raisons. La première est l’émigration subsaharienne. Le territoire est devenu le terrain de jeu de passeurs sans scrupules, qui organisent pour des sommes colossales le départ vers l’Europe de milliers de migrants venus d’Afrique subsaharienne sur des embarcations de fortune, transformant la Méditerranée en vaste cimetière devant une opinion européenne de plus en plus effrayée.

Un autre risque beaucoup plus sanglant semble émerger : l’arrivée de combattants islamiste venue de Syrie. Comme les « Afghans » en Bosnie et en Algérie au début des années 90, des combattants rejetés de Syrie par les victoires de la coalition, commencent à chercher un nouveau théâtre d’opération. De nombreux djihadistes sont déjà présents dans un Sahara déjà gangrené par AQMI et divers groupes terroristes au Mali.

La guerre civile, l’islamisme ajoutés à la crise des migrants donnent en réalité le tournis aux Occidentaux. Ne souhaitant pas revoir une énième poudrière comme en Irak ou en Syrie, les Américains comme les Européens et les Russes commencent à suer à grosses gouttes devant cette situation qu’ils ont pourtant créés… un nom survient doucement, sans faire de bruit, un nom qui possède encore quelques partisans en espérant rallier d’anciens opposants: Kadhafi !

Pas le père, bien entendu, mais l’un de ses fils, Seif-al Islam. En décembre dernier, ce dernier a déclaré à Moscou devant le vice-président russe Mikhail Bogdanov, qu’il se présenterait aux futures élections présidentielles lorsque la date sera connue.

Seul hic mais de détail: il est toujours poursuivi par la Cour Pénale Internationale…

Trois candidats, mille maux pour un seul territoire… le calcul lybien, une opération délicate dont les résultats risquent de donner beaucoup de frissons, dans les mois à venir, aux sorciers qui nous gouvernent… comme à leur peuple respectif.

Le compteur est lancé…

L’Algérie: ce pays prisonnier de son Président fantôme

Près de 2 000 personnes ont manifesté à Alger malgré un impressionnant dispositif policier. AFP/FAROUK BATICHE

Le vendredi 22 février 2018 ne restera pas une date comme les autres dans toute l’Algérie.

Ce jour là, des milliers de personnes essentiellement jeunes et masculines se sont réunies dans le centre de toutes les villes du pays pour protester contre une 5ème candidature d’Abdelaziz Bouteflika aux prochaines élections de mars 2019… dans quelques petites semaines.

Immédiatement, cette nouvelle caisse de résonnance que sont les réseaux sociaux a propagé des vidéos de foules entières appelant à un changement de système. Quelques affrontements ont même eu lieu avec la police anti-émeute. Rien de très violent, mais on sent qu’à tout moment ce pouvoir chancelant comme un boxeur proche du KO, peut riposter avec violence. Surtout qu’au sommet même de l’état, des doutes semblent exister sur cette candidature.

Les manifestations ne sont pas restées éphémères. Ces samedi et dimanche, la foule a continuer de donner de la voix. La Grande Poste d’Alger a vu émerger de nouveaux visages, plus mixtes, plus intergénérationnels.

A Alger bien sûr mais aussi à Batna, Constantine, Bejaia, Oran, Tizi-Ouzou, des manifestations ont soudainement surgit des bas-fonds du pays pour exprimer leur ras le bol. Des flots de personnes se sont également retrouvés place de la République à Paris où une importante communauté algérienne s’est réunit en soutien au pays. Drapeaux algériens sur les épaules, des pancartes anti-FLN et le « 5 » rayé inscrit sur des panneaux expriment le refus de voir un président sortant, fatigué, invisible et inexistant se présenter une cinquième fois au pouvoir pour un bilan plus que négatif.

Climat politique ubuesque, cela fait des mois que le Président de la république, âgé de 81 ans n’a pas été vu en public. Des mois que depuis son AVC, il n’est représenté qu’en photo comme dans les dictatures les primitives du globe.

Des mois que le pays le plus jeune d’Afrique se voit imposer un président vieillissant et fatigué mutipliant les allers-retours en douce entre Grenoble où travaille son médecin personnel ou Genève la semaine dernière. Le tout dans une démocratie sans opposition, ni relève.

Beaucoup le croient mort.

Mais, Abdelaziz Bouteflika n’est pas la seule cible des manifestants. C’est l’arbre qui cache toute une forêt à commencer par son frère Said, numéro 2 du régime qui dirige le pays en sous main. Un homme vu par la foule comme C’est également tous les sexagénaires du Parti au pouvoir tel Sellal Ouyahiya qui sont visés, incapable d’avoir fait préparer une nouvelle relève en capacité de diriger le plus grand pays d’Afrique et l’un des principaux fournisseurs de gaz au monde.

Depuis l’indépendance de 1962, ce pays Cette révolte est un écho aux manifestations de 1988 où les quartiers populaires de Belcourt à la Casbah s’étaient embrasés contre un chomage persistant et une absence totale de démocratie. Après une répression brutale des forces de police, Chaddli Bendjeddid avait du modifier la constitution ouvrant la porte à un régime pluraliste.

Mais le mal était déjà fait. Les islamistes avaient finit par s’engouffrer dans la brêche en prenant des villes importantes comme Alger la Blanche préfigurant une décennie noire matînée de rouge.

Trente ans après, rien ne semble avoir changer. Les manifestants réclament les mêmes revendications que leurs aînés: des réformes en matière scolaire, économique, culturelle… plus de corruption, une nouvelle génération au pouvoir, la liberté d’expression…

Car au travers ce président c’est tout un système qui est rejeté, un système qui mèle corruption, clanisme, népotisme et incapacité à transformer le pays, à fournir un présent et un avenir décent pour une population de 26 ans de moyenne d’âge.

Fini « le Père conciliant et réconciliant » de 2001 à une époque où l’ancien ministre des affaires étrangères du président Boumedienne incarnait l’image d’un état fort sorti vainqueur d’une guerre sanglante contre le Front Islamique du Salut. Terminé le chantage des progressistes contre un fascisme vert que les plus jeunes n’ont pas connu directement.

C’est une véritable colère populaire qui a commencé à gronder doucement depuis un an.

Pas question pour les Algériens de clamer à un pâle Printemps arabe, qui n’est un succès pour personne-mis à part la Tunisie. Les manifestants veulent une transition en douceur.

Cette jeunesse surdiplômée, qualifiée est au chômage ou travaille dans des temps partielles sous-payés. Comme dans beaucoup de pays européens, notamment en Espagne, ils sont obligés de vivre chez leur parents, faute de pouvoir prendre une location. C’est le cas d’Hannah, 32 ans. Originaire de Belcourt, elle vit à Bentalha dans la périphérie d’Alger chez ses parents. Master 2 en archéologie, spécialisé sur Tipaza si cher à Camus, elle vend des vêtements dans une boutique de vêtement dans le centre d’Alger pour un faible : elle rêve de rejoindre l’Europe pour continuer son doctorat : « Je repproche à Said d’avoir détourner des milliards, à l’état d’avoir entrainer le pays dans une crise économique, culturelle, politique… sans nom. Je demande à ces hommes qui ont pillé le pays de rendre des comptes et de démissionner. »

Les plus chanceux-et souvent les plus riches- ont quitté leur pays pour la France, la Suisse mais surtout le Québec, nouvel eldorado pour les « têtes bien faites ».

Une question mérite tout de même d’être posée: si Bouteflika ne devait pas se présenter ou pire être réélu avant de décéder en début de mandat, qui gouvernera officiellement le pays ? Certes, il y a le pôle économique, l’armée et le pôle présidentiel mais ils sont les piliers du régime que rejette aujourd’hui les Algériens. Une armée purgée dernièrement après l’affaire des kilos de cocaine trouvés dans le port d’Oran. Seule le Département de la Sécurité et du Renseignement de Bachir Tartag, le KGB algérien, déjà hostile à une 4ème candidature, peut faire blocage ç une 5ème.

Où est l’opposition ? Contrairement à la lubie des laics de France et de Navarre, les islamistes malgré quelques groupes dans les montagnes kabyles, ne représentent pas une menace électorale. Ils n’ont ni structure, ni leaders charismatiques et restent détestés par la population en souvenir des années 90. Et ce n’est pas parce que des femmes voilées et des barbus se glissent comme de simples citoyens dans les cortèges que la charia devient une revendication des manifestants.

Leur seule chance d’obtenir des voix réside dans l’absence d’une opposition crédible.

Ni les socialistes, ni le centriste Ali Benfils, ni le général Ali Ghediri ni le « Nuit debout » local « Mwatanah » ne peuvent prendre le pouvoir, faute de militants, d’electeurs et de charisme.

Quelles solutions à court et moyen terme sont susceptibles de sortir l’Algérie de ce marasme ?

Un gouvernance à la belge, c’est-à-dire sans gouvernement ? Une coalition de toutes les forces du paus ? Cela impliquerait l’incorporation d’une dose de proportionnel et un changement de constitutition ? Un conseil des sages en attendant une transition douce ? Pour le moment hormis l’ancien président Zeroual, peu de ces « anciens » ne semblent avoir compris correctement la situation, cramponnés à leur privilège, sans parler de leur santé…

Existerait-il un « Adolfo Suarez » algérien-? Un haut fonctionnaire, biberonné à l’école FLN ou issu de la DRS, suffisament habile pour rassurer les pouvoirs économiques et militaires tout en assurant des réformes profondes dans un pays qui a toujours sous-traité à des pays extérieurs les gros chantiers ? Un pays qui s’est beaucoup trop appuyé sur le pétrole et le gaz pour vivre sans développer d’appareils productifs lui permettant de fournir des emplois à sa jeunesse ? Un pays où l’armée va devoir cesser d’apparaître comme un pouvoir politique structurant pour simplement remplir efficacement et uniquement son rôle de protecteur de la nation ? Idem pour la DRS… Un pays où la corruption ne sera plus une norme au sein des castes politiques et économiques qui se sont suffisamment arrosés depuis 70 ans ?

Car sans changement profond de mentalité à chaque strate de la nation, ces manifestations et ces cris de colère ne serviront à rien sauf à servir d’exemple à de nouvelles générations de désœuvrés qui à leur tour dans dix ans manifesteront dans la rue pour les mêmes raisons…

l’Algérie ne serait-elle -alors qu’un éternel serpent appelés à se mordre indéfiniment la queue pour ne jamais avancer… malgré d’innombrables atouts en tout point.

Gageons que non… mais le temps passe vite, si vite.

La “dissidence” au Maghreb en question.

“Dissidents du Maghreb depuis les indépendances”

La démocratie au Maghreb  reste une énigme en Occident.

Près de 60 ans après les indépendances, la question est toujours d’actualité. En dehors des islamistes, elle apparaît comme floue, stérile. Presque une utopie.

Où est la dissidence ? Qui est-elle ? Quelles sont ses réseaux ?

En dépit des railleries des nostalgiques d’un Maghreb français ou des naïves interrogations de quelques tiers-mondistes, la situation est complexe et peut laisser perplexe.

Entre la réélection d’un président octogénaire et grabataire en Algérie, une monarchie omnipotente et omniprésente au Maroc et une Tunisie toujours en transition plus de sept ans après les Printemps arabes, la question de l’opposition au pouvoir reste d’actualité. Pourtant les dissidents et les opposants ont toujours existé depuis l’indépendance de ces pays. Car non il n’y a pas eu de dimension bonapartiste dans ces régimes entre un homme -et parfois un clan- et son peuple. Bien au contraire, des hommes qui souvent s’étaient battus pour l’indépendance nationale, ont gardé un goût d’inachevé lors des indépendances. Ils espéraient et s’étaient battus pour des sociétés libres et plurielles. En vain.

C’est leur histoire que décrit l’excellent ouvrage « Les dissidents du Maghreb depuis les indépendances » paru chez Belin en 2018. Les auteurs sont des spécialistes reconnus du Maghreb. Bien avant ces analyses sur le mouvement des Gilets jaunes dans « le Figaro » Pierre Vermeren est avant tout un orientaliste, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et éminent spécialiste du Maroc et du Maghreb contemporain. Khadija Mohsen-Finan est politologue, spécialiste de la Tunisie et une des responsables de la revue « Orient XXI ».

Les deux universitaires ont classé les figures de la résistance au Maghreb en grandes familles. Nationalistes éconduits au moment des indépendances (Salah Ben Youssef en Tunisie, Mehdi Ben Barka au Maroc, Hocine Aït Ahmed en Algérie), gauchistes dans les années 60 et 70, berbéristes (kabyles, rifains), islamistes, puis défenseurs des droits de l’homme…  ces hommes et ces femmes, dont nous suivons les pas dans ce remarquable travail, ont lutté avec acharnement et conviction en faveur d’une vie démocratique dans leur pays.

La réponse de ces Etats autoritaires nés de la décolonisation a été systématiquement la même : la prison, l’exil ou la mort. Chacun des trois pays a une histoire qui lui est propre mais la tendance à une dictature policière est rapidement apparue symétrique et implacable. Parfois aidée de l’extérieur.

Si bien que lorsque ces pouvoirs ont tenté un dégel démocratique, la solution du recours apparue vaine… ou pire. Devant l’interdiction des syndicats et des partis d’opposition, seuls les islamistes inspirés des Frères Musulmans égyptiens sont apparus comme un recours au pouvoir sortant. De quoi conforter par une cynique dialectique l’existence d’un pouvoir policier. Infiltrant les mosquées, les clubs sportifs ou les associations de quartiers, ils ont souvent palliés socialement des Etats corrompus en donnant « leurs » mots à des colères populaires. Ce fut le cas en 1989 après le changement constitutionnel en Algérie où le Front islamique du salut a gagné les élections locales avant de précipiter le pays dans une guerre civile sanglante de plus de dix ans. On peut bien sûr citer plus récemment Ennahdha après un Printemps ayant illuminé d’espoir une région politiquement triste et monolithique. Au Maroc, l’islamisme s’est limité aux campus avant d’être muselé par l’autorité royale. Mais les bombes ont ensanglanté Casablanca en 2003…

Hocine Ait Ahmed

Ces conflits internes ont débuté tôt. Dès le début de la guerre d’Algérie, la lutte entre Messalistes et militants du Front de Libération Nationale a fait des centaines de morts en France comme en Algérie. L’objectif était de contrôler la résistance. Imposer ses choix et ses hommes. Puis la lutte s’abat dans le camp des vainqueurs. Abane Ramdane, l’un des organisateurs du Congrès de la Soummam, est étranglé dans une ferme marocaine en 1957 parce qu’il s’opposait – déjà – aux dérives autocratiques des dirigeants du Caire et d’Oujda . A la libération, les emprisonnements et les assassinats s’accélèrent.

Le musicologue et secrétaire du Parti communiste algérien Bachar Hadj Ali est emprisonné par le nouveau président Ahmed Ben Bella. Ce dernier est emprisonné à son tour par son successeur Boumédiene. Le socialiste Ait Ahmed, l’un des intellectuels les plus fins du FLN pendant la guerre d’indépendance, est contraint de s’exiler au bord du lac Léman après s’être évadé de sa geôle algéroise. La Kabylie, sa région d’origine, une des Wilayas les plus téméraires contre les troupes coloniales, se rebelle dés 1963 contre une centralisation qu’elle juge excessive et inégalitaire. Au Maroc, c’est le Rif qui accumule les révoltes depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui. Avec cependant des leaders contemporains moins charismatiques. L’armée et l’ancien Tabor de l’armée française, Oufkir, tente des coups d’états dans les années 70… échec et reprise en main musclé par Rabat de cette institution.

En Tunisie, Bourguiba éradique son rival Salah ben Youssef et le fait abattre en 1961 en Allemagne.

Pendant longtemps, la France ferme les yeux sur ce nouveau paradis touristique, aux femmes émancipées, comme le montrent les cartes postales qui oublient de raconter l’exil forcé des opposants socialistes, militants des associations des Droits de l’Homme …

Les meurtres continuent. Parfois loin de leur frontière comme celui du trésorier du FLN, Mohamed Khider assassiné à Madrid en 1967 ou ledu signataire des accords d’Evian, Krim Belkacem en 1970 à Francfort, à chaque fois par la Sécurité militaire algérienne.

Car ces régimes s’appuient sur des services de répression implacables mené par des « Bérias » orientaux aux noms de Boussouf, Dlimi. Ces organisateurs hors-pairs, s’appuient sur des militaires chevronnés ou des voyous pour liquider cles dissidents, ce nom reflétant en d’autres lieux le stalinisme, Soljenitsyne… Souvent ces crimes se font avec l’aide de pays étrangers. Amis dit-on.

Le cas le plus connu reste bien entendu le meurtre de Mehdi ben Barka. Ce professeur de mathématique socialiste avait joué un rôle très important durant l’indépendance du pays. Mais ce leader tiers-mondiste, membre du Parti socialiste doit assister à la Conférence Tricontinentale à La Havane en janvier 1966. Ce principal opposant au Roi, très critique sur la guerre des Sables opposant son pays à l’Algérie n’ira nulle part. Il est arrêté le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lip, boulevard Saint-Germain à Paris. Une arrestation et un assassinat mêlant membre du Milieu, services spéciaux français et marocains.

Aujourd’hui, l’opposant semble avoir changé. Les modes opératoires également. Le texte court d’un forum internet a remplacé les articles stylisés des journaux des années 60. La foule un parti structuré.

Symbole que le temps ne change pas, cet ouvrage, particulièrement réussi encore une fois est pourtant boycotté de l’autre côté de la Méditerranée. Dans les trois pays. Preuve que la liberté d’expression et l’autocritique ne font pas bon ménage et dérange dans cette région du globe.

Preuve, encore une fois, que les mœurs tardent à changer. La solution viendra-t-elle des nouvelles générations ? Si elles n’émigrent pas ou ne se résignent pas, peut-être.

Comprendre le Maghreb, et sa complexité, c’est entendre tous les cris de Casa à Tozeur en passant par Belcourt. Cris de douleur, de détresse, de colère et d’espoir.

Choeur fraternel entre les deux versants de « Mare Nostrum ».