La Libye, impasse ou issue ?

Le premier ministre al-Sarraj et le maréchal Haftar
Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar – STRINGER / LIBYAN ARMED FORCES MEDIA OFFICE / AFP

La politique des petits pas. C’est ce qui semble s’instituer en Libye après les accords signés le mercredi 27 février à Abu Dhabi sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, entre les deux principaux acteurs politiques du pays : d’un côté Fayez-al Sarraj, le chef du gouvernement d’union basé à Tripoli, soutenu par l’Organisation des Nations Unies et l’Union européenne, et de l’autre côté le Maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen dirigeant l’Armée de Libération Nationale.

« Les deux parties se sont entendues sur la nécessité de mettre fin à la période de transition à travers des élections générales mais aussi sur les moyens de préserver la stabilité de la Libye et d’unifier ses institutions”, a déclaré la Manul – la Mission d’appui des Nations Unies en Libye » dans un tweet en arabe après une réunion longtemps restée secrète et sans annonce.

Seulement dans les faits rien ne change concrètement puisqu’aucun calendrier électoral n’a pu être mis en place dans un pays en proie au chaos depuis huit longues années.

Fin mai 2018, le président Macron avait déjà réuni à Paris les principaux acteurs du conflit libyen pour planifier des élections générales prévues au départ le 10 décembre 2018. Les deux hommes forts du régime étaient présents.

Mais dés le départ, les analystes du Quai d’Orsay avaient conseillé à l’Elysée de repousser ces échéances : pays fragmenté, guerre entre clans rivaux et économie chancelante empêchaient de fixer une date favorable à de telles échéances.

Ce qui apparaissait comme un coup diplomatique pour le jeune Président français est apparu comme un fiasco.

Car depuis la mort de Kadhafi, le pays s’est transformé en Far-West que beaucoup d’éléments extérieurs aimeraient maitriser : l’Italie, ancienne puissance coloniale qui avait renoué des contacts accrus sous Berlusconi, une Russie qui depuis la Syrie cherche à élargir « son Orient », les Etats-Unis, la France… Depuis la chute du régime, deux entités politiques et des dizaines de milices tribales et islamistes se combattent. La Chine des seigneurs de guerre assise sur un puit de pétrole.

Car ce pays est une mine d’or, noir pour le coup, et l’objet de trop de convoitise. 9ème producteur de l’Organisation des Producteurs et Exportateurs de Pétrole, le sous-sol libyen dispose de la première réserve de toute l’Afrique.

C’est cette richesse naturelle qui avait fait la force du régime de Kadhafi, tour à tour allié et ennemi juré des occidentaux jusqu’à sa mort brutale le 20 octobre 2011

La supercherie sarkoziste visant à apporter la démocratie dans la région n’est plus un secret pour personne mais l’impact est au-delà ce que l’on pourrait imaginer. Et tout cela en notre nom.

Que Kadhafi, le natif de Syrthe n’ait jamais été un enfant de coeur, est loin d’être une surprise

mais sa chute a précipité ce jeune pays, fruit d’une colonisation italienne débutée en 1911 jusqu’en 1947, dans une désorganisation totale. Un état sans nation du début à la fin. L’homme fort de la région, fantasque autant qu’ambitieux, chantre d’un panafricanisme, en réalité lybico-centré, avait heurté l’ensemble des puissances économiques lorsqu’il avait souhaité remplacer le dinar-or comme monnaie de référence, pour son pays.

Le territoire est passé d’un état policier à un territoire anarchique où différents clans rivaux se partagent un des plus vastes territoires africains. Le troisième après l’Algérie et le Soudan.

A Tripoli, la capitale, un gouvernement d’union nationale est dirigé par Hayez-el-Sarraj. Une coalition de plusieurs partis est soutenue par les Occidentaux, de l’Union européenne à l’Organisation des Nations Unies. Cet architecte de formation devenu un homme d’affaire prospère a été reconnu en 2016 comme le représentant du gouvernement légal du pays. Après plusieurs réunions menées par la France, son pouvoir est contesté par ces adversaires.

A l’est, autre son de cloche, un parlement élu démocratiquement est dirigé par l’Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar.

Haftar, l’Officier Libre au sens strict du terme. Mégalomane pour certains. Charismatique pour d’autres. Un Massoud de la Cyrénaique. Un homme qui a combattu sur le terrain, les armes à la mains. Courageusement. De la guerre du Kippour au Tchad en passant par les centres d’entraînements de Langley, c’est un combattant-né, couvert de médailles. Habile. cultivé, sûr de lui. Originaire de la même ville que Khadafi, Syrte, passé par les « Officiers-Libres », il fut dés le début en but face à l’autoritarisme du Guide de la Révolution. Un «Ochoa  arabe » qui a mieux tourné que son homologue cubain. La rumeur à Tripoli fait de lui un homme des Français. Mais c’est un tout autre acteur qui l’appuie en douce.

Haftar et le territoire de la Cyrénaique sont soutenus par l’Egypte de Sissi. La région a toujours été très proche du payy culturellement et économiquement. Les deux hommes ont de plus beaucoup de points communs. Militaire de carrière, ils sont favorables à un pouvoir autoritaire et opposé aux frère musulmans. Depuis plusieurs années, l’armée égyptienne arme et entraîne les hommes du Maréchal. Une vidéo du 19 février, montre une coopération bien plus étroite. A Daerna, à l’est du pays, des soldats égyptiens se battent avec les soldats libyens contre le gouvernement de Tripoli. Cette vidéo a créé beaucoup de polémiques car aucun pays occidental ne veut voir une ingérence africaine dans un pays à la situation déjà si complexe. D’autant que les troupes d’Haftar gagnent du terrain.

Depuis janvier, le Maréchal s’est lancé dans la conquête du Sud du pays, le Fezzan de la colonne Leclerc, vaste territoire désertique où se cachent des groupes islamistes et des groupes rebelles venus du Tchad.

Jusqu’à se rapprocher progressicement des champs de pétrole. Or, les gouvernants de Benghazi et de Tripoli négligent une région longtemps marginalisée, dénuée d’infrastructures routières ou de services. La brigade de Misrata, alliée d’al-Sarraj, protectrice de la région, a été jusqu’à fermer les puits de pétrole pour protester contre le manque de moyens techniques. Or, Haftar et ses hommes sont parvenus à rallier les tribus locales. Il s’est emparé, sans heurts, de Sebha, chef-lieu de la région ainsi que d’Al-Charara, un des principaux puits de pétrole.

Le Maréchal se rêve en pacificateur, en nouveau « Rais ». Il veut apparaître aux yeux des Occidentaux, du Tchad et de l’Egypte comme le seul homme capable d’asseoir l’autorité de l’état en Libye.

Aujourd’hui le pays, plus que les élections ou le pétrole, inquiète les pays occidentaux pour deux raisons. La première est l’émigration subsaharienne. Le territoire est devenu le terrain de jeu de passeurs sans scrupules, qui organisent pour des sommes colossales le départ vers l’Europe de milliers de migrants venus d’Afrique subsaharienne sur des embarcations de fortune, transformant la Méditerranée en vaste cimetière devant une opinion européenne de plus en plus effrayée.

Un autre risque beaucoup plus sanglant semble émerger : l’arrivée de combattants islamiste venue de Syrie. Comme les « Afghans » en Bosnie et en Algérie au début des années 90, des combattants rejetés de Syrie par les victoires de la coalition, commencent à chercher un nouveau théâtre d’opération. De nombreux djihadistes sont déjà présents dans un Sahara déjà gangrené par AQMI et divers groupes terroristes au Mali.

La guerre civile, l’islamisme ajoutés à la crise des migrants donnent en réalité le tournis aux Occidentaux. Ne souhaitant pas revoir une énième poudrière comme en Irak ou en Syrie, les Américains comme les Européens et les Russes commencent à suer à grosses gouttes devant cette situation qu’ils ont pourtant créés… un nom survient doucement, sans faire de bruit, un nom qui possède encore quelques partisans en espérant rallier d’anciens opposants: Kadhafi !

Pas le père, bien entendu, mais l’un de ses fils, Seif-al Islam. En décembre dernier, ce dernier a déclaré à Moscou devant le vice-président russe Mikhail Bogdanov, qu’il se présenterait aux futures élections présidentielles lorsque la date sera connue.

Seul hic mais de détail: il est toujours poursuivi par la Cour Pénale Internationale…

Trois candidats, mille maux pour un seul territoire… le calcul lybien, une opération délicate dont les résultats risquent de donner beaucoup de frissons, dans les mois à venir, aux sorciers qui nous gouvernent… comme à leur peuple respectif.

Le compteur est lancé…

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