Comment l’Occident a soutenu nos ennemis djihadistes en Syrie

© AP Photo / Khalid Mohammed

« Timber Sycamore ». En français, le bois du figuier sycomore, un arbre qui peut servir de combustible, et dont le frottement des branches permet d’allumer un feu. Mais c’est surtout le nom d’une opération, unique dans l’histoire du renseignement par son ampleur et le nombre d’États impliqués. Une guerre de l’ombre menée par la CIA et ses alliés – dont les services secrets français, britanniques, saoudiens, turcs, israéliens et qataris –, qui visait à renverser le régime de Bachar el-Assad en s’appuyant sur des forces liées ou affiliées à al-Qaïda.

C’est de cette campagne secrète – initiée à l’automne 2011 et progressivement stoppée à partir de l’été 2017 –, que traite le premier ouvrage de Maxime Chaix, nommé « La guerre de l’ombre en Syrie : CIA, pétrodollars et djihad », paru aux éditions Erick Bonnier le 14 mars 2019. Journaliste indépendant, l’auteur est le principal traducteur de l’universitaire et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott. Ce dernier est un spécialiste de l’« État profond américain » – c’est-à-dire des relations fusionnelles entre la finance, le monde du pétrole et le complexe militaro-industriel aux Etats-Unis.

L’ouvrage de Maxime Chaix est le fruit de cinq années de recherches, durant lesquelles l’auteur a méticuleusement compilé et analysé l’ensemble de la littérature au sujet de cette opération clandestine, et interviewé certains des plus grands spécialistes de la question (Fabrice Balanche, Joshua Landis, Christopher Davidson, l’ambassadeur Robert S. Ford…).

Ce minutieux travail rompt avec le discours officiel qui s’est imposé en Occident, et qui décrivait Daech comme une émanation directe de Damas – une thèse notamment défendue par l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, en poste à l’époque et très actif dans le dossier syrien. En réalité, l’opposition islamiste qui est en train de perdre la guerre en Syrie a été massivement soutenue par Washington et Riyad, avec le soutien d’une quinzaine d’alliés engagés sur ce théâtre d’opération.

Comme nous le rappelle Maxime Chaix dans son ouvrage, ce mode opératoire n’est pas nouveau. En effet, peu après sa création, la CIA prit pour habitude d’armer des milices afin de renverser des gouvernements parfois démocratiquement élus. Ce fut le cas en 1954 au Guatemala, lorsqu’une faction de seulement 400 hommes soutenus par la CIA réussit à faire tomber le président Jacobo Arbenz, jugé trop proche des Soviétiques. Pas assez surtout des firmes de Wall Street telles que la United Fruit Company, comme le montre l’excellent film de Robert de Niro nommé « Raison d’Etat » – un long métrage qui retrace l’histoire du Renseignement américain de l’OSS à la guerre froide. Même schéma dans les années 1980 avec les fameux « Contras » au Nicaragua ou les « Moudjahidines » en Afghanistan, qui regroupaient en leur sein la future al-Qaïda de Ben Laden. Du mensonge démocratique à l’aggravation cynique de guerres civiles, il n’y a qu’un pas que les services secrets américains et leurs alliés ont franchi en Bosnie, au Kosovo ou encore en Libye.

Comme le montre Maxime Chaix dans son livre, l’opération Timber Sycamore a impliqué une quinzaine de services spéciaux (Arabie saoudite, Israël, France, Grande-Bretagne, Turquie…), dont les états-majors furent installés dans des bases secrètes en Turquie et en Jordanie dès les premiers stades de ce conflit. Démarrant officieusement en octobre 2011, cette campagne devint gigantesque au fil des ans, au point d’atteindre un financement d’un milliard de dollars annuels pour la seule CIA en 2015 – soit 1/15ème de son budget total. Principalement financée par l’Arabie saoudite, déjà sponsor d’opérations clandestines de l’Agence en Amérique centrale et en Afghanistan dans les années 1980, cette guerre de l’ombre en Syrie eut un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute d’Assad pendant l’été 2015.

Contraire au Droit international, cette politique a dramatiquement aggravé le conflit syrien en permettant aux États souhaitant renverser Assad d’armer et de financer clandestinement des dizaines de milliers de mercenaires, dont les éléments les plus efficaces sur le terrain étaient islamistes. Au nom de la raison d’État, les gouvernements concernés ont dissimulé le fait que les milices décrites comme « modérées » à l’époque soutenaient en fait l’effort de guerre de la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Pourtant, de Laurent Fabius à l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, ils sont nombreux en France à nous avoir ressassé l’alibi contestable des « rebelles modérés », alors que les puissances de l’OTAN soutenaient en réalité – principalement par l’intermédiaire de l’Armée Syrienne Libre –, les islamistes du Front al-Nosra et d’autres groupes djihadistes. Petits Kasparov de l’échec diplomatique, ils ont involontairement permis au dictateur Bachar al-Assad de se maintenir au pouvoir grâce à l’appui des Russes, engagés directement dans ce conflit à partir de septembre 2015 pour sauver un gouvernement syrien alors vitalement menacé à Damas et à Lattaquié – le fief ancestral de la dynastie Assad.

Au total, l’on estime que jusqu’à 200 000 rebelles anti-Assad, dont environ 95 000 djihadistes, furent soutenus par la CIA et ses alliés, de manière directe ou non. Comme le démontre Maxime Chaix dans son livre, les armes qui furent injectées en Syrie par les services spéciaux impliqués dans l’opération Timber Sycamore furent principalement produites dans les Balkans, puis introduites via différents canaux depuis la Turquie et la Jordanie. Le tout principalement financé par les pétrodollars saoudiens, mais aussi qataris, koweitiens ou émiratis.

Les intérêts derrière cette intervention étant multiples, elle a donc uni des acteurs très différents – et parfois divisés sur les groupes qu’il fallait soutenir. Comme le souligne Maxime Chaix dans son ouvrage, ce n’est pas au nom du peuple syrien que cette opération fut menée, mais de rivalités géopolitiques structurelles au Moyen-Orient – des antagonismes qui ont motivé cette guerre de l’ombre menée par la CIA, les services spéciaux de Riyad et leurs alliés. Sachant qu’ils possèdent deux bases militaires stratégiques sur les côtes syriennes, cet accès des Russes à la mer Méditerranée agaçait Washington. De plus, les vastes réserves en hydrocarbures dans les eaux territoriales de la Syrie, et la possible transformation de ce pays en un hub pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe ont poussé les Américains et leurs alliés européens à s’impliquer dans ce conflit via la CIA, la DGSE et le MI6.

Enfin, comme le souligne Maxime Chaix, ni Riyad, ni Washington, ni Tel Aviv ne souhaitaient voir s’installer dans la région un « croissant chiite » permettant à l’Iran de soutenir le Hezbollah libanais via l’Irak et la Syrie, sachant qu’ils sont leurs ennemis héréditaires. Pour casser cette nouvelle donne géostratégique, l’Arabie saoudite a fini par réactiver son « vieux réseau djihadiste » pour combattre Assad, un proche allié de l’Iran chiite. Ainsi, dès juillet 2012, le roi Abdallah dépêcha son maître espion, le Prince Bandar, pour copiloter l’opération Timber Sycamore aux côtés de la CIA et de ses alliés. Ancien pilote de chasse, ce fils illégitime d’un membre de la famille royale et d’une servante éthiopienne a été, pendant une trentaine d’années, le pilier de la diplomatie saoudienne aux Etats-Unis. Proche de la famille Bush, cet ancien ambassadeur à Washington de 1983 à 2005 deviendra durant la guerre de Syrie l’un des principaux architectes de l’opération Timber Sycamore, avant d’être écarté du dossier en février 2014 du fait de son indiscipline face à l’administration Obama. Rusé, cultivé, il fut bien longtemps le principal intermédiaire entre les espions américains et saoudiens. Vétéran des intrigues diplomatiques, il offrit à la CIA ce qu’elle ne pouvait apporter directement dans le cadre de la guerre en Syrie : des avions remplis d’armes, de l’argent – beaucoup d’argent –, et le « wasta », qui signifie « influence occulte » en arabe. À l’époque, c’est encore lui qui négocie directement avec les différents alliés de Riyad à Paris, à Ankara, à Tel Aviv… Bien qu’il échouera à obtenir l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie par les puissances de l’OTAN, il est accusé par de nombreuses sources bien informées d’avoir massivement soutenu la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad entre 2012 et 2014.

Utilisant des centaines de références pour appuyer ses arguments, Maxime Chaix nous expose l’ampleur considérable – mais jusqu’à présent méconnue –, de l’implication de la CIA et de ses alliés dans le conflit syrien. Son ouvrage ne défend en aucun cas le régime dictatorial des Assad, que l’auteur critique explicitement dès le début de son livre. Mais il pointe le doigt sur les défaillances de nos gouvernants, et des choix terribles qu’ils ont imposés au peuple syrien en notre nom, mais sans notre consentement – salissant autant nos principes que l’honneur de nos démocraties. En effet, les décisions prises afin d’appuyer une opposition anti-Assad pourtant dominée par des groupes djihadistes ennemis de l’Occident l’ont été sans l’aval du Congrès et des autres parlements concernés. Par conséquent, lorsque les mêmes dirigeants qui ont armé la mouvance islamiste en Syrie nous jouent la carte de l’émotion et du deuil national lorsque cette dernière commet des attentats dans nos démocraties, c’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase de Soisson déjà bien trop rempli…

Le temps ne répare pas tout, mais il peut juger avec beaucoup de sévérité les pires mensonges de nos gouvernants.

La Libye, impasse ou issue ?

Le premier ministre al-Sarraj et le maréchal Haftar
Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar – STRINGER / LIBYAN ARMED FORCES MEDIA OFFICE / AFP

La politique des petits pas. C’est ce qui semble s’instituer en Libye après les accords signés le mercredi 27 février à Abu Dhabi sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, entre les deux principaux acteurs politiques du pays : d’un côté Fayez-al Sarraj, le chef du gouvernement d’union basé à Tripoli, soutenu par l’Organisation des Nations Unies et l’Union européenne, et de l’autre côté le Maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen dirigeant l’Armée de Libération Nationale.

« Les deux parties se sont entendues sur la nécessité de mettre fin à la période de transition à travers des élections générales mais aussi sur les moyens de préserver la stabilité de la Libye et d’unifier ses institutions », a déclaré la Manul – la Mission d’appui des Nations Unies en Libye » dans un tweet en arabe après une réunion longtemps restée secrète et sans annonce.

Seulement dans les faits rien ne change concrètement puisqu’aucun calendrier électoral n’a pu être mis en place dans un pays en proie au chaos depuis huit longues années.

Fin mai 2018, le président Macron avait déjà réuni à Paris les principaux acteurs du conflit libyen pour planifier des élections générales prévues au départ le 10 décembre 2018. Les deux hommes forts du régime étaient présents.

Mais dés le départ, les analystes du Quai d’Orsay avaient conseillé à l’Elysée de repousser ces échéances : pays fragmenté, guerre entre clans rivaux et économie chancelante empêchaient de fixer une date favorable à de telles échéances.

Ce qui apparaissait comme un coup diplomatique pour le jeune Président français est apparu comme un fiasco.

Car depuis la mort de Kadhafi, le pays s’est transformé en Far-West que beaucoup d’éléments extérieurs aimeraient maitriser : l’Italie, ancienne puissance coloniale qui avait renoué des contacts accrus sous Berlusconi, une Russie qui depuis la Syrie cherche à élargir « son Orient », les Etats-Unis, la France… Depuis la chute du régime, deux entités politiques et des dizaines de milices tribales et islamistes se combattent. La Chine des seigneurs de guerre assise sur un puit de pétrole.

Car ce pays est une mine d’or, noir pour le coup, et l’objet de trop de convoitise. 9ème producteur de l’Organisation des Producteurs et Exportateurs de Pétrole, le sous-sol libyen dispose de la première réserve de toute l’Afrique.

C’est cette richesse naturelle qui avait fait la force du régime de Kadhafi, tour à tour allié et ennemi juré des occidentaux jusqu’à sa mort brutale le 20 octobre 2011

La supercherie sarkoziste visant à apporter la démocratie dans la région n’est plus un secret pour personne mais l’impact est au-delà ce que l’on pourrait imaginer. Et tout cela en notre nom.

Que Kadhafi, le natif de Syrthe n’ait jamais été un enfant de coeur, est loin d’être une surprise

mais sa chute a précipité ce jeune pays, fruit d’une colonisation italienne débutée en 1911 jusqu’en 1947, dans une désorganisation totale. Un état sans nation du début à la fin. L’homme fort de la région, fantasque autant qu’ambitieux, chantre d’un panafricanisme, en réalité lybico-centré, avait heurté l’ensemble des puissances économiques lorsqu’il avait souhaité remplacer le dinar-or comme monnaie de référence, pour son pays.

Le territoire est passé d’un état policier à un territoire anarchique où différents clans rivaux se partagent un des plus vastes territoires africains. Le troisième après l’Algérie et le Soudan.

A Tripoli, la capitale, un gouvernement d’union nationale est dirigé par Hayez-el-Sarraj. Une coalition de plusieurs partis est soutenue par les Occidentaux, de l’Union européenne à l’Organisation des Nations Unies. Cet architecte de formation devenu un homme d’affaire prospère a été reconnu en 2016 comme le représentant du gouvernement légal du pays. Après plusieurs réunions menées par la France, son pouvoir est contesté par ces adversaires.

A l’est, autre son de cloche, un parlement élu démocratiquement est dirigé par l’Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar.

Haftar, l’Officier Libre au sens strict du terme. Mégalomane pour certains. Charismatique pour d’autres. Un Massoud de la Cyrénaique. Un homme qui a combattu sur le terrain, les armes à la mains. Courageusement. De la guerre du Kippour au Tchad en passant par les centres d’entraînements de Langley, c’est un combattant-né, couvert de médailles. Habile. cultivé, sûr de lui. Originaire de la même ville que Khadafi, Syrte, passé par les « Officiers-Libres », il fut dés le début en but face à l’autoritarisme du Guide de la Révolution. Un «Ochoa  arabe » qui a mieux tourné que son homologue cubain. La rumeur à Tripoli fait de lui un homme des Français. Mais c’est un tout autre acteur qui l’appuie en douce.

Haftar et le territoire de la Cyrénaique sont soutenus par l’Egypte de Sissi. La région a toujours été très proche du payy culturellement et économiquement. Les deux hommes ont de plus beaucoup de points communs. Militaire de carrière, ils sont favorables à un pouvoir autoritaire et opposé aux frère musulmans. Depuis plusieurs années, l’armée égyptienne arme et entraîne les hommes du Maréchal. Une vidéo du 19 février, montre une coopération bien plus étroite. A Daerna, à l’est du pays, des soldats égyptiens se battent avec les soldats libyens contre le gouvernement de Tripoli. Cette vidéo a créé beaucoup de polémiques car aucun pays occidental ne veut voir une ingérence africaine dans un pays à la situation déjà si complexe. D’autant que les troupes d’Haftar gagnent du terrain.

Depuis janvier, le Maréchal s’est lancé dans la conquête du Sud du pays, le Fezzan de la colonne Leclerc, vaste territoire désertique où se cachent des groupes islamistes et des groupes rebelles venus du Tchad.

Jusqu’à se rapprocher progressicement des champs de pétrole. Or, les gouvernants de Benghazi et de Tripoli négligent une région longtemps marginalisée, dénuée d’infrastructures routières ou de services. La brigade de Misrata, alliée d’al-Sarraj, protectrice de la région, a été jusqu’à fermer les puits de pétrole pour protester contre le manque de moyens techniques. Or, Haftar et ses hommes sont parvenus à rallier les tribus locales. Il s’est emparé, sans heurts, de Sebha, chef-lieu de la région ainsi que d’Al-Charara, un des principaux puits de pétrole.

Le Maréchal se rêve en pacificateur, en nouveau « Rais ». Il veut apparaître aux yeux des Occidentaux, du Tchad et de l’Egypte comme le seul homme capable d’asseoir l’autorité de l’état en Libye.

Aujourd’hui le pays, plus que les élections ou le pétrole, inquiète les pays occidentaux pour deux raisons. La première est l’émigration subsaharienne. Le territoire est devenu le terrain de jeu de passeurs sans scrupules, qui organisent pour des sommes colossales le départ vers l’Europe de milliers de migrants venus d’Afrique subsaharienne sur des embarcations de fortune, transformant la Méditerranée en vaste cimetière devant une opinion européenne de plus en plus effrayée.

Un autre risque beaucoup plus sanglant semble émerger : l’arrivée de combattants islamiste venue de Syrie. Comme les « Afghans » en Bosnie et en Algérie au début des années 90, des combattants rejetés de Syrie par les victoires de la coalition, commencent à chercher un nouveau théâtre d’opération. De nombreux djihadistes sont déjà présents dans un Sahara déjà gangrené par AQMI et divers groupes terroristes au Mali.

La guerre civile, l’islamisme ajoutés à la crise des migrants donnent en réalité le tournis aux Occidentaux. Ne souhaitant pas revoir une énième poudrière comme en Irak ou en Syrie, les Américains comme les Européens et les Russes commencent à suer à grosses gouttes devant cette situation qu’ils ont pourtant créés… un nom survient doucement, sans faire de bruit, un nom qui possède encore quelques partisans en espérant rallier d’anciens opposants: Kadhafi !

Pas le père, bien entendu, mais l’un de ses fils, Seif-al Islam. En décembre dernier, ce dernier a déclaré à Moscou devant le vice-président russe Mikhail Bogdanov, qu’il se présenterait aux futures élections présidentielles lorsque la date sera connue.

Seul hic mais de détail: il est toujours poursuivi par la Cour Pénale Internationale…

Trois candidats, mille maux pour un seul territoire… le calcul lybien, une opération délicate dont les résultats risquent de donner beaucoup de frissons, dans les mois à venir, aux sorciers qui nous gouvernent… comme à leur peuple respectif.

Le compteur est lancé…

L’Algérie: ce pays prisonnier de son Président fantôme

Près de 2 000 personnes ont manifesté à Alger malgré un impressionnant dispositif policier. AFP/FAROUK BATICHE

Le vendredi 22 février 2018 ne restera pas une date comme les autres dans toute l’Algérie.

Ce jour là, des milliers de personnes essentiellement jeunes et masculines se sont réunies dans le centre de toutes les villes du pays pour protester contre une 5ème candidature d’Abdelaziz Bouteflika aux prochaines élections de mars 2019… dans quelques petites semaines.

Immédiatement, cette nouvelle caisse de résonnance que sont les réseaux sociaux a propagé des vidéos de foules entières appelant à un changement de système. Quelques affrontements ont même eu lieu avec la police anti-émeute. Rien de très violent, mais on sent qu’à tout moment ce pouvoir chancelant comme un boxeur proche du KO, peut riposter avec violence. Surtout qu’au sommet même de l’état, des doutes semblent exister sur cette candidature.

Les manifestations ne sont pas restées éphémères. Ces samedi et dimanche, la foule a continuer de donner de la voix. La Grande Poste d’Alger a vu émerger de nouveaux visages, plus mixtes, plus intergénérationnels.

A Alger bien sûr mais aussi à Batna, Constantine, Bejaia, Oran, Tizi-Ouzou, des manifestations ont soudainement surgit des bas-fonds du pays pour exprimer leur ras le bol. Des flots de personnes se sont également retrouvés place de la République à Paris où une importante communauté algérienne s’est réunit en soutien au pays. Drapeaux algériens sur les épaules, des pancartes anti-FLN et le « 5 » rayé inscrit sur des panneaux expriment le refus de voir un président sortant, fatigué, invisible et inexistant se présenter une cinquième fois au pouvoir pour un bilan plus que négatif.

Climat politique ubuesque, cela fait des mois que le Président de la république, âgé de 81 ans n’a pas été vu en public. Des mois que depuis son AVC, il n’est représenté qu’en photo comme dans les dictatures les primitives du globe.

Des mois que le pays le plus jeune d’Afrique se voit imposer un président vieillissant et fatigué mutipliant les allers-retours en douce entre Grenoble où travaille son médecin personnel ou Genève la semaine dernière. Le tout dans une démocratie sans opposition, ni relève.

Beaucoup le croient mort.

Mais, Abdelaziz Bouteflika n’est pas la seule cible des manifestants. C’est l’arbre qui cache toute une forêt à commencer par son frère Said, numéro 2 du régime qui dirige le pays en sous main. Un homme vu par la foule comme C’est également tous les sexagénaires du Parti au pouvoir tel Sellal Ouyahiya qui sont visés, incapable d’avoir fait préparer une nouvelle relève en capacité de diriger le plus grand pays d’Afrique et l’un des principaux fournisseurs de gaz au monde.

Depuis l’indépendance de 1962, ce pays Cette révolte est un écho aux manifestations de 1988 où les quartiers populaires de Belcourt à la Casbah s’étaient embrasés contre un chomage persistant et une absence totale de démocratie. Après une répression brutale des forces de police, Chaddli Bendjeddid avait du modifier la constitution ouvrant la porte à un régime pluraliste.

Mais le mal était déjà fait. Les islamistes avaient finit par s’engouffrer dans la brêche en prenant des villes importantes comme Alger la Blanche préfigurant une décennie noire matînée de rouge.

Trente ans après, rien ne semble avoir changer. Les manifestants réclament les mêmes revendications que leurs aînés: des réformes en matière scolaire, économique, culturelle… plus de corruption, une nouvelle génération au pouvoir, la liberté d’expression…

Car au travers ce président c’est tout un système qui est rejeté, un système qui mèle corruption, clanisme, népotisme et incapacité à transformer le pays, à fournir un présent et un avenir décent pour une population de 26 ans de moyenne d’âge.

Fini « le Père conciliant et réconciliant » de 2001 à une époque où l’ancien ministre des affaires étrangères du président Boumedienne incarnait l’image d’un état fort sorti vainqueur d’une guerre sanglante contre le Front Islamique du Salut. Terminé le chantage des progressistes contre un fascisme vert que les plus jeunes n’ont pas connu directement.

C’est une véritable colère populaire qui a commencé à gronder doucement depuis un an.

Pas question pour les Algériens de clamer à un pâle Printemps arabe, qui n’est un succès pour personne-mis à part la Tunisie. Les manifestants veulent une transition en douceur.

Cette jeunesse surdiplômée, qualifiée est au chômage ou travaille dans des temps partielles sous-payés. Comme dans beaucoup de pays européens, notamment en Espagne, ils sont obligés de vivre chez leur parents, faute de pouvoir prendre une location. C’est le cas d’Hannah, 32 ans. Originaire de Belcourt, elle vit à Bentalha dans la périphérie d’Alger chez ses parents. Master 2 en archéologie, spécialisé sur Tipaza si cher à Camus, elle vend des vêtements dans une boutique de vêtement dans le centre d’Alger pour un faible : elle rêve de rejoindre l’Europe pour continuer son doctorat : « Je repproche à Said d’avoir détourner des milliards, à l’état d’avoir entrainer le pays dans une crise économique, culturelle, politique… sans nom. Je demande à ces hommes qui ont pillé le pays de rendre des comptes et de démissionner. »

Les plus chanceux-et souvent les plus riches- ont quitté leur pays pour la France, la Suisse mais surtout le Québec, nouvel eldorado pour les « têtes bien faites ».

Une question mérite tout de même d’être posée: si Bouteflika ne devait pas se présenter ou pire être réélu avant de décéder en début de mandat, qui gouvernera officiellement le pays ? Certes, il y a le pôle économique, l’armée et le pôle présidentiel mais ils sont les piliers du régime que rejette aujourd’hui les Algériens. Une armée purgée dernièrement après l’affaire des kilos de cocaine trouvés dans le port d’Oran. Seule le Département de la Sécurité et du Renseignement de Bachir Tartag, le KGB algérien, déjà hostile à une 4ème candidature, peut faire blocage ç une 5ème.

Où est l’opposition ? Contrairement à la lubie des laics de France et de Navarre, les islamistes malgré quelques groupes dans les montagnes kabyles, ne représentent pas une menace électorale. Ils n’ont ni structure, ni leaders charismatiques et restent détestés par la population en souvenir des années 90. Et ce n’est pas parce que des femmes voilées et des barbus se glissent comme de simples citoyens dans les cortèges que la charia devient une revendication des manifestants.

Leur seule chance d’obtenir des voix réside dans l’absence d’une opposition crédible.

Ni les socialistes, ni le centriste Ali Benfils, ni le général Ali Ghediri ni le « Nuit debout » local « Mwatanah » ne peuvent prendre le pouvoir, faute de militants, d’electeurs et de charisme.

Quelles solutions à court et moyen terme sont susceptibles de sortir l’Algérie de ce marasme ?

Un gouvernance à la belge, c’est-à-dire sans gouvernement ? Une coalition de toutes les forces du paus ? Cela impliquerait l’incorporation d’une dose de proportionnel et un changement de constitutition ? Un conseil des sages en attendant une transition douce ? Pour le moment hormis l’ancien président Zeroual, peu de ces « anciens » ne semblent avoir compris correctement la situation, cramponnés à leur privilège, sans parler de leur santé…

Existerait-il un « Adolfo Suarez » algérien-? Un haut fonctionnaire, biberonné à l’école FLN ou issu de la DRS, suffisament habile pour rassurer les pouvoirs économiques et militaires tout en assurant des réformes profondes dans un pays qui a toujours sous-traité à des pays extérieurs les gros chantiers ? Un pays qui s’est beaucoup trop appuyé sur le pétrole et le gaz pour vivre sans développer d’appareils productifs lui permettant de fournir des emplois à sa jeunesse ? Un pays où l’armée va devoir cesser d’apparaître comme un pouvoir politique structurant pour simplement remplir efficacement et uniquement son rôle de protecteur de la nation ? Idem pour la DRS… Un pays où la corruption ne sera plus une norme au sein des castes politiques et économiques qui se sont suffisamment arrosés depuis 70 ans ?

Car sans changement profond de mentalité à chaque strate de la nation, ces manifestations et ces cris de colère ne serviront à rien sauf à servir d’exemple à de nouvelles générations de désœuvrés qui à leur tour dans dix ans manifesteront dans la rue pour les mêmes raisons…

l’Algérie ne serait-elle -alors qu’un éternel serpent appelés à se mordre indéfiniment la queue pour ne jamais avancer… malgré d’innombrables atouts en tout point.

Gageons que non… mais le temps passe vite, si vite.

La « dissidence » au Maghreb en question.

« Dissidents du Maghreb depuis les indépendances »

La démocratie au Maghreb  reste une énigme en Occident.

Près de 60 ans après les indépendances, la question est toujours d’actualité. En dehors des islamistes, elle apparaît comme floue, stérile. Presque une utopie.

Où est la dissidence ? Qui est-elle ? Quelles sont ses réseaux ?

En dépit des railleries des nostalgiques d’un Maghreb français ou des naïves interrogations de quelques tiers-mondistes, la situation est complexe et peut laisser perplexe.

Entre la réélection d’un président octogénaire et grabataire en Algérie, une monarchie omnipotente et omniprésente au Maroc et une Tunisie toujours en transition plus de sept ans après les Printemps arabes, la question de l’opposition au pouvoir reste d’actualité. Pourtant les dissidents et les opposants ont toujours existé depuis l’indépendance de ces pays. Car non il n’y a pas eu de dimension bonapartiste dans ces régimes entre un homme -et parfois un clan- et son peuple. Bien au contraire, des hommes qui souvent s’étaient battus pour l’indépendance nationale, ont gardé un goût d’inachevé lors des indépendances. Ils espéraient et s’étaient battus pour des sociétés libres et plurielles. En vain.

C’est leur histoire que décrit l’excellent ouvrage « Les dissidents du Maghreb depuis les indépendances » paru chez Belin en 2018. Les auteurs sont des spécialistes reconnus du Maghreb. Bien avant ces analyses sur le mouvement des Gilets jaunes dans « le Figaro » Pierre Vermeren est avant tout un orientaliste, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et éminent spécialiste du Maroc et du Maghreb contemporain. Khadija Mohsen-Finan est politologue, spécialiste de la Tunisie et une des responsables de la revue « Orient XXI ».

Les deux universitaires ont classé les figures de la résistance au Maghreb en grandes familles. Nationalistes éconduits au moment des indépendances (Salah Ben Youssef en Tunisie, Mehdi Ben Barka au Maroc, Hocine Aït Ahmed en Algérie), gauchistes dans les années 60 et 70, berbéristes (kabyles, rifains), islamistes, puis défenseurs des droits de l’homme…  ces hommes et ces femmes, dont nous suivons les pas dans ce remarquable travail, ont lutté avec acharnement et conviction en faveur d’une vie démocratique dans leur pays.

La réponse de ces Etats autoritaires nés de la décolonisation a été systématiquement la même : la prison, l’exil ou la mort. Chacun des trois pays a une histoire qui lui est propre mais la tendance à une dictature policière est rapidement apparue symétrique et implacable. Parfois aidée de l’extérieur.

Si bien que lorsque ces pouvoirs ont tenté un dégel démocratique, la solution du recours apparue vaine… ou pire. Devant l’interdiction des syndicats et des partis d’opposition, seuls les islamistes inspirés des Frères Musulmans égyptiens sont apparus comme un recours au pouvoir sortant. De quoi conforter par une cynique dialectique l’existence d’un pouvoir policier. Infiltrant les mosquées, les clubs sportifs ou les associations de quartiers, ils ont souvent palliés socialement des Etats corrompus en donnant « leurs » mots à des colères populaires. Ce fut le cas en 1989 après le changement constitutionnel en Algérie où le Front islamique du salut a gagné les élections locales avant de précipiter le pays dans une guerre civile sanglante de plus de dix ans. On peut bien sûr citer plus récemment Ennahdha après un Printemps ayant illuminé d’espoir une région politiquement triste et monolithique. Au Maroc, l’islamisme s’est limité aux campus avant d’être muselé par l’autorité royale. Mais les bombes ont ensanglanté Casablanca en 2003…

Hocine Ait Ahmed

Ces conflits internes ont débuté tôt. Dès le début de la guerre d’Algérie, la lutte entre Messalistes et militants du Front de Libération Nationale a fait des centaines de morts en France comme en Algérie. L’objectif était de contrôler la résistance. Imposer ses choix et ses hommes. Puis la lutte s’abat dans le camp des vainqueurs. Abane Ramdane, l’un des organisateurs du Congrès de la Soummam, est étranglé dans une ferme marocaine en 1957 parce qu’il s’opposait – déjà – aux dérives autocratiques des dirigeants du Caire et d’Oujda . A la libération, les emprisonnements et les assassinats s’accélèrent.

Le musicologue et secrétaire du Parti communiste algérien Bachar Hadj Ali est emprisonné par le nouveau président Ahmed Ben Bella. Ce dernier est emprisonné à son tour par son successeur Boumédiene. Le socialiste Ait Ahmed, l’un des intellectuels les plus fins du FLN pendant la guerre d’indépendance, est contraint de s’exiler au bord du lac Léman après s’être évadé de sa geôle algéroise. La Kabylie, sa région d’origine, une des Wilayas les plus téméraires contre les troupes coloniales, se rebelle dés 1963 contre une centralisation qu’elle juge excessive et inégalitaire. Au Maroc, c’est le Rif qui accumule les révoltes depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui. Avec cependant des leaders contemporains moins charismatiques. L’armée et l’ancien Tabor de l’armée française, Oufkir, tente des coups d’états dans les années 70… échec et reprise en main musclé par Rabat de cette institution.

En Tunisie, Bourguiba éradique son rival Salah ben Youssef et le fait abattre en 1961 en Allemagne.

Pendant longtemps, la France ferme les yeux sur ce nouveau paradis touristique, aux femmes émancipées, comme le montrent les cartes postales qui oublient de raconter l’exil forcé des opposants socialistes, militants des associations des Droits de l’Homme …

Les meurtres continuent. Parfois loin de leur frontière comme celui du trésorier du FLN, Mohamed Khider assassiné à Madrid en 1967 ou ledu signataire des accords d’Evian, Krim Belkacem en 1970 à Francfort, à chaque fois par la Sécurité militaire algérienne.

Car ces régimes s’appuient sur des services de répression implacables mené par des « Bérias » orientaux aux noms de Boussouf, Dlimi. Ces organisateurs hors-pairs, s’appuient sur des militaires chevronnés ou des voyous pour liquider cles dissidents, ce nom reflétant en d’autres lieux le stalinisme, Soljenitsyne… Souvent ces crimes se font avec l’aide de pays étrangers. Amis dit-on.

Le cas le plus connu reste bien entendu le meurtre de Mehdi ben Barka. Ce professeur de mathématique socialiste avait joué un rôle très important durant l’indépendance du pays. Mais ce leader tiers-mondiste, membre du Parti socialiste doit assister à la Conférence Tricontinentale à La Havane en janvier 1966. Ce principal opposant au Roi, très critique sur la guerre des Sables opposant son pays à l’Algérie n’ira nulle part. Il est arrêté le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lip, boulevard Saint-Germain à Paris. Une arrestation et un assassinat mêlant membre du Milieu, services spéciaux français et marocains.

Aujourd’hui, l’opposant semble avoir changé. Les modes opératoires également. Le texte court d’un forum internet a remplacé les articles stylisés des journaux des années 60. La foule un parti structuré.

Symbole que le temps ne change pas, cet ouvrage, particulièrement réussi encore une fois est pourtant boycotté de l’autre côté de la Méditerranée. Dans les trois pays. Preuve que la liberté d’expression et l’autocritique ne font pas bon ménage et dérange dans cette région du globe.

Preuve, encore une fois, que les mœurs tardent à changer. La solution viendra-t-elle des nouvelles générations ? Si elles n’émigrent pas ou ne se résignent pas, peut-être.

Comprendre le Maghreb, et sa complexité, c’est entendre tous les cris de Casa à Tozeur en passant par Belcourt. Cris de douleur, de détresse, de colère et d’espoir.

Choeur fraternel entre les deux versants de « Mare Nostrum ».

Le Maghreb et les migrants: un pacte qui arrive à temps…

Le 19 décembre 2018, le Pacte de Marrakech a été signé par l’assemblée générale des Nations Unies. 159 pays sur 193 ont validé ce texte si…passionné. Aujourd’hui, on compte 258 millions de personnes en mobilité ou de migrants soit 3,4 % de la population mondiale. Et ce pacte a une résonance particulière dans les pays du Maghreb. Le racisme monte…

En Europe, les polémiques concernant les migrants ne désenflent pas. En Europe de l’ouest comme de l’est, des mouvements populistes surfent sur cette délicate problématique pour arriver au pouvoir comme en Italie ou en Hongrie. De l’autre côté, les « dits » progressistes méprisent l’exténuation des classes populaires qui doivent cohabiter avec ces populations dont ils subissent les problèmes sans partager la même culture… loin de ceux qui prônent une absence totale de frontières.

Du point de vue du Maghreb, la majorité des pays d’Afrique du Nord a signé cet accord. Seule l’Algérie jugeant le texte flou sur certains aspects, s’est abstenue. Le Maroc, la Tunisie, la Libye et dans une moindre mesure l’Egypte sont devenus des interfaces inévitables pour des centaines de milliers de migrants originaire d’Afrique subsaharienne rêvant de rejoindre une Europe idéalisée via les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, ou l’île italienne de Lampedusa. Ces pays sont au coeur d’un problème qui va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années à venir.

Or les gouvernements des pays d’Afrique sont acculés à leur tout par la grogne grandissante de leurs administrés refusant de côtoyer ces populations indésirables.

Cette réaction lève le voile sur le racisme endémique des sociétés maghrébines contre les populations noires, même de religion musulmane. Un sentiment, loin d’être nouveau et qui a longtemps été esquivé, jusqu’en France dans les rapport entre les différentes communautés.

Pendant très longtemps, une partie de la gauche française, formée au tiers-mondisme initié par Franz Fanon à partir d’un universalisme abstrait où seul le « Blanc »-petit de préférence-pouvait être suspecté de racisme comme dans « Dupont-Lajoie » a été très influente dans la presse et le monde universitaire. De l’autre côté, une partie de la droite, nostalgique de l’épopée coloniale, rejeta dans un même bain, Africains du nord comme de l’ouest, sans se soucier des différentes cultures de chacun, pris en étau dans des cases imperméables tels qu’ « émigré » ou « musulman », si facile à agiter en période de campagne électorale.

Mais la réalité est toute autre…

Au Maghreb, plusieurs faits divers ont fait ressurgir la xénophobie et le racisme de populations ayant perdu tout rapport à l’altérité depuis la fin du colonialisme. Les Noirs y sont couramment appelés kahlouch (nègre) et  régulièrement accusés d’être porteurs de multiples fléaux et maladies, ils font l’objet d’une sorte de rage collective et xénophobe. Un problème pourtant est très généralement sous-évalué ou occulté.

Depuis une quinzaine d’années, pourtant, de graves incidents se sont multipliés contre les populations noires en Afrique du Nord. Du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie. On ne compte plus les ratonnades policières, les lynchages, humiliations et autres faits divers consternants.

Au Maroc, l’état a été visé plusieurs fois par des plaintes émanants d’associations des droits de l’homme. Près du port de Tanger, des migrants essentiellement ivoiriens, ont constitué une jungle comme à Calais. A de nombreuses reprises, l’armée et la gendarmerie sont intervenues manu-militari pour les faire partir. Résultats : violence physique, mutilations et actes de tortures, affaires brûlées rythment la vie de ces clandestins, coupés des populations.

Dans le quartier de Boukhalef à Tanger, des Noirs africains sans papier ont été attaqués à la machette par des civils le 29 août 2014 ; un homme a été égorgé, 14 personnes ont été gravement blessées. Le magazine Maroc Hebdo a publié sans complexe un dossier intitulé « Le péril noir » dévoilant ainsi une réalité qui n’a jamais cessé de faire des ravages dans les pratiques et les mœurs des pays arabes.

En Libye, la chute de Kadhafy a littéralement lâché les fauves. Dans un premier temps, les soldats tchadiens, garde rapproché de l’ancien dictateur ont été lynchés par la foule. Puis ce fut autour, des réfugiés soudanais du Darfour. L’historien Jean-Paul Fhima relate que « Des témoignages et rapports de Human Rights Watch font état de centaines de civils tués ou torturés en raison de leur couleur de peau.

Une enquête d’Amnesty international fait état d’une situation très préoccupante dans ce pays dès novembre 2012. Les nombreux témoignages y relatent, sur plusieurs mois, des conditions de vie particulièrement odieuses pour les immigrés emprisonnés dans des hangars insalubres : « L’ONG indique avoir rencontré 2700 détenus au total. Parmi eux, figuraient des femmes enceintes, des femmes avec des enfants en bas âge, ainsi que des enfants non accompagnés détenus avec des adultes qu’ils ne connaissaient pas » (JOL Press, 15 novembre 2012).

Cette vision de l’homme noir est intimement liée aux traites négrières effectuées par les pays arabes. Les enfants étaient particulièrement recherchés. Les convois caravaniers traversaient les déserts depuis la Méditerranée vers la mer Rouge et l’océan Indien, en direction du Sud et de l’Est. 15 à 17 millions de Noirs africains ont ainsi été concernés par ce trafic selon les dernières estimations des spécialistes dont l’économiste sénégalais Tidiane N’Diaye, et son essai à succès « le génocide voilé ». Ces « Africains » se retrouvaient dans les marchés d’esclaves du Caire, Bagdad, Tombouctou, Istanbul, La Mecque. Beaucoup des enfants mourraient de castration expliquant le faible métissage dans les pays d’Afrique du nord. Mais les contacts avec les pays du Maghreb ont bien existés, puisque les villes de Sijilmassa, Ghardaia ont été des villes caravanières pendant des siècles. Au XVII ème siècle, le sultan du Maroc Mulay Ismail organisa son armée uniquement avec des soldats noirs achetés sur les marchés du Soudan, Dejenné ou Tombouctoure.L’Algérie et la Tunisie n’ont d’ailleurs aboli l’esclavage qu’en 1846. L’Arabie Saoudite en 1960, la Mauritanie en… 1980. Un nombre très importants d’intellectuels majeurs de l’islam comme le grand historien Ibn Khaldun ont justifié ces activités. Selon lui « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche de l’animal ». L’islam n’a jamais été suffisament claire sur une activité que l’on retrouve encore aujourd’hui en Mauritanie… sans compter le traitement reçu par les travailleurs du sous-continent indien au Qatar, à Dubai etc..

En 2016, près de 20 000 migrants de l’Afrique subsaharienne de 17 nationalités différentes ont été refoulés d’Algérie par vagues successives, souvent pour des raisons insensées

Et la « chasse à l’homme noir » continue.

Dans ces pays, l’opinion publique n’est bien sur pas unanime et des associations se battent pour un meilleur respect de l’autre. En 2016, une campagne contre le racisme « Ni Oussi Ni Azzi , Baraka et Yezzi »(Ni esclave, ni négros ça suffit) s’est répandu dans tout le Maghreb. Mais les problèmes politiques, la crise économique, la peur de l’islamisme et un aveuglement général sur ces questions empêchent les consciences de s’élever face à ce fléau.

Car cela ne suffit pas… la récente polémique concernant Khadidja Benhamou une « Miss Algérie 2019 » un peu trop noire au goût de certains (les mêmes qui crient au racisme au moindre problème) montre que le problème n’est pas réglé.

Les inconscients collectifs sont parfois trop forts face à la raison, la morale. La démographie africaine étant très forte, les migrations devraient s’accélerer devant l’incompréhension de tout quidam déjà englué dans ses propres problèmes, tout aussi légitimes.

Si « l’espoir des hommes est leur raison de vivre comme de mourir » comme le pensait André Malraux, gageons que le temps et les bonnes volontés (car il y en a) ne seront pas de trop pour construire des sociétés plus justes et plus raisonnables. Dans l’intérêt de tous.

Eric: « Ta Gaule » !

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On pourrait penser à un remake fantaisiste du « Prénom » le film d’Alexandre de La Patellière et de Matthieu Delaporte sorti en 2012 avec Patrick Bruel et Valérie Benguigui.

Mais on est plus près d’un dîner de cons basé sur un nouveau débat stérile qui demande pourtant quelques éclaircissements.

Eric Zemmour- protagoniste de l’affaire- continue de se surpasser dans l’art de la polémique gratuite faussement irrévérencieuse et provocatrice.

Devenu l’icone d’une nouvelle « pensée unique » ultra-droitière et démagogue, le journaliste du « Figaro », devenu chroniqueur TV puis essayiste à succès (près de 300 000 ventes pour son « Suicide français » sorti en 2014) a encore fait parler de lui. Et une nouvelle fois sur le plateau de Thierry Ardisson.

Habitué aux salles de tribunal pour certaines de ses diatribes (il fut condamné à 2000 euros d’amendes en 2011 pour provocation à la haine raciale après ses propos chez Thierry Ardisson : « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. »),le polémiste s’en est pris une nouvelle fois aux descendants d’immigrés africains, dans un échange houleux l’opposant à la chroniqueuse Hapsatou Sy dans l’émission, « Les Terriens du dimanche ».

« C’est votre prénom qui est une insulte à la France » avant d’ajouter : « La France n’est pas une terre vierge, c’est une terre avec une histoire, avec un passé. Et les prénoms incarnent l’histoire de la France«  L’attaque fut brève et a suffisamment choqué la jeune femme d’origine sénégalaise pour qu’elle poste la vidéo sur son compte Instagram.

Or, la question de l’intégration par le prénom n’est pas nouveau… notamment chez Zemmour.

Cet argument est devenu un disque rayé lancé en 2010 dans son « Mélancholie française » où il soulignait déjà la problématique de prénoms dits « étrangers » à la culture judéo-chrétienne pour justifier les problèmes d’intégration des enfants originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne depuis une trentaine d’années. Avec toujours ce prisme ethnoculturel.

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Le champion olympique de marathon en 1956 Ali Mimoun devenu Alain après sa conversion au catholicisme.

Or si on excepte l’immense Ali Mimoun devenu Alain en rencontrant Sainte Thérèse de Lisieux comme il avait rencontré le général de Gaulle à Monte Cassino, l’immense majorité des enfants d’immigrés originaire du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne portent des noms d’origine musulmane c’est un fait. Mais beaucoup de ses prénoms appartiennent aux trois religions monothéistes et sont donc compatible à la vision zemmouresque de l’intégration : Issa (Jésus), Maryam (Marie), Jonas (Joseph), Moussa (Moise)…

Mais les prénoms n’ont jamais été un des piliers de l’identité française et républicaine, n’en déplaisent à ses supporters partisans d’une assimilation étriquée et totalement fantasmée dans une France encore marquée par les attaques terroristes islamistes.

Eric Zemmour falsifie une nouvelle fois l’histoire pour défendre ses propos. Sur un plateau de télévision, il évoque une loi de Napoléon 1er exigeant un prénom « français » à chaque nouveau-né.

La fameuse loi qu’évoque  Zemmour existe bel et bien. C’est la loi n°2614 du 11 Germinal an XI, ou plus simplement du 1er avril 1803, « relative aux prénoms et aux changements de noms ». Elle a effectivement été abolie en 1993 mais voici ce que disait son titre premier, article 1 :

« A compter de la publication de la présente loi, les noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne, pourront seuls être reçus, comme prénoms sur les registres de l’état civil destinés à constater la naissance des enfants ; et il est interdit aux officiels publics d’en admettre aucun autre dans leurs actes ».

Les seuls qui subirent un durcissement de la Loi contrairement au travail accompli par la Révolution française pour les sortir du « ghetto » pour les incorporer dans la « Grande Nation civique »… furent les Juifs ! En effet, les dignitaires Juifs demandèrent à Napoléon de revenir au Code civil… en vain

Napoléon ignore cette demande ; le 17 mars 1808, une loi vient durcir considérablement le statut des Juifs,  dont la vie privée ou professionnelle devient soumise à une série d’autorisations. Le 20 juillet, deuxième lame : un décret impérial prévoit que dans les trois mois, tous les Juifs de France sont tenus de changer de prénom et de nom de famille. L’article 3 est limpide : « ne seront point admis comme nom de famille aucun nom tiré de l’Ancien Testament (…) Pourront être pris comme prénoms ceux autorisés par la loi du 11 Germinal an XI » – celle qu’évoquait donc Éric Zemmour comme un modèle à suivre.

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Alger, Notre-Dame d’Afrique. Une fête de famille vers 1900 à l’Ermitage, propriété d’Isaac Oualid. Archive familiale de Liliane Temime-Girard

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Le député Galandou Diouf serrant la main à un sergent des Tirailleurs sénégalais en 1930.

Car ironie de l’histoire, Eric Zemmour, au discours fleurant bon le « nos ancêtres les gaulois » si chers aux Hussards de la République dans une France en pleine renaissance, ne descend pas d’Armorique ou de Lugdunum. Ses parents, venus à l’indépendance de l’Algérie en 1962 comme 80 % des Juifs d’Algérie, descendent directement des tribus berbères judéisés d’Algérie (Zemmour étant le nom de plusieurs villages de la région de Soukh Arass, à l’est du pays). Loin de Vercingétorix ou de Clovis, les ancêtres d’Eric ont bénéficié des accords Crémieux en 1870 donnant aux 35 000 Juifs d’Algérie, les mêmes droits et devoirs que les citoyens de métropole (les Musulmans ayant refusé la citoyenneté pour ne pas abandonner la loi coranique). Mais à l’époque point question de prénom…

Pas plus qu’au Sénégal-pays du père de « la si peu Française » Hapsatou où les « Quatre communes (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) obtinrent le 29 septembre 1916 le droit de posséder des représentants. Des députés aux prénoms si celtiques que Blaise Diagne (jusque là ça peut aller) mais surtout Galandou Diouf ou encore Lamine Gueye ont siégé à la Chambre pendant que leurs fils combattaient dans les tranchées… pour la « Mère-patrie ».

Dans une période de doute, de perte de confiance en soi, on pourrait espérer mieux de la part d’un sois-disant intellectuel qu’une sortie aussi ridicule et nuisible au bien-vivre ensemble et à la beauté d’une nation en perpétuelle questionnement.

Après tout personne n’avait demandé le prénom des quelques 190 Tirailleurs sénégalais lâchement massacrés en 1940 par les Allemands à Chasselay… au nom d’une certaine idée de la France loin de celle de Marcel (Déat), de Jacques (Doriot) et de tant d’autres « Gaulois »…