Benalla « une Barbouze » ?

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Le président de la République Emmanuel Macron et Alexandre Benalla chargé de mission le 12 avril 2018 à Berd’huis. Photo CHARLY TRIBALLEAU. AFP

L’actualité est décidément un écho permanent à l’histoire.

Un va-et-vient incessant entre les périodes les moins glorieuses de notre vie publique depuis la Libération.
L’affaire Alexandre Benalla a donc fait ressurgir un vocabulaire d’un autre siècle que l’on pensait révolu . Par naïveté ? Par romantisme ? L’opposition parlementaire, de droite comme de gauche, s’est donnée à coeur joie pour qualifier cette situation digne des Pieds Nickelés dans laquelle s’est fourvoyé le pouvoir macroniste : « Barbouze ».

Le mot arrive tranchant comme une lame, terrible semble la sentence … mais c’est quoi une barbouze au juste ?
Retour vers ce fait divers digne d’une Vème République :
Un membre du Cabinet d’Emmanuel Macron est filmé avec un casque et un brassard de la « police » en train de cogner sur des manifestants un 1er Mai. Le jeune homme, âgé de 26 ans, du nom d’Alexandre Benalla, a commencé ses gammes au sein du service d’ordre du Parti Socialiste puis est devenu attaché à la sécurité du candidat Macron lors des élections présidentielles de 2017. Promotion très rapide puisqu’ il intègre le cabinet présidentiel avant cette bévue monumentale.
Le résultat : le premier gros couac de la planète Macron et un énième scandale pour une République encore une fois fragilisée par un népotisme si loin des promesses de campagne…
En Marche … Arrière .
L’embellie de la bande à Deschamps aura été bien plus courte que celle de France 98 mais a qui la faute après tout ?
Au « gros bras » et à son commanditaire…Emmanuel Macron.

Un petit récapitulatif s’impose.

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Un film de Georges Lautner sorti en 1964.

Ce terme a été popularisé par l’excellent Georges Lautner en 1964 dans une parodie burlesque des films d’espionnage. Le mot est pourtant né dix ans auparavant dans le cerveau d’un certain …Dominique Ponchardier, écrivain de polar à succès. Or ce gaulliste de choc, Compagnon de la Libération, a eu parallèlement à sa vie littéraire un après-guerre plutôt musclé… au sein de ses fameuses Barbouzes (encore et encore) mais les vraies cette fois-ci, les dures. Ces hommes venus d’environnements assez différents, furent regroupés, nous allons le voir, afin de lutter en pleine guerre d’Algérie contre les partisans de l’Algérie française et en particulier les « plus excités » : l’Organisation Armée Secrète.
Le tout avec des méthodes prohibées pour les services de l’état, dans un état de droit qui plus est. Des actions semi-clandestines, en « fausse barbe »… des pratiques musclées en période de quasi guerre civile loin de cette vulgaire estocade de voyou comme l’illustre cette scène inondant nos téléviseurs et notre presse depuis quelques jours.

Vie et mort de Lucien Bitterlin
Cette parenthèse politico-linguistique nous permet dans ce premier billet d’ « Un UBER pour Tobrouk » de revenir également sur une mort passée quasiment inaperçue l’année dernière mais symbolisant elle par contre le côté sombre de la période algérienne mais aussi toute la profondeur des relations franco-arabes depuis 50 ans : celle de Lucien Bitterlin, le créateur des vrais Barbouzes pour le coup… en chair et en os.
C’était il y a plus d’un an, un 11 février 2017… son décès ne fit aucun bruit.

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Lucien Bitterlin et un numéro de « France-Pays Arabes »

Né le 15 juillet 1932, le jeune Titi parisien commence sa carrière comme journaliste à l’Agence France-Presse puis comme producteur de radio. Trop jeune pour la Résistance, il milite néanmoins dés les années 50 au sein des organisations de jeunesses gaullistes à Paris. C’est dans ce cadre qu’il va connaître son premier engagement « physique » et politique avec le monde « arabe » : l’aventure des « Barbouzes » (encore et encore…).

Récemment arrivé au pouvoir, le pouvoir gaulliste, crée le 9 juillet 1959, en pleine guerre d’Algérie le « Mouvement pour la Coopération ». Recrutant chez les Jeunes gaullistes, cette structure est chargée d’assurer les liens entre la France et ses anciennes colonies africaines amenées à devenir indépendantes.
Sur Paris, le mouvement est dirigé par Jacques Dauer et tient un rôle plus « politique » loin, très loin de l’incandescence algéroise…
De son côté, Lucien Bitterlin devient le secrétaire général du Mouvement qui s’installe dans la préfecture algérienne : Alger.

Cette structure est chargée en toute logique de soutenir la politique algérienne du Général dans une période trouble où partisans de l’Indépendance et du maintien de l’Algérie française s’affrontent politiquement et…physiquement.

Epaulé par des « Gaullistes de la première heure » comme Pierre Lemarchand, André Goulay ou le commissaire Michel Hacq (tous passés par les rangs de la France Libre ou de la Résistance Intérieure), le mouvement va rapidement être chargé de lutter physiquement contre les partisans de l’Algérie Française regroupés après la tentative de putsch d’avril 1961 au sein de l’Organisation armée secrète.
La structure dirigée par Jean-Jacques Susini recrute de plus en plus chez les Européens d’Algérie comme chez les militaires en rupture de banc déterminés à combattre la politique « libérale» et la « trahison » du général de Gaulle.

Bitterlin recrute en toute logique chez les anciens Résistants (autour des Frères Le Tac), dans les cercles d’arts-martiaux (le célèbre dojo parisien de Jim Alcheik ) jusqu’à la pègre et Jo Attia. Ces hommes mènent une lutte sans merci contre les commandos Delta dans les rues algéroises puis sur l’ensemble du territoire.  Colis piégés, embuscades… tous les coups sont permis dans la Ville Blanche.

Composés de près de 200 hommes, les militants usent de méthodes « musclées » et controversées comme lors de l’affaire Camille Petitjean (un militant de l’OAS et ancien résistant séquestré et torturé par des « Barbouzards »).
L’organisation, de par les actio,s de certains de ses membres, finit par se couper en deux et par perdre de son influence. Jacques Dauer critique amèrement les méthodes employées. La structure périclite.
Bitterlin retracera cette expérience dans « Histoire des Barbouzes ».
Spécialiste reconnu du Proche-orient, le journaliste s’engage dés la fin de ce qui apparaît encore comme les « événements d’Algerie » dans la diplomatie parallèle à destination du monde arabe.

Pendant plus de quarante ans, Bitterlin va oeuvrer à maintenir des liens constants en multipliant les réseaux d’amitiés tout autour de la Méditerranée. Proche toujours plus proche des dictatures laiques du Proche-Orient.
En 1963, il participe avec Germaine Tillion, Edmond Michelet à la création de l’association « France-Algérie », une association désirée par le général de Gaulle pour garder des « contacts » avec le nouveau pouvoir.

Quelques années plus tard, Bitterlin décide de créer avec d’autres militants « historiques de la cause arabe » comme Claude Bourdet (Compagnon de la Libération , ce catholique de gauche a été un ardent militant de la cause algérienne) une association « France-Palestine » chargée de créer de liens avec les autorités palestiniennes en exil. Fin connaisseur de la Syrie et du Liban, il va nouer des liens très forts avec le dirigeant baasiste Hafez el-Assad comme avec les différents leaders libanais et palestiniens. Disposant d’un large carnet d’adresses, il devient un intermédiaire central entre l’État français et les pays du Proche-Orient notamment lors de la libération d’otages. Ainsi Bitterlin, en sa qualité de Président de l’Association de solidarité franco-arabe, négocie directement avec le mouvement terroriste palestinien « Fatah-CR » pour la libération de deux jeunes filles, les Valente, qui sont libérés à la fin du mois de décembre 1988. Proche des services secrets français, il est constamment sollicité en période de crise par la majorité des gouvernements de la Vème République, droite et gauche confondues.

En toute logique, Lucien Bitterlin devient de 1968 à 2008 le Président de l’Association de solidarité Franco-Arabe (créée en 1967) et le rédacteur en chef du mensuel « France-Arabe ». Il est également pendant deux ans l’administrateur de l’Institut du Monde Arabe entre 1984 à 1986.
Féru d’histoire, ce passionné de géopolitique va rédiger neuf ouvrages dont plusieurs sur la Syrie comme « Hafez El-Assad, le parcours d’un combattant » ou encore «Alexandrette, le Munich de l’Orient ou quand la France capitulait ». Avec toujours une vision bien particulière…assez loin des printemps arabes mais à des années-lumières de l’islamisme radical. Avec un toujours un brin de nostalgie.

« Cheveux noir, visage en lame de couteau, louchant très légèrement et fine moustache à la Clark Gable » pour reprendre le portrait de George Fleury (Algérie française à l’époque), Bitterlin aura perpétué une tradition française portée par les universitaires (Louis Massagnon, Jacques Berque) ou les militaires (Vincent Monteil, Pierre Rondot) en faveur d’un certaine idée de la France et de la cause arabe.
A travers ces groupes d’amitiés, ces écrits ou ces activités parallèles, l’ancien producteur gaulliste aura tenté de maintenir des liens très forts entre la France et les pays du Maghreb et du Proche-Orient, particulièrement dans les moments de crise comme ce fut le cas lors du conflit libanais ou de la première guerre du Golfe.

Une mort anonyme pour un activiste des plus endurants, malgré des méthodes souvent douteuses, né dans un pays si… amnésique par moment.
Si les trois B (Bitterlin, Barbouze, Benalla…) démontrent les failles d’un système aussi complexe que celui de la Vème République, la comparaison malgré le romantisme estudiantin de certains, s’arrête là. Ces anathèmes à l’emporte pièce ne permettent pas de comprendre et d’analyser la situation telle que nous la connaissons aujourd’hui aussi ridicule et symptomatique soit-elle.

Mais pour combien de temps ?

A bientôt chers amis…

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